« Dans Votre Écran », votre rubrique qui revient en quelques mots, sur ces œuvres -majoritairement audiovisuelles- que nous découvrons depuis le Canada ou la France, sur notre écran de salon, d’ordinateur ou dans notre salle de cinéma favorite.
Alors qu’il ne sortira en France qu’au mois de janvier 2022 sur la plateforme Amazon Prime, le dernier film en date monté, écrit et réalisé par David Lowery aura été un des grands sujets de discussions, au sein de la sphère cinéphile française, en cette année 2021. Paru entre les mois de juillet et septembre 2021 partout dans le monde, hors France, cette sortie aura été le prétexte afin de relancer de nombreux débats sur la manière dont sont distribués les films dans un pays tel que la France. En quoi la chronologie des médias bride le public français de certaines sorties, mais en quoi le problème réside également ailleurs ? Fondamentalement, pousser le spectateur curieux et intéressé à se renseigner sur la manière dont fonctionne la production, ainsi que la distribution (et par déduction le financement) d’un long-métrage. Questionnement dont la réponse touche une zone d’ombre, la pierre n’étant pas à jeter à l’un des deux camps (la France ou A24), poussant à la réflexion sur les méthodes employées par tout à chacun, ainsi que les raisons qui les poussent à mettre en place ces dernières. Instructif et intéressant, si on ne s’arrête pas à une réaction digne d’une cour d’école. Pour revenir à notre sujet principal : qu’est-ce que The Green Knight ?
Long-métrage monté, écrit et réalisé par David Lowery, The Green Knight est un cadeau empoisonné à destination de cinéphiles avertis, mais vendu telle une épopée médiévale qui ferait découvrir à son auditoire un folklore aussi spectaculaire que grandiloquent. Le problème principal d’un film tel que celui-ci, est la manière dont il a été vendu. Pratique commerciale qui a superbement fonctionner tant on a parlé du film, mais partiellement mensongère tant la promesse vendue n’est pas, totalement, ce que le film délivre dans sa forme finale. Une bande annonce riche en plans d’une beauté vertigineuse, en couleurs, en créatures, et ce, en l’espace de deux minutes trente. Un condensé dont le rythme de montage se trouvait inculqué par la musique et une succession d’actions. Deux minutes trente qui, en l’état, résument parfaitement ce qui va se dérouler sur deux heures de film. Toute l’action y était déjà présentée sans être explicitée clairement, mais avec un entrain et une frénésie qui n’est pas présente dans la version finale du film. Un film, une proposition (qui n’est pas sans rappeler les déambulations au sein d’un musée) singulière à l’image d’un certain A Ghost Story, déjà monté, écrit et mis en scène par David Lowery. Ou comment re-dynamiser une vieille mythologie sans tomber dans une forme de classicisme.
Le fantôme se voit remplacé par le chevalier, mais la solitude demeure. Seul face à ses questionnements intérieurs, face à une quête qui va lui permettre d’atteindre sa destinée et trouver une réponse à la substantielle question : qu’est-ce qu’un chevalier ? Avec singularité, puisqu’en faisant le choix de laisser parler sa mise en scène, plus qu’en jouant sur des dialogues sur-explicatifs (ce qui devrait être une norme, mais le devient de moins en moins), David Lowery déconstruit le mythe du chevalier sans pour autant en renier les fondamentaux, afin d’en atteindre la substantifique moelle et trouver réponse à ses questions. Par une succession de choix et de réactions réalisées par le personnage tout au long de sa transformation, le scénariste et réalisateur questionne la notion de courage, ainsi que par déduction, la notion de masculinité (directement relié à l’héroïsme dont se doit de faire preuve un chevalier si on en croît les diverses légendes et mythologies) au travers de différents tableaux qui vont, un à un, dessiner les contours de la quête existentielle de notre héros.
Quête existentielle dont l’évolution se voit calquée sur celle du protagoniste, fondée sous la forme de gradation en fonction des apports amenées par les rencontre qui vont se dresser sur son chemin. Chaque personnage secondaire (qu’ils soient seuls, en duo ou en groupe), chaque nouvelle rencontre apparaît lorsque le personnage (et le récit par déduction) en a le besoin. Dès lors que le protagoniste part sur la trace du Chevalier Vert afin d’accomplir sa destinée, la structure narrative empruntée par le récit prend l’allure d’un musée dont on irait de salle en salle, de rencontre en rencontre. Un récit chapitré, dont chaque chapitre va être annonciateur d’une nouvelle rencontre, elle-même annonciatrice de nouveaux tableaux vecteurs de questionnements et d’interprétations.
À l’image du long-métrage A Ghost Story, David Lowery fait à nouveau dans la concaténation de plans aux allures de visions prophétiques, que l’on peut interpréter sans être certain d’avoir le sens voulu par le cinéaste. Un enchaînement de tableaux aux raisonnements métaphoriques compréhensibles un à un, après simple, ou mure, réflexion, jusqu’au moment où arrive la rencontre qui va s’accentuer comme un possible point de non-retour. Le fameux: « ça y est, je ne comprends plus rien. »
Qui est cette dame qui dit avoir perdu la tête et qu’entend-elle par là ? Qui est cette dame attablée à la même table que notre héros, qui a les yeux bandés et à laquelle personne ne fait référence ? Qui sont ces géants qui croisent le chemin de notre héros ? Qui est ce petit renard qui nous semble bien plus raisonné que notre protagoniste qui prend de plus en plus des allures de héros désespéré ? Ne serait-il pas réellement mort à un moment ou à un autre, ce qui permettrait à une grande partie de nos questions de trouver une réponse tangible ? Questionnements logiques et recherchés par le cinéaste, mais qui ne resteront pas sans réponses contrairement à ce qu’il avait pu faire dans A Ghost Story. Que des éléments de réponses, mais des éléments qui, disséminés au cours d’une séquence finale absolument majestueuse en terme de construction narrative et de choix de mise en scène dans le but de raconter énormément en ci-peu de temps, permettent au récit de rattacher un à un chaque tableau visité par notre héros au cours de sa quête.
C’est long, ça peut même paraître fatiguant tant le cinéaste, par des choix radicaux de mise en scène, ne prend pas le spectateur par la main et le laisse libre d’interprétation, voire le force à l’interprétation sans lui donner le moindre indice hors une simple contextualisation générale. Mais c’est au combien gratifiant et jubilatoire pour celui ou celle qui aime ce genre de proposition. Celui qui aime qu’on le laisse libre d’interpréter ce tableau, cette action ou cette réaction qu’on lui propose. S’il est sur le plan visuel absolument majestueux, par ses choix colorimétriques harmonieux, ses choix de focales judicieux qui permettent de créer une large étendue de plans d’une grande densité évocatrice, The Green Knight n’est pas qu’un film de technicien. Il est un film incarné. La direction de talents et la justesse de jeu, notamment d’un grand Del Patel qui trouve ici le rôle d’une carrière, inculquent du souffle, ainsi qu’une dimension émotionnelle non-négligeable à l’oeuvre. Alicia Vikander, Joel Edgerton, Sarita Choudhury, Sean Harris et le regard superbement magnifié de Ralph Ineson, hantent notre héros et notre mémoire. Mémoire qui se souviendra de Sir Gawain, de ses questionnements, de ses rencontres et surtout de la manière dont tout cela a été raconté par la force de choix de mise en scène. Plaisir de cinéma pour moi, mais assurément pas pour le plus grand nombre.