Les Huit Salopards (Critique | 2016) réalisé par Quentin Tarantino

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Synopsis : “Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons. L’un de ces huit salopards n’est pas celui qu’il prétend être ; il y a fort à parier que tout le monde ne sortira pas vivant de l’auberge de Minnie…”

Il est enfin de retour. Trois ans après Django Unchained (son plus gros succès commercial), Quentin Tarantino refait surface cette année pour le plus grand plaisir de son public. Et la bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas seul. Mettant en scène Samuel.L.Jackson (son acteur fétiche) mais aussi Tim Roth et Michael Madsen (deux des Reservoir Dogs) et même Kurt Russel (Boulevard de la mort) le bad boy le plus connu du cinéma américain nous livre en ce début d’année son nouveau western explosif. Accompagné de ses plus fidèles collaborateurs donc, Tarantino revisite le genre qui a le plus influencé son cinéma. Et ce n’est pas rien. Qu’ils explorent les milieux voyous de Los Angeles ou d’Allemagne nazie, les mythes des yakuzas ou encore la Louisiane esclavagiste, tous ses films ont toujours fonctionné en se calquant sur des procédés de Western. De leur maîtrise de l’art du contraste sonore en passant par leur usage pompier de la musique ou leur gestion de l’espace, tous ses films sont mis en scène comme des Sergio Leone. Son nouveau-né déroge pourtant de façon surprenante à la règle. Affichant Les Huit Salopards comme un huis clos virant progressivement vers le film d’horreur, Quentin Tarantino se lance cette année dans l’inconnu. Passant les deux tiers de son temps à construire son dispositif, son dernier film ne manque étrangement pas de puissance et encore moins de noirceur.

Parce que oui, Les Huit Salopards est très certainement le film le plus surprenant de Quentin Tarantino à la vue de ses précédentes œuvres. Le cinéaste américain a de fait toujours tout entrepris pour éviter la répétition ou la redondance stylistique. Chacun de ses films a proposé une structure différente, une mise en scène particulière ou des cadres variés. Chacun de ses films se proposait de relever un nouveau défi ou de proposer une nouvelle expérience jubilatoire pour le public, une expérience de cinéma qu’il n’avait jusqu’ici jamais vécue. Dans ce cadre, Les Huit Salopards ne déroge formellement pas à la règle. Tourné en 70 mm et brisé par un entracte en plein milieu de son histoire, le dernier Tarantino a été conçu comme une pièce de théâtre. Un morceau d’opéra très particulier, tourné dans le format de Lawrence d’Arabie et Ben-HurQuentin Tarantino a en effet opté pour le format de pellicule le plus large qui soit. Deux fois plus large que le format standard, le 70 mm diminue la taille des grains présents sur le celluloïd (matière constituant la pellicule). Les moindres détails de l’image sont en conséquence nettement plus perceptibles. Le son du film est par ailleurs capté indépendamment de l’image, la largueur de la pellicule dans ce format étant principalement due à une absence de piste son sur le négatif. En souhaitant renouer avec l’esthétique des westerns et péplums des années 1950Quentin Tarantino prouve à nouveau son amour pour le cinéma. De l’ouverture musicale du film signée Ennio Morricone jusqu’au scintillement des petits grains sur la pellicule, tout a été millimétré suivant ses soins pour retrouver l’authenticité de ce qui fonde un western. À une époque où les salles de cinéma sont désertées du fait de l’importance croissante des sites de téléchargement, Quentin Tarantino a envie de sauver le cinéma, de donner une nouvelle occasion au public de redécouvrir le plaisir des salles obscures. L’innovation proposée par Les Huit Salopards est donc de taille, mais comme on l’a indiqué, elle ne s’impose que formellement. Car si l’esthétique du film promet tout ce qu’on peut attendre du visuel d’un western, le dernier Tarantino se singularise des précédents de façon très surprenante.

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Car oui, si Les Huit Salopards est tourné dans le format de Lawrence d’Arabie, il ne propose en aucun cas le même spectacle. À part la brillante et terrifiante séquence d’introduction préfigurant l’arrivée d’une diligence grâce à une incroyable profondeur de champ, Les Huit Salopards se cantonne à des cadres plus sobres. Tarantino cède de fait ici à sa plus grande passion. Dès les premières séquences du film, il enferme ses personnages et les fait discuter. Les Huit Salopards est en réalité un huis clos de trois heures qui n’a pas grand-chose d’un western. C’est un cluedo qui vire au film d’horreur. Ici, pas de maniérisme, pas de références à la virtuosité technique de Peckinpah ou de De Palma, pas d’effets particuliers sur l’image, pas de mouvements d’appareil jouissifs, simplement des personnages qui parlent, qui se questionnent, qui essayent de démasquer le traître présent dans l’auberge. De fait, Tarantino revient ici à ce qui constituait ses premiers amours : la mise en scène dite classique. L’écrasante majorité des plans du film sont fixes. La caméra se met constamment au diapason des situations. La mise en scène s’efface derrière le verbe. Le découpage est méthodique et s’impose comme un appui des conversations des personnages, rien de plus. Les Huit Salopards n’a rien d’un western, la gestion de l’espace est complètement inexistante dans la mise en scène de Tarantino, et il l’assume. Dans le film, rien n’est plus important que la parole, la discussion. La sobriété des cadrages s’impose ici comme une grande surprise. Quentin Tarantino semble être le dernier cinéaste américain existant (avec Clint Eastwood) à faire des plans larges d’intérieur avec profondeur de champ (aidés ici par la largeur de la pellicule) préfigurant des actions de personnages présentées comme banales en arrière-plan. Présenter une situation d’ensemble sobrement, sans l’étouffer, en offrant au spectateur un large et clair aperçu de l’espace constituant la mise en scène est digne du plus grand des réalisateurs classiques : John Ford.

On l’aura donc très vite compris, Les Huit Salopards est un huis clos très particulier. Le décor travaillé minutieusement est ici purement illustratif. À l’exception faite de la séquence l’apparition de Michael Madsen, il ne sert à aucun moment la mise en scène. Tout ce qui intéresse Quentin Tarantino (sans surprise), se sont ses personnages. Filmant leurs discussions en utilisant le procédé du temps réel, notre brillant dialoguiste n’a pas peur des longueurs. Cet étirement volontaire et habile du temps est purement fonctionnel. Il sert à différer intelligemment l’explosion finale de la violence, une catharsis froide et sanglante. En clair, Les Huit Salopards est une version longue de la scène de la taverne dans Inglourious Basterds. Une très longue scène de théâtre avec des personnages « fonction », chacun représentant une couche de la société de l’époque. Une scène de théâtre basée sur le principe de l’intensité statique. Pour rendre son immersion à ce point intense et saisissante, Tarantino abandonne ici son goût pour la vacuité volontaire des dialogues ou leur capacité d’étirement de l’action. Les dialogues sont ici quasiment constitués de background, d’histoires hors champ donnant l’impression au spectateur qu’il ne fait que saisir une simple frange d’un univers plus vaste. La narration du film est par ailleurs étrangement linéaire (bien que souvent brisée en changeant le point de vue des personnages) en dépit d’un flash-back final qui apparaît comme un gimmick tarantinesque faisant office de signature. En clair, Tarantino ressasse ses anciens tics formels de narration et abandonne les dialogues de Pulp Fiction au profit d’un travail d’immersion minutieux.

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Car si l’immersion fonctionne au prix de pleureuses longueurs, il semblerait que Tarantino se perde légèrement dans son propre style. Dans ce film, la longue et minutieuse construction du dispositif « introductif » (on parle quand même ici des deux premiers tiers du film) n’est qu’un prétexte pour l’irruption finale qui laissera alors s’afficher et se congratuler toute la virtuosité technique de Tarantino, dans un bain de sang démesuré battant des records d’outrance et de violence. Le dernier tiers du film se transforme en boucherie, en film d’horreur, changeant l’un des protagonistes en créature maléfique à éliminer sans état d’âme. Là réside l’un des problèmes des Huit Salopards. L’humanité y est complètement absente. Tarantino se complaît à faire rire le public avec certains personnages contre d’autres, n’hésite pas à choquer. La vertu n’est présente nulle part. L’humain semble avoir complètement déserté son cinéma. Paradoxe étonnant pour un réalisateur qui a toujours su faire éclore avec grâce des élans d’humanité dans des mondes ultra-nihilistes. On se demande où est passé le réalisateur qui a fait pleurer Harvey Keitel à la fin de Reservoir Dogs, repentir Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction et émouvoir par deux des plus grands portraits féminins du cinéma contemporain : Jackie Brown et Béatrice Kidoo dans Kill BillLes Huit Salopards paraît dans sa dernière partie complètement déréalisé, mais également dédramatisé. Il semblerait que l’emphase du style tarantinesque ait conduit son brillant auteur à chercher à faire vibrer le public plus qu’à l’émouvoir.


En Conclusion :

Sans être le meilleur film de Quentin Tarantino (on parle quand même ici de l’auteur de Pulp Fiction), Les Huit Salopards s’impose comme un vrai-faux western surprenant. Dégoulinant de maîtrise narrative et ne manquant pas de puissance, il s’affiche ostensiblement comme un film ultra-nihiliste, très certainement le plus noir de Quentin Tarantino. En dépit de sa noirceur évidente très déroutante, il constitue un moment de maîtrise cinématographique indéniable et dégage une puissance impressionnante.

[usr 4.5]


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