Jojo Rabbit, l’humour satirique comme arme de poing pour raconter l’Histoire avec bienveillance

Synopsis : « Un enfant allemand de dix ans se crée un ami imaginaire durant la Seconde Guerre mondiale, ami qui se révèle être une version d’Adolf Hitler. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Si pendant un temps, son nom nous ramenait à la comédie What we do in the Shadow, aujourd’hui Taika Waititi est devenu le synonyme officiel de Thor. Pour le grand public, mais pas uniquement, le cinéaste est aujourd’hui rattaché à Disney Marvel et plus précisément au dieu du tonnerre. Fort heureusement, et contrairement à la grande majorité de ces acolytes qui œuvrent au sein du Marvel Cinematic Universe le cinéaste néo-zélandais, ne se laisse pas si facilement enfermé dans des cases. Il est avant tout un cinéaste, un auteur doté d’une pâte artistique et d’une authenticité qui lui inculque cette singularité que l’on aime ou que l’on déteste. Entre deux films chez Disney Marvel, Taika Waititi fait un détour par le label Fox Searchlight (aujourd’hui le bureau d’en face de celui de Kevin Feige chez Disney) afin de réaliser une comédie et non des moindres : Jojo Rabbit. Il faut dire que nous n’avions concrètement pas eu notre dose annuelle de nazis, malgré la sortie en début d’année du décevant, mais plaisant Iron Sky : The Incoming Race. Vendu comme une comédie satirique historique où Taika Waititi se met lui-même en scène dans la peau d’Adolf Hitler, Jojo Rabbit n’est fondamentalement pas que ça. Pour ne pas plus concrètement dire qu’il s’agit d’une publicité mensongère afin de mieux surprendre le spectateur avec une œuvre plus complète qu’elle ne pourrait le paraître sur le papier.

Ce qui est regrettable dans la manière dont a été vendu le film, ce n’est fondamentalement pas ce ton humoristique, prédominant dans la première partie du film. C’est davantage dans ce qui a pu être divulgâché au travers des différentes bandes-annonces. Si elles ne divulguent pas l’essentiel du film, à savoir sa seconde partie bien plus surprenante qu’on aurait pu l’imaginer, elles divulguent néanmoins la grande majorité des gags que vont compter les trente premières minutes de ce Jojo Rabbit. Effet de surprise estompé, si la force humoristique de ces derniers subsiste, ils ne surprennent pas et ne font pas rire aux éclats tels que ça aurait pu être le cas. Ce qui n’enlève en rien la force et l’ingéniosité de ces derniers. Taika Waititi regorge d’idées toutes plus burlesques et absurdes les unes que les autres afin de tourner en dérision, quelque chose qui ne l’est fondamentalement pas. On regrettera néanmoins un frein enclenché par le réalisateur de What we do in the Shadow qui aurait pu aller bien plus loin dans le burlesque et l’absurde avec un rythme plus intense. On reste quelque peu sur notre faim. Rire du nazisme, rire du massacre de masse, rire d’une idéologie destructrice et finalement transformer le rire en un sentiment d’empathie envers un petit garçon qui a grandi sous la propagande nazi, faisant d’Adolf Hitler un modèle, un héros. Jojo Rabbit c’est l’histoire d’un jeune garçon frêle qui a grandi sous la propagande nazie et dont l’ami imaginaire qui lui donne le courage nécessaire pour prendre confiance en lui n’est autre qu’Adolf Hitler. Jojo Rabbit c’est l’histoire d’un film qui tourne en dérision un pan dramatique de notre histoire afin de faire rire, mais pas uniquement. Excellemment drôle grâce à une répartie à toute épreuve, ainsi que des fulgurances de mise en scène qui permettent aux spectateurs de décocher de larges rires et sourires aux moments opportuns, Jojo Rabbit surprend dans un second temps en changeant radicalement de ton.

De la satire absurde et burlesque au drame intimiste qui lorgne doucement, mais surement vers une référence et non des moindres : La Vie est Belle. Opter pour un point de vue et ne jamais s’en détourner. La naïveté de l’enfance face à un monde en proie aux flammes et à un ami imaginaire dont l’objectif est fondamentalement d’en faire un bon petit soldat aux ordres de son führer. Un jeune enfant devenant adolescent, qui va prendre conscience, dont la vision du monde va évoluer par la force des choses et l’âpreté des événements. Taika Waititi se sert admirablement bien de ce point de vue enfantin afin de développer et complexifier son protagoniste, et par déduction, son film plus globalement. Le regard de l’enfant évolue et fait évoluer le ton d’un film qui bascule petit à petit. Un basculement qui malheureusement entraîne le film dans un ventre mou moins captivant faute à une mise en scène qui manque de dynamisme et de mordant, avant qu’il ne regagne en intensité lors de son final. Néanmoins, s’il change de ton et se voit devenir de plus en plus dramatique au fur et à mesure de son avancée, Jojo Rabbit conserve la volonté d’être un film familial. D’une bienveillance rare, Taika Waititi arrive à raconter et faire comprendre des choses tragiques sans pour autant les montrer frontalement. Usage du hors champ, ou, de Fusils de Tchekhov afin de ne jamais avoir recours à une imagerie pouvant heurter un public jeune ou sensible. Traiter de l’histoire avec dérision pour en rire dans un premier temps, afin de finalement mieux la raconter aux plus jeunes dans un second.

Jojo Rabbit est un film surprenant. Si l’on s’attendait à une comédie satirique hilarante de bout en bout, intéressant de constater qu’il n’en est rien. De la satire au drame il n’y a qu’un pas, qu’une évolution logique de personnage. Une comédie dramatique familiale sur l’émancipation qui fera rire, tout autant qu’elle fera comprendre aux plus jeunes la dangerosité de l’endoctrinement par la propagande. Un film qui parle de la dureté de la guerre par le prisme du regard naïf d’un jeune garçon en pleine émancipation. À trop vouloir en faire (burlesque, absurde puis drame…), Taika Waititi s’essouffle assez rapidement, laissant au placard très (trop) rapidement le personnage de l’ami imaginaire, élément fondamental dans la construction de l’humour du film. Il ne va pas assez loin dans le burlesque afin de permettre à son récit de s’émanciper vers le drame de manière fluide et logique. Un parti pris à prendre en compte, mais qui laisse néanmoins sur sa faim alors qu’il y avait matière à faire. Il n’en demeure pas moins un beau film, un film qui s’approprie l’Histoire habilement sans pour autant la détourner de son âpreté.


« De la satire absurde hilarante au drame intimiste touchant, Jojo Rabbit est un beau film qui, malgré une mise en scène qui manque de punch et de dynamisme, réussit à livrer une partition aussi enjouée qu’émouvante en détournant l’histoire pour finalement mieux la raconter. »


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