Les Bonnes Manières réalisé par Juliana Rojas & Marco Dutra [Sortie de Séance Cinéma]


Synopsis : « Clara, une infirmière solitaire de la banlieue de São Paulo, est engagée par la riche et mystérieuse Ana comme la nounou de son enfant à naître. Alors que les deux femmes se rapprochent petit à petit, la future mère est prise de crises de somnambulisme… »

 Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

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Présenté en compétition lors de l’édition 2016 du Festival de Cannes, Aquarius réalisé par Kleber Mendonça Filho avec Sônia Braga dans le rôle principal avait su séduire la croisette et la presse sur place. Un film qui ne nous avait pas laissé de marbre grâce à la force d’interprétation de son actrice principale et son propos sur la société de consommation dans laquelle nous visons. Sans parler de la vision du Brésil que portait le film en son sein, vision qui démontrait par «A+B» comment l’évolution de notre société vient à détruire ce qu’elle devrait au contraire protéger. Une oeuvre cinématographique qui, malgré quelques défauts qui semblent inhérents au cinéma brésilien, prouvait que ce même cinéma disposait de cinéastes à même de surprendre, et ce, agréablement. Nous voici en mars 2018, voici que sort sur les écrans de cinéma français une production franco-brésilienne qui risque bien de marquer les esprits. Présenté en compétition lors de divers festivals de cinéma au travers le monde, de Locarno (Prix spécial du jury) à Rio de Janeiro (Prix du Meilleur Film et Meilleur Film de Fiction) en passant par Gérardmer (Prix de la Critique et Prix du Jury ex-aequo avec le film Les Affamés réalisé par Robin Aubert) et Oslo (Honorable Mention), As Boas Maneiras ou plutôt Les Bonnes Manières dans sa traduction littérale, rafle tout sur son passage. Une oeuvre cinématographique qui sait séduire ses spectateurs. Qui les envoûte et les bouleversent en captant des émotions que peu de metteurs en scènes de genre réussissent à créer ou à capter.

Réalisé à quatre mains par Juliana Rojas & Marco Dutra, qui ont également co-signé la composition musicale (avec l’aide de Guilherme Garbato et Gustavo Garbatoet le scénario du film, Les Bonnes Manières est un film de genre pas commun. Sont décrétés comme films de genre, des films qui sortent des sentiers battus, du carcan établi par la caractérisation cinématographique même. Des films qui souvent usent de violences, psychologiques ou physiques, pour faire avancer un récit, développer la caractérisation de personnages ou même amorcer une symbolique ou signification. La violence n’est simplement utilisée comme telle et dans le but de choquer le spectateur. Elle n’est pas une attraction. Elle peut cependant l’être, mais il y aura un symbolisme, une signification ou justification derrière. Les Bonnes Manières est en ce sens purement un film de genre tant au travers de son esthétique que son histoire. Visuellement somptueux, Les Bonnes Manières est tout simplement un modèle d’éclairage (Rui Poças au poste de chef opérateur) et de cohérence artistique, jouant allègrement avec le bleu surréaliste de la nuit et cette pleine lune qui surplombe et illumine la ville de São Paulo et ses habitants. Justifiant une direction artistique extrêmement colorée et une luminosité accrue de jour comme de nuit. De magnifiques aplats de couleurs en arrière-plan qui font ressortir drastiquement les couleurs primaires, faisant penser à des toiles ajoutées numériquement, mais en cohérence avec cette forte clarté sur les visages et dans les différents décors. C’est un conte, et il nous le prouve dans un premier temps au travers de sa direction artistique. Relecture inventive, originale et moderne du mythe du loup-garou, Les Bonnes Manières raconte une histoire simple dans ses fondamentaux, mais à la richesse incroyable grâce à une multitude de thématiques amorcées et développées, ainsi qu’à l’établissement de backgrounds pour chacun des personnages.

Personnage de premier, second ou troisième rang (la population de la ville São Paulo), tout à chacun a son importance, son utilité dans l’avancement du récit et dans son apport d’une émotion grâce à un scénario qui prend son temps. À l’image d’un Aquarius, film extrêmement lent et long dans le but de retranscrire le ressentiment du personnage principal, Les Bonnes Manières est un film au rythme très lent et qui prend son temps afin que l’émotion puisse prendre et que les personnages aient quelque chose à offrir aux spectateurs. Il y a des lenteurs qui ne sont pas nécessaires, car simplement faites pour appuyer l’attention des spectateurs sur un plan, un élément ou une action. Des lenteurs qui vont simplement faire perdre aux spectateurs leur attention et ne pas leur faire ressentir les sentiments voulus. Les Bonnes Manières est un film lent, mais pas ennuyant, grâce à une cohérence artistique et la volonté de coller avec l’ADN même du conte pour enfants. Raconter une histoire dont le but premier est d’aboutir sur une morale ou une «happy end», mais qui pour se faire va chercher à lui (lui=l’enfant) faire ressentir des émotions grâce à des personnages auxquels il pourra s’identifier. Personnages qui vont vivre une aventure surréaliste, mais à laquelle il pourra croire grâce à l’établissement d’un contexte réaliste, ou, surréaliste.

Les Bonnes Manières est un conte onirique qui allie fantastique et romantisme (fondamentalement les mêmes bases que celles d’une oeuvre comme Beauty and the Beast) afin d’aboutir sur une morale bienveillante et respectueuse qui ne sombre à aucun moment dans une naïveté puritaine. Au contraire, pour traiter au mieux de sujets forts et encore tabous, tous liés entre eux par ce jugement porté à leurs égards (couleur de peau, sexisme, sexualité…), Juliana Rojas & Marco Dutra endurcissent la psychologie de leurs personnages afin qu’ils se défendent et ne restent pas sans rien faire. Le personnage principal, Clara interprétée par la touchante et fébrile Isabél Zuaa, gagne en maturité et en confiance en elle au fur et à mesure grâce à son attachement envers Ana (interprétée par la belle, charismatique et impressionnante Marjorie Estiano). Un même chemin que parcours le spectateur avec le personnage personnage, lui aussi naïf et innocent lors de sa première entrée dans cet appartement dont il ne connaissait rien. Ni la localisation, ni la propriétaire ou l’histoire de cette dernière… rien. Permettre l’imprégnation du spectateur dès la contextualisation pour qu’il puisse s’immerger dans l’histoire, s’identifier aux personnages et être réceptif aux questionnements, émotions et morales. C’est la base de l’écriture d’un scénario, mais quelque chose de finalement plus dur à faire qu’on ne pourrait le croire.

Cinéphiles et cinéastes à suivre d’extrêmement près, Juliana Rojas & Marco Dutra ont en ce sens tout réussi et ont compris que pour qu’un film (qu’il soit court, moyen ou long NDLR) marque les esprits il faut réussir l’entrée en matière, mais avant tout et surtout, savoir quand couper. D’une dureté implacable, lourd de sens et jouant subtilement sur le hors champ par le son afin de cloisonner un spectateur sous tension et dans l’expectation, le dernier plan du film est sans aucun doute son Perfect Shot. Ils ne pouvaient trouver plus juste, plus symbolique et plus intense pour laisser le spectateur et conclure un récit qui malgré sa lenteur, gagne en intensité chapitre après chapitre. S’il n’est pas parfait et réside en lui quelques défauts notamment de jeu, le souvenir du film Les Bonnes Manières demeure indubitablement bon. Une petite merveille, notamment visuelle, qui ne laisse pas de marbre et mérite de par sa créativité, une certaine reconnaissance qui ne sera pas démérité.

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