Suspiria réalisé par Luca Guadagnino [Sortie de Séance Cinéma]

 

Synopsis : « Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l’espoir d’intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile.Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent… »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

À l’annonce du projet, nous étions beaucoup de cinéphiles à frémir et à craindre le pire. S’il y a bien un classique du cinéma de genre qui est réputé comme étant intouchable et impossible à remaker, c’est bien Suspiria, le chef-d’œuvre de Dario Argento, œuvre majeure du Giallo Italien. Cela fait plusieurs années que le projet traînait dans les tiroirs des remakes de classiques horrifiques, d’abord passé entre les mains du cinéaste David Gordon Green avec Nathalie Portman pressentie pour succéder à Jessica Harper et Isabelle Huppert en Madame Blanc. Aujourd’hui, le film se retrouve entre les mains du cinéaste Luca Guadagnino, réalisateur du très apprécié Call Me By Your Name. L’annonce de Guadagnino aux commandes de ce remake a suscité une certaine curiosité. En effet, le traitement sensoriel du corps dans Call Me By Your Name pouvait laisser présager quelque chose de prometteur, l’une des thématiques de l’original étant la danse, plus en tant que contexte. Puis les premières bandes annonces sont arrivées. Thom York, le chanteur de Radiohead fut annoncé comme successeur à Goblin pour la bande-originale du film… Tout laissait finalement penser que ce Suspiria version 2018 pouvait être une bonne surprise. Et c’est le cas !

Ce Suspiria se situe dans un Berlin divisé en pleine guerre froide et durant la période des attentats de la bande à Baader, en 1977, année de la sortie du Suspiria original. L’aspect conte intemporel métaphorique du film original, proche du Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, est délaissé pour inscrire cette nouvelle version dans un contexte historique et social, plus réaliste et sombre, à l’image de la photographie de Sayombhu Mukdeeprom qui délaisse les couleurs technicolor de la photographie original de Luciano Tovoli, à l’exception de certaines scènes oniriques, pour une atmosphère plus sombre et oppressante à l’image du Berlin de la guerre froide en pleine hiver. Le dehors divisé et froid interagit avec l’intérieur de l’école de danse, personnage à part entière rendu vivant par la caméra en mouvement et également divisé par ses pièces secrètes où se cachent les sombres secrets des sorcières qui dirigent l’école. En parlant de sorcières, Luca Guadagnino et son scénariste David Kajganich ont fait le choix d’approfondir le mysticisme autour des sorcières du film original. La danse qui servait de décor à l’original d’Argento devient centrale dans son aspect rituel et son rapport au corps. L’horreur, dans ce Suspiria, surgit depuis le corps.

Le cinéaste italien poursuit dans un cinéma sensoriel du corps, préférant l’horreur viscérale et organique du corps féminin à la sublimation du corps masculin qui faisait la beauté plastique de Call me by Your Name. La plasticité de son Suspiria est toute aussi somptueuse quand la caméra filme les corps en mouvement au milieu de l’espace, rythmant la danse par un montage épileptique et brutale, alternant avec la brutalité d’un corps désarticulé à l’image de cette scène où la danse de Susie (Dakota Johnson, corps féminin sublimé par la danse) torture en montage alterné le corps de la jeune Olga, une des scènes de danse les plus éprouvantes dans sa violence du corps depuis le Black Swan d’Aronofsky. Les corps difformes et désarticulés de ce remake ne sont pas sans rappeler l’horreur organique des corps dans la station isolé de The Thing de John Carpenter où il est aussi question d’une caméra fantomatique en mouvement qui filme l’espace comme un corps. Il y a un véritable parti pris chez Guadagnino, cinéaste du corps, de faire de son Suspriria un film où l’horreur surgit de l’espace et de la maltraitance des corps organiques.

Au niveau du casting, Dakota Johnson succède à Jessica Harper (qui fait également un caméo dans le film). Son corps devient l’attraction de l’œuvre, notamment dans les scènes de danse contemporaine, magnifiquement chorégraphiées et rythmées par le montage. Mia Goth confirme son talent d’actrice, tandis que Tilda Swinton transcende le cadre et l’espace par sa seule présence dans la peau de Madame Blanc. Mère de substitution des danseuses, ambiguë jusqu’au bout dans son interprétation, Luca Guadagnino utilise le corps métamorphique de l’actrice pour prolonger la thématique des mères initiée dans le film d’Argento, l’actrice prêtant également son corps métamorphosé au personnage d’Helen Markos, la mère supérieure. Le scénario multiplie les arcs narratifs, dont un sur le Dr Josef Klemperer (interprété par Lutz Ebersdorf, un acteur autour duquel tourne un mystère que nous vous laissons découvrir par vous-même). Un personnage qui fait le lien entre l’école et le contexte du Berlin de la guerre froide. Un personnage très intéressant mais qui paraît inabouti dans son arc narratif et un peu de trop dans l’intrigue du scénario de David Kajganich. Un arc narratif qui laisse toutefois de nombreuses pistes d’interprétation qui rendent l’objet filmique assez fascinant dans ses métaphores.

Vous l’aurez compris, si ce remake de Suspiria part du même postulat de départ que l’original et recycle certaines thématiques phares de l’œuvre d’Argento, notamment le rapport à la maternité et au corps féminin, Luca Guadagnino fait le choix de faire de son remake une nouvelle version, une relecture de l’œuvre d’origine qui approfondit et questionne dans une certaine continuité les thématiques survolés dans le film original. Luca Guadagnino ne remake pas Suspiria, il le complète dans ses métaphores, dans son rapport au corps féminin par la maltraitance organique des corps. Le tout sublimé par la bande originale mélancolique et onirique de Thom York qui succède aux compositions tribales de Goblin. Le dernier acte du film divisera assurément, flirtant avec le grotesque dans une pure scène de genre lorgnant du côté de la série Z. Mais le cinéaste a le mérite d’aller jusqu’au bout dans son approche de l’horreur organique dans ce qui s’apparente à une véritable orgie de corps ensanglantés.

Avec cette nouvelle version de Suspiria, Luca Guadagnino parvient à se détacher de son matériau d’origine en faisant de son remake une œuvre à part entière qui s’émancipe de l’œuvre d’Argento pour en proposer à la fois une relecture et un prolongement dans ses thématiques métaphoriques autour de la maternité et du corps féminin. Ce Suspiria 2018 parvient à réussir ce que seuls les grands remakes sont parvenus à faire : se forger une identité à part entière, à l’image de son cinéaste, tout en complétant l’œuvre d’origine. Un exploit qui force l’admiration.


« Ce Suspiria 2018 parvient à réussir ce que seuls les grands remakes sont parvenus à faire : se forger une identité à part entière, à l’image de son cinéaste, tout en complétant l’œuvre d’origine. »


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