Waiting for the Barbarians, fable contemplative à nulles autres pareilles

Synopsis : « Un magistrat bon et juste gère un fort d’une ville frontalière de l’Empire. Le pouvoir central s’inquiète d’une invasion barbare et dépêche sur les lieux le colonel Joll, un tortionnaire de la pire espèce. Son arrivée marque le début de l’oppression du peuple indigène. Une jeune fille blessée attire l’attention du magistrat qui décide de la prendre sous son aile. Dès lors, ce dernier commence à contester les méthodes du colonel et à remettre en question sa loyauté. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Proposé en première mondiale à la Mostra de Venise en 2019, puis dans la foulée au Festival de Deauville en France, il aura fallût attendre une année avant que le film n’aille chercher son public. Victime de la pandémie, c’est par le biais de la vidéo à la demande, ainsi que de sorties physiques (DVD et Blu-Ray), que le public européen et d’outre-atlantique peut enfin mettre ses yeux sur l’adaptation du roman En attendant les barbares, écrit par J. M. Coetzee. Porté par un casting luxueux et international avec pour trio de tête Mark Rylance, Johnny Depp et Robert Pattinson, Waiting for the Barbarians n’en demeure pas moins une oeuvre de niche. Un film qui en laissera tout autant de marbre, qu’il en fascinera par ses parti pris artistiques.

En attendant les barbares, mais qui sont fondamentalement les barbares dont parle le titre ? Question arbitraire dont la réponse manichéenne n’en surprendra d’aucun. Waiting for the Barbarians raconte l’histoire d’un magistrat britannique qui se lie d’affection pour une nomade dont le peuple effraie le pouvoir central qui s’inquiéterait d’une possible invasion barbare. Tout est dans le synopsis. Une histoire manichéenne et sans surprises. Néanmoins, ce n’est pas dans sa finalité que réside l’intérêt de l’oeuvre, mais bien dans la manière dont le cinéaste Ciro Guerra et son équipe vont narrer, mettre en image et donner du corps à cette histoire. Une histoire en quatre actes, quatre saisons. Une histoire qui va chercher les silences, étendre les silences et aller chercher du sens par sa mise en scène et son travail visuel. Une oeuvre contemplative, visuellement forte, mais lente, longue et éprouvante pour celui ou celle qui tomberait devant une telle sobriété de l’ensemble.

Waiting for the Barbarians, avant tout une oeuvre visuelle. Un travail visuel incroyable de minutie et de précision pour immerger le spectateur et donner de la crédibilité au tout. La courte focale va être préférée à la longue focale afin de ne pas nuire à la lisibilité du décor. Voir loin, voir large. Ciro Guerra et son directeur de la photographie Chris Menges, jouent avec l’espace et le mettent en valeur afin de développer un sentiment de familiarité entre le spectateur et ce fort, situé au beau milieu du désert. Aucun repères spatiaux temporels, mais la volonté de créer une société indépendante au milieu du désert. L’usage de la courte focale va permettre au cinéaste de créer des plans significatifs, des plans qui vivent. Si réside cette volonté de sublimer décors, accessoires, costumes, ainsi que chacune des situations, c’est avant tout la richesse des plans qui nous anime. Si le premier plan met en évidence celles et ceux qui font l’histoire (personnages principaux et secondaires), l’arrière-plan va également avoir son importance. Les badaud qui vivent et évoluent de manière indépendante dans le fort, des gardes qui font leur ronde ou restent statiques, une ouverture qui va créer une profondeur (miroir, porte)… Et ce, sans parler du travail réalisé sur la direction artistique. Un travail d’une richesse, d’une cohérence et d’une minutie incroyable qui inculque avec facilité un sentiment de véracité à l’action.

Waiting for the Barbarians est une oeuvre minutieuse. Une oeuvre dont chaque plan a été pensé afin de raconter quelque chose. Enrichir l’histoire qui se joue devant nos yeux, et, donner des informations complémentaires au spectateur. Son découpage, extrêmement académique, démontre cette volonté de ne pas exploiter d’axes de caméra inutiles. Les compositions de cadre ont du sens, développent une volonté artistique ou narrative. Et chaque mouvement de caméra, ne va faire qu’accompagner les infimes mouvements réalisés par les personnages. Des mouvements infimes pour une mise en scène majoritairement statique. Mot d’ordre est : contemplatif. Opté pour le parti pris du film contemplatif, du film dont le visuel va être finalement bien plus évocateur que les mots ou les gestes, est un parti pris risqué. C’est le risque de perdre une large partie de son auditoire.

Un film lent, un film long, un film où les plans (parce que plus significatifs que des paroles) durent et les silences s’éternisent. De longs moments de silence avec en leur sein un Mark Rylance introspectif, tiraillé entre ses émotions humaines et le recul émotionnel qu’on lui demande d’exercer en tant que Magistrat. S’il accuse d’un manichéisme profond, Waiting for the Barbarians convainc grâce à une direction d’acteur qui appuie ce même manichéisme. L’assumer, en jouer et le pousser à son paroxysme par le prisme de la direction d’acteur. Si Mark Rylance convainc sans pour autant bouleverser les codes à cause d’un personnage au développement sans surprises, Johnny Depp et Robert Pattinson impressionnent. Rigides, froids en toutes circonstances. Des personnages qui n’ont que des fonctions, deshumanisés et d’une froideur implacable. Une fois n’est pas coutume, c’est cette volonté de déshumanisation qui va donner du corps aux interprétations des acteurs, ainsi que du corps au film. Épaulé par une mise en scène qui va dans ce sens : statique, nonchalante et concise.

Si son rythme décontenance, Waiting For The Barbarians captive par une mise en scène pointilleuse, en symbiose avec un découpage pensé et une photographie qui magnifie corps et décors. Une fable sur la compréhension de l’autre et l’écoute de son prochain. Une fable sur le colonialisme, la froideur et l’impassibilité dont l’être humain peut être capable. Éprouvante, car longue et lente, mais fascinante de par sa maîtrise artistique et visuelle. Une histoire intemporelle, aux personnages qui ne sont que des grades (ni nom, ni âge) afin de finalement adapter son propos à diverses situations, à diverses époques. Le film survivra t-il lui au temps et changements d’époques ? Seul le temps nous le dira. Nous, on l’espère.


Déjà disponible en vidéo à la demande outre-atlantique et dès le 02 septembre 2020 en France

« L’humanité de Mark Rylance face à l’impassibilité empirique de Johnny Depp et Robert Pattinson. Si son rythme décontenance, Waiting For The Barbarians captive par une mise en scène pointilleuse, en symbiose avec un découpage pensé et une photographie qui magnifie corps et décors. »

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