Jurassic World : Fallen Kingdom, ou la réhabilitation du Blockbuster Artistique Populaire 25 ans après Jurassic Park


« Cela fait maintenant trois ans que les dinosaures se sont échappés de leurs enclos et ont détruit le parc à thème et complexe de luxe Jurassic World. Isla Nublar a été abandonnée par les humains alors que les dinosaures survivants sont livrés à eux-mêmes dans la jungle. Lorsque le volcan inactif de l’île commence à rugir, Owen et Claire s’organisent pour sauver les dinosaures restants de l’extinction.  Owen se fait un devoir de retrouver Blue, son principal raptor qui a disparu dans la nature, alors que Claire, qui a maintenant un véritable respect pour ces créatures, s’en fait une mission. Arrivant sur l’île instable alors que la lave commence à pleuvoir, leur expédition découvre une conspiration qui pourrait ramener toute notre planète à un ordre périlleux jamais vu depuis la préhistoire. »

« Life finds a way. » Si cette quote, écrite par le scénariste David Koepp et l’auteur Michael Crichton dont est adapté le film réalisé par Steven Spielberg, est devenue culte avec le temps, ce n’est fondamentalement pas pour rien. Connu de tous comme le film de science-fiction avec des dinosaures, Jurassic Park nous contait l’histoire d’êtres humains qui grâce à l’avancée de la technologie avait eu l’impédance de ce prendre pour un créateur. Donner la vie sans pour autant penser au lendemain et aux problèmes que cela pourrait engendrer. Si telle était l’histoire même du film, c’était également l’histoire en « Behind the Scenes ». L’histoire d’un artiste, Steven Spielberg, qui évolue avec son temps et décide de s’emparer des nouvelles technologies pour raconter des histoires toujours plus fortes, belles et créatives. Si Steven Spielberg pouvait faire de Jon Hammond sa projection cinématographique, présentant aux yeux de tous, le potentiel des nouvelles technologies dans le but de créer une œuvre aussi artistique qu’émouvante et spectaculaire, difficile pour Colin Trevorrow d’en faire de même. Mettre en place Jurassic World, c’est marcher sur les plates-bandes d’un maître et devoir s’accaparer sa matière tout en la modelant de manière à s’en affranchir. Être dans la continuité de, mais pas trop. S’il a partiellement échoué à cause d’une réalisation beaucoup trop sommaire et d’un tout beaucoup trop didactique et axé sur l’aspect spectacle au détriment du reste, le cinéaste américain n’en demeure pas moins le créateur d’un film pensé pour être le début d’une nouvelle trilogie. Jurrasic World a été pensé de cette manière et Jurassic World : Fallen Kingdom en est la preuve véritable.

Trois ans après les évènements tragiques survenus à Isla Nublar, les dinosaures sont en danger. L’île va disparaître. Devons-nous sauver ces animaux que nous avons créés et donc prendre conscience que l’on a une part de responsabilité vis-à-vis d’elles ou devons-nous les laisser mourir ? Sous ses faux airs de The Lost World : Jurassic World bis, Jurassic World : Fallen Kingdom va plus loin dans son questionnement sur le rapport entre le créateur et ses créations. Plus loin dans le questionnement sur l’animosité et la bêtise dont peut faire preuve un être aussi impulsif et impétueux que l’être humain. Scénario qui va suffisamment loin, au point de paraître bête et idiot aux yeux de tous, mais c’est cette bêtise accentuée qui fondamentalement permet de rendre les personnages secondaires et plus précisément les antagonistes plus ridicules qu’ils ne le sont. Accentuer cette bêtise humaine, évidement métaphore de notre société actuelle et de certaines attitudes inconcevables. Attaqué de toutes parts depuis sa sortie dans les salles françaises, Jurassic World : Fallen Kingdom n’est bel et bien pas le film au scénario le plus subtil et novateur que l’on connaisse.  Tout cela débutant avec la question que tout le monde se pose : « Comment ont-ils pu bâtir un parc d’une telle ampleur sur une île dont le cœur risque d’exploser à tout moment ? » Question éminemment rhétorique puisqu’on a et n’aura pas plus de réponses que les scénaristes en ont eux-mêmes. Néanmoins, le volcan et plus précisément la lave, est un élément intéressant puisque directement lié au sujet principal du film qui est le dinosaure. En plus d’être quelque chose de spectaculaire, la lave est un élément de moins en moins courant dans le cinéma post 2000 contrairement aux Tsunamis et autres tempêtes dont l’élément principal est l’eau. De l’utilisation de la lave jusqu’au nom du navire utilisé pour retourner sur le continent (Arcadia qui n’est autre qu’un terme utopique provenant du grec et qui fait référence au retour d’une harmonie avec la nature) Jurassic World : Fallen Kingdom ne fait pas dans la subtilité. Mais ce qu’il le fait, il le fait bien.

Trois parties bien distinctes (Introduction/Isla Nublar et Manoir) et chacune des deux plus conséquentes proposent une contextualisation, un élément perturbateur, une révélation puis des péripéties avant de transiter ou conclure. Simple, académique dans la forme, mais très efficace afin d’emporter le spectateur d’un bout à l’autre sans se répéter ou qu’il ne se lasse. Les personnages secondaires reposent sur des archétypes majoritairement éculés, mais sont nécessaires et bien utilisés afin que le récit découle avec fluidité et que chaque questionnement posé, puisse être limpide et rapide de compréhension pour tout type de spectateur. Si le cinéphile trouvera le film simplet, voire idiot sur de nombreux points, le spectateur lambda y verra une suite logique avec des personnages manichéens, mais envers lesquels il éprouvera un attachement ou une haine. Ce n’est pas prendre le spectateur pour l’idiot qu’il n’est fondamentalement pas, mais bien lui offrir une œuvre artistique suffisamment simple d’accès, mais aux questionnements plus approfondis s’il désire aller plus loin dans son approche. C’est manichéen, caricatural et parsemé de facilités et rebondissement souvent improbables à la manière de tout bon blockbuster hollywoodien moderne qui se respecte, mais il y a une certaine logique et ils viennent complémenter le questionnement sur le rapport entre le créateur et la créature tout comme Jurassic Park premier du nom le faisait. Et tout comme Steven Spielberg, Juan Antonio Bayona maîtrise suffisamment ce média qu’est le cinéma pour jongler entre les genres et offrir aux spectateurs un large panel d’émotions et de sensations qui ne feront qu’amplifier son immersion au sein de l’œuvre.

Parce que oui, si son scénario ne révolutionne pas le genre bien au contraire, la force d’un blockbuster comme Jurassic World : Fallen Kingdom réside dans la façon dont son réalisateur a décidé de raconter son histoire. Ne pas raconter l’histoire écrite par d’autres, mais se l’accaparer afin de réaliser une œuvre investie et chargée sur le plan émotionnel. Pour qu’un film fonctionne et réussisse à atteindre le spectateur, il lui faut une part d’émotion qui provienne d’une cohésion autour de la volonté de concrétiser la (bonne) vision d’un artiste. Contrairement à Colin Trevorrow qui au travers de sa réalisation se contentait simplement de filmer l’action sans pour autant y intégrer une quelconque pâte artistique et personnelle, Juan Antonio Bayona ne se fait pas priver pour le faire. Tout comme Steven Spielberg, Juan Antonio Bayona est un conteur visuel. Il raconte des histoires qui pourraient se passer de dialogues. C’est ici la mise en scène, la direction artistique et le travail réalisé sur les différents aspects techniques, qui font donner à l’œuvre une forme particulière. Une forme qui est ici celle d’un véritable blockbuster qui retrouve ses lettres de notoriétés comme pouvait l’avoir un Jurassic Park en son temps. Les temps ont évolués, le business aussi, aujourd’hui régi par des blockbusters formés sur un même moule afin de contenter le spectateur. Le choix d’une focale pour tel ou tel plan, d’une colorimétrie qui va donner un ton à telle ou telle séquence, l’importance du mixage afin de faire ressentir une pression, ne pas faire en sorte que la bande originale vienne couvrir l’image ou encore le choix d’un ratio d’image en fonction de la mise en scène et de ce que veut raconter le metteur en scène par l’image. Un large panel d’éléments à prendre en compte afin de donner à l’œuvre une identité qui va lui être propre et permettre par la suite aux spectateurs de ressentir des émotions (un sourire, une larme, un effroi…).

Avec Jurassic World : Fallen Kingdom, Juan Antonio Bayona souhaite marquer. S’inscrire dans la continuité du film de 1993, tout en optant pour une réalisation qui va prendre le parti inverse. Si Steven Spielberg avait opté pour un ratio 1.85 :1 afin de permettre aux spectateurs de comprendre l’immensité des dinosaures face aux êtres humains. Ne pas les couper par des bandes horizontales et créer de cette manière une impression de gigantisme. Juan Antonio Bayona opte de son côté pour un 2.39 :1. Un format aujourd’hui traditionnel à Hollywood, car représentatif d’un « film de cinéma » dans l’imaginaire collectif, mais ici superbement exploité. Choisi en connaissance de cause, Juan Antonio Bayona met en place ses cadres, ses mouvements de caméra et le choix des focales en fonction de ce ratio. Les acteur.rice.s sont extrêmement proches de la caméra (avec un picking qui va créer une belle profondeur de champ qu’il va exploiter de manière à créer une dynamique) et rarement montrés en pleins pieds sauf s’ils font face au danger. Humains et dinosaures font face au même danger, ici représenté par la nature. Une nature qui les oppresse, gigantesque et impressionnante à l’image de ce volcan immense ou de ce manoir qui l’est tout autant. Tout cela vaut pour la première partie du film sur Isla Nublar. La seconde partie quant à elle lorgne vers le fantastique et l’horreur avec des jeux de lumière plus oppressants et une colorimétrie qui passe d’une lumière blanche naturelle à un bleu/orangé plus oppressant et angoissant. Le tout très appuyé avec un rehaussage des couleurs à l’étalonnage, ainsi que des noirs pour donner cet aspect plus fantasmagorique au film et lorgner petit à petit vers le cinéma fantastique. Un orangé déjà présent dans la première partie par le prisme de la lave et qui pour le spectateur est un élément fort à cause d’un plan vecteur d’émotion. Une mort qui n’est pas anodine et appuie une nouvelle fois cette volonté d’oublier le parc et de s’ouvrir sur le monde.

Des plans qui durent (un seul plan-séquence dans la gyrosphère avec l’eau qui monte, créant l’oppression visuelle d’une nouvelle manière), peu de champ/contre champ longs ou appuyés (on retient notamment ce travelling arrière en plein milieu d’une discussion bâtie au préalable comme un champ/contre champ classique, mais qui se termine par plusieurs mouvements qui font permettre de créer une transition fluide et agréable à l’œil), des plans riches esthétiquement et des choix de focales qui ont du sens (oppresser en resserrant le personnage ou l’oppresser en le faisant tout petit face à une immensité). Si visuellement, Jurassic World : Fallen Kingdom est une bouffée d’air frais dans un genre qui se répète Ad Vitam Nauséam, il n’en est pas moins musicalement. Une bande originale qui sait se faire entendre par des moments plus brutaux et bestiaux, mais sait également se faire discrète et uniquement servir de nappe musicale en arrière-plan afin de fluidifier le montage. Michael Giacchino signe une bande originale organique et orchestrale forte et conséquente. Amplifiée par un travail de mixage des plus soignés qui va aider avec les bruitages à la création de l’ambiance de chacune des scènes. Certaines plus organiques et monumentales (dans le sens spectaculaire), alors que d’autres sont plus intimistes, mettant en place un suspense et une angoisse plus horrifique dans l’âme. Un travail de jonglage entre différents registres afin de surprendre le spectateur et de ne surtout pas céder dans une redondance. Tout cela sur un montage et un découpage image qui permettent la mise en place des ambiances, sans jamais sombrer dans la surenchère lors des scènes d’action.

Vingt-cinq ans après la sortie du film initial basé sur le roman écrit par Michael Crichton, Juan Antonio Bayona s’accapare un scénario des plus faibles pour réaliser une suite qui ne serait-ce que par son travail technique et artistique, s’impose comme un des plus beaux blockbusters depuis la sortie de Jurassic Park. Tel Steven Spielberg en son temps, le cinéaste espagnol et son équipe technique, usent avec maîtrise des outils mis à leur disposition afin de réaliser une œuvre à la palette émotionnelle la plus large et humaine possible. Jonglant de la manière la plus humaine et fluide possible entre le drame, le spectaculaire et le film fantastique, Jurassic World : Fallen Kingdom s’impose grâce à cette connivence technique (cadrage/picking/mixage/composition/direction artistique/éclairage/colorimétrie/montage) parfaite, là où les blockbusters modernes se contentent d’être le plus simplement spectaculaire. Des films qui paraissent rapidement dépassés à cause d’une colorimétrie fade ou encore d’un éclairage trop important dévoilant de plus en plus, année après année, chaque fond vert et incrustation. Est-ce que Jurassic World : Fallen Kingdom marquera l’histoire ? Peut-être pas, mais en tout cas il nous prouve qu’avec un auteur à la vision artistique définie à sa tête, un blockbuster peut être aussi beau et fort que n’importe quel film d’artisan fait avec passion et envie.



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