« Dans Votre Écran », votre rubrique qui revient en quelques mots, sur ces œuvres -majoritairement audiovisuelles- que nous découvrons depuis le Canada ou la France, sur notre écran de salon, d’ordinateur ou dans notre salle de cinéma favorite.
Il aura fallu à peine quelques mois en décembre 2019, pour que le patron de Pathé, Jérôme Seydoux, propose au cinéaste Jean-Jacques Annaud de réaliser un film sur l’incendie de Notre-Dame de Paris. Incendie survenu en avril 2019. Sur le papier, le pari relève du suicide tant il paraît inconcevable d’avoir suffisamment de recul sur un évènement aussi récent que traumatisant pour en tirer une fiction digne de ce nom, et ce, sans tomber dans le malaise le plus total. Mais pourtant, qui d’autre que le réalisateur de La Guerre du feu, L’Ours, ou encore Le Nom de la Rose, pouvait prétendre à un tel défi de reconstitution technique ? C’est peut-être finalement ce qui justifie l’existence-même du projet Notre-Dame brûle, à savoir un challenge technique de taille comme les aimes Jean-Jacques Annaud, dont le savoir-faire de technicien demeure indéniable, avec une filmographie qui transpire le sens de la démesure et de l’ampleur. Et c’est la première chose qui frappe dans les images du film Notre-Dame brûle. Une reconstitution tellement méticuleuse dans le mélange entre images d’archives et de fiction, que l’on y voit tout simplement que du feu (sans mauvais jeux de mots). Après avoir mis en scène des ours, des tigres, des loups et même Sean Connery), le feu semblait être un adversaire de taille pour le réalisateur de Stalingrad.
En effet, après un long travail de documentation et un appel aux images d’archives amateurs, Jean-Jacques Annaud s’est lancé dans le tournage de Notre-Dame brûle en commençant par trouver des « doublures », comme il aime les appeler lui-même, à la célèbre cathédrale. Pour cela, le cinéaste est allé tourner des images dans les cathédrales de Sens, Amiens et Bourges, ou encore à la basilique de Saint-Denis, avant de concevoir les scènes de feu dans les studios de la Cité du Cinéma, toujours à Saint-Denis. Et là où Notre-Dame brûle impressionne le plus dans sa pyrotechnie, c’est bien dans ses scènes de feu, où les acteurs sont littéralement plongés dans des conditions similaires à celles des pompiers de Paris durant leur intervention, Annaud cherchant à tout prix le réalisme en tentant de recréer le brasier de Notre-Dame. D’un point de vue purement technique, le film de Jean-Jacques Annaud relève du travail d’orfèvre, tant le cinéaste est plus qu’inspiré lorsque Notre-Dame brûle devient un pur film catastrophe, lorgnant presque vers le blockbuster américain, avec l’héroïsme patriotique qui va avec.
Mais Notre-Dame brûle atteint aussi sa limite lorsqu’il se confronte directement au réel, notamment dans l’écriture de Jean-Jacques Annaud et de son co-scénariste, Thomas Bidegain. Ce dernier étant notamment capable du meilleur chez Jacques Audiard (Un prophète, Les Frères Sisters), comme du pire dans le cas présent. En effet, on a beau être assez admiratif quand il est question de retranscrire heure par heure l’incendie de Notre-Dame avec un suspense haletant, on est aussi assez consterné lorsque le tout est entrecoupé des aventures du conservateur de Notre-Dame, dont on suit les péripéties dans Paris à la recherche d’un Vélib qui fonctionne. Car oui, apparemment, tous les Vélib place Musée d’Orsay sont cassés. De même qu’Annaud prend également le temps d’entrecouper son récit avec l’arc narratif d’une vieille dame, dont on ignore tout simplement le nom, qui appelle les pompiers pour sauver son petit chat coincé sur un toit, alors que ces derniers sont coincés dans les embouteillages.
Jean-Jacques Annaud a beau revendiquer ouvertement une volonté de retranscrire les évènements les plus improbables survenues dans Paris durant cette journée du 15 avril 2019, cela ne les rend pas pour autant cinématographiques, loin de là. Et c’est là où le bat blesse pour le cinéaste, qui fut pourtant autrefois l’un des conteurs les plus hors-pair du cinéma français, que ce soit à travers le récit initiatique d’un ourson orphelin dans L’Ours, ou même plus récemment dans Le Dernier Loup, somptueuse fable humaniste et poétique où il revenait tout simplement à son meilleur. Annaud semble incapable de nous raconter une histoire avec des personnages de fiction, tant il est accaparé par l’ampleur du challenge technique que représente Notre-Dame brûle.
Peut-être que le long-métrage aurait tout simplement gagné à rester un pur film d’archives (ce qu’il devait être à la base, avant que le cinéaste ne décide d’en faire une fiction), car c’est là où Notre-Dame brûle impressionne le plus, lorsqu’il est question de reconstituer le feu, créant au passage des images sublimes et uniques dans leur genre. Mais Jean-Jacques Annaud ne parvient jamais à transcender au-delà de l’exercice de style, ce qui transforme instantanément Notre-Dame brûle en un objet de cinéma aussi fascinant dans sa technique que frustrant dans la pauvreté de sa narration. Le sentiment d’un rendez-vous manqué pour l’un des cinéastes français les plus fous de sa génération.
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