[PORTRAIT] Cattet/Forzani, la nouvelle vague du cinéma de genre

A l’occasion du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, nous avons pu rencontrer, mais surtout découvrir sur grand écran l’intégralité de la filmographie du duo de cinéastes français Hélène Cattet et Bruno Forzani. Un duo qu’il faut connaître, dont les oeuvre ne parleront pas à tous, mais représentatif d’une génération de passionnés talentueux. Pas une analyse, simplement une mise en lumière d’une cinématographie par le prisme de leurs cinq courts-métrages.

Si la France a toujours été considérée comme le père fondateur du cinéma grâce à Auguste et Louis Lumière qui ont tous deux, démocratisé et popularisé un art déjà existant, elle n’a cependant pas toujours conservé ses lettres de noblesse. Aujourd’hui, la France est toujours considérée par les étrangers comme un pays où le cinéma est roi, et/ou, subsistent en son sein, divers genres, diverses façons de faire du cinéma. Au cours du XXe siècle, le cinéma n’a cessé d’évoluer et le cinéma français n’a cessé de changer de cap. Des grandes heures du cinéma muet, on passa aux grandes heures du parlant, avant que le cinéma français ne prenne les couleurs de la Nouvelle Vague. François Truffaut, Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Agnès Varda ou encore Jacques Demy pour ne citer qu’eux. Les piliers de la première et seconde génération d’une Nouvelle Vague qui inspira le monde entier. C’est par la suite le cinéma spectacle qui prit le pendant et offrit au cinéma français une toute nouvelle image. Du film de cape et d’épée au polar, de Jean Marais à Jean-Paul Belmondo en passant par Lino Ventura. De grands noms du cinéma français, qui en ont fait les grandes heures. C’était les acteurs types de l’époque, des acteurs dont on pouvait dire : “On va voir le nouveau…” Belmondo, par exemple. On savait majoritairement à quoi s’attendre en allant voir un film avec tel ou tel acteur, sans être déçu en sortant de l’obscurité de la salle de cinéma. Le cinéma français n’est aujourd’hui plus représenté par un genre en particulier, et ce, même si le divertissement populaire a bel et bien pris le pas sur les autres genres cinématographiques. Le polar étant par exemple un genre de moins en moins représenté dans notre paysage cinématographique.

Le cinéma français possède plusieurs facettes, mais celle qui revient plus généralement que l’on soit en France ou à l’étranger, est, celle de la production d’œuvres “auteuristes” indépendantes, mais surtout de divertissements et plus généralement de comédies populaires. Il suffit de voir la programmation du Festival Cinemania de Montréal pour se rendre compte que le cinéma français est aujourd’hui un cinéma riche et varié, qui s’essaye, à l’image du cinéma hollywoodien, de contenter plusieurs publics. Et ce, même si l’image des Français sur le cinéma de leur pays est complètement biaisée par une mise en avant abusive des comédies françaises exécrables, mais dont on aime parler afin de cracher dessus. Ah les français ! Parmi ces publics, en subsiste un qui a toujours été présent, même si dans la pénombre. Il s’agit des amateurs de genre, les amateurs de ce genre cinématographique inclassable et indéfinissable qui va de la série b au film fantastique, en passant par le giallo. S’il n’y a pas de définition concrète (à mon sens NDLR) du cinéma de genre, ce dernier n’est pas pour autant représentatif d’un tiroir fourre-tout au sein duquel on rangerait tous les films ne pouvant être catégorisés. Il y a en France, des noms représentatifs de ce qu’est le cinéma de genre. Christophe Gans a rendu le cinéma de genre populaire grâce à des œuvres comme Le Pacte des Loups, alors qu’il a débuté sa carrière avec un petit film de genre dénommé Crying Freeman. Gaspar Noé par exemple, produit également, et à sa manière, du cinéma de genre. Un cinéma en marge des conventions et propre à lui-même. Il en existe plusieurs comme ces derniers (Alexandre Aja, Pascal Laugier…), mais existe également une nouvelle génération pleine de talents, dont on ne connaît pas encore le nom de certains à venir. Parmi ces derniers, on retient Benjamin Rocher, Julia Ducournau, Hélène Cattet et Bruno Forzani. Ils prônent tous les quatre un cinéma fortement référencé, nostalgique d’une époque et d’un genre, mais le modernisent sans pour autant le dénaturer.

Du giallo au western, en passant par le drame et le thriller érotique, Hélène Cattet et Bruno Forzani ne cessent de nous épater au travers d’une filmographie unique dans le paysage audiovisuel français. Hélène Cattet et Bruno Forzani c’est cinq courts-métrages (et le “segment O is for Orgasm” du film The ABCs of Death), ainsi que trois longs-métrages (sur lesquels on reviendra prochainement dans une analyse comparée) réalisés entre 2001 et 2017. Une filmographie pas si conséquente comparée à d’autres, et qui semble en être qu’à ses prémices, mais déjà forte et représentative du cinéma qu’ils aiment voir, qu’ils aiment faire. C’est avec cette dernière expression, qu’on commence à ressentir la particularité de ce duo de réalisateur qui réfléchit comme tout cinéphile qui déciderait de se lancer dans la réalisation d’un court ou d’un long-métrage. Se servir des moyens cinématographiques pour faire le cinéma que l’on aimerait voir. L’on n’est pas dans une envie de gagner de l’argent, de faire du chiffre, mais bien de faire du cinéma. Pour Hélène Cattet et Bruno Forzani, tout a commencé en 2001 avec le court-métrage Catharsis.

« Ressentir et ne pas comprendre de manière didactique »

Hélène Cattet

S’ils avaient pour envie commune de faire du cinéma, ils n’avaient pas pour autant la même culture. Mais l’union des deux personnes, des deux cultures et des diverses envies, a produit une oeuvre atypique. Une oeuvre inspirée par le giallo, avec un travail sur le visuel prédominant, mais réalisée intégralement avec des diapositives. Pour Hélène Cattet, le cinéma est un moyen d’expression où on est libre d’utiliser le matériel pour s’exprimer et expérimenter. Sa référence première venait de France et du cinéaste Chris Marker qui en 1962 a réalisé le film La Jetée. Oeuvre cinématographique majeure dans le domaine du cinéma de science-fiction, une dystopie qui en inspira plus d’un à l’international par la suite. Tourné intégralement dans une cave, Catharsis reprend le dispositif utilisé par Chris Marker, mais avec un budget bien plus réduit, pour ne pas dire aucun. Ce qui obligea Hélène Cattet et Bruno Forzani à avoir recours au Kinescopage (report sur 35mm d’un film tourné en vidéo NDLR) puisqu’il leur était impossible de tourner le film en pellicule 35 mm. Un film qui a une vraie patine, une direction artistique particulière inspirée par le cinéma de genre italien et l’utilisation massive de couleurs primaires. En l’espace de trois minutes, on retrouve tous les tics du giallo. Gros plan sur le visage du personnage, des corps dénudés, de la violence avec l’utilisation d’une arme blanche… tout y est.

On commence à entrapercevoir l’amour des deux réalisateurs pour le cinéma de genre italien. Un amour qui, au fur et à mesure de l’avancée de leur carrière, va transpercer l’écran. Une filmographie qui ne va cesser de faire penser aux films de Dario Argento, Mario Bava, Lucio Fulci ou encore Aldo Lado.  Amoureux du cinéma, Hélène Cattet et Bruno Forzani avaient pour envie de faire un court-métrage par an. Mettre un peu d’argent de côté chaque mois, afin de réaliser un nouveau film chaque année et apprendre du tournage précédent afin de s’améliorer, d’améliorer leurs productions. Intrinsèquement liée à leur premier film, Chambre Jaune affiche déjà une volonté d’aller plus loin dans l’exploration du dispositif cinématographique. Plus long, mais surtout plus ambitieux avec un mélange de séquences en vidéo et de diapositives liées une à une afin de créer du mouvement. Le voyeurisme dans un premier temps, puis l’érotisme et la notion de plaisir, y sont bien plus présent. Davantage suggéré dans le film précédent, ce dernier est ici représenté à l’image par des gros plans sur des corps dénudés, sur des parties de corps, ainsi que par le biais de strangulations et l’utilisation du cuir.

L’arme blanche fétiche des réalisateurs est une nouvelle fois présente, ce ne sera pas la dernière ! Le mixage sonore va dans ce sens également, avec une forte présence du cuir, amplifiant l’aspect malsain et pervers de l’oeuvre. Il n’y a pas de bande originale à proprement parler. Pas de musiques extra ou intradiégétique, mais une forte utilisation de bruitages afin de rendre le film plus organique. Une lame qui glisse sur la peau, le frottement du cuir, un souffle qui se fait de plus en plus intense… Des éléments importants qui vont donner du relief à une image, même si déjà connotée. C’est peut-être en ce sens, leur court-métrage le plus intéressant et le plus réussi. Un court-métrage représentatif d’un genre de film que l’on ne pourrait plus faire aujourd’hui, ou tu d’où moins, ne plus montrer au plus grand nombre. Y est tout de même représenté à l’image, la notion de plaisir au travers d’une agression à caractère sexuel. C’est extrêmement malsain, mais n’oublions pas que l’on est au cinéma, et qui plus est, face à un film de genre, un film surréaliste et évocateur où le plaisir, la jouissance, tant des personnages que du spectateur fonctionne grâce à un surréalisme appuyé au travers d’un travail visuel loin des conventions habituelles.

« Le film est comme un monstre qui sort de l’écran »

Bruno Forzani

Le film La Fin de notre Amour est représentatif de l’accumulation de connaissances acquises suite aux tournages de Catharsis puis de Chambre Jaune. Une continuité filmographique parfaite et cette impression qu’Hélène Cattet et Bruno Forzani continuent d’expérimenter, d’aller encore plus loin, tout en réutilisant les notions cinématographiques, ainsi que les thématiques et problématiques déjà partiellement explorés dans leurs deux précédents films. Pousser les curseurs à leur paroxysme avec les moyens mis à disposition. Ce qui relève par un sens du cadre qui va en s’améliorant, tout comme le mixage sonore et le montage. La Fin de notre Amour est leur première, véritable, incursion dans l’élaboration d’une structure narrative labyrinthique et dans l’exploration des possibilités offertes par le montage. Les prémices de ce qui donnera en 2013 le long-métrage L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps, les premiers tests pour créer un récit labyrinthique dans lequel le spectateur se perdra avec le protagoniste. Film après film, court-métrage après court-métrage, Hélène Cattet et Bruno Forzani s’améliorent, se professionnalisent et produisent des œuvres aussi folles que percutantes.

Si L’Étrange Portrait de la Dame en Jaune n’est pas aussi labyrinthique, fou et intense que les précédents courts métrages, il pose une question fondamentale : “quoi cadrer et pourquoi ?” Plan-séquence fixe du sol d’une salle de bain carrelé, c’est ici le hors champ qui va être important. L’incursion du hors champ dans le champ par le biais de l’image (travail sur les ombres) et du son (bruitages, toujours aucune musique). Faire travailler l’imaginaire du spectateur, le pousser à créer cette pièce, cet espace dans son esprit et d’y inclure les personnages, d’y recréer leurs actions et mouvements. Ne pas laisser le spectateur se reposer et faire en sorte qu’il reste actif et éveiller, qu’il soit face à un plan-séquence fixe ou à un court-métrage à la narration labyrinthique et au montage frénétique. Ce n’est pas un cinéma reposant, mais un cinéma stimulant. Inspiration Kubrickienne peut-être, et, du traitement Ludovico représenté dans le film Orange Mécanique ? Inspirations et références quand tu nous tiens et nous façonnes.

« Communiquer  viscéralement avec le spectateur »

Hélène Cattet

Les répétitions, les gros plans, la colorimétrie flashante à base de rouge, bleu et de vert, l’érotisme et le travail sur la notion d’un plaisir malsain… jusqu’ici, et c’est également le cas avec les deux longs-métrages Amer et L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps, leur filmographie transpire giallo. Mais les concepts ne se répètent pas, et l’amélioration progressive des deux réalisateurs permet au spectateur assidu de se plonger dans un monde qui s’ouvre à lui au fur et à mesure des visionnages dans l’ordre chronologique des films. Subsiste un genre qui leur tient à cœur. Un genre qui ne transparaît pas dans la filmographie d’Hélène Cattet et Bruno Forzani jusqu’à l’arrivée de leur cinquième et premier court-métrage financé et donc réalisé directement en pellicule ! À l’image de tous leurs films jusqu’ici, Santos Palace est un film quasiment muet et qui mise majoritairement sur le visuel, mais… ce n’est pas un giallo (même si nombreuses sont les similarités tant dans la réalisation que dans l’écriture avec en point d’orgue une tension apparente). Santos Palace, ou l’incursion du duo dans le western.

Alors qu’ils avaient décidé de se retrouver dans un café afin de plancher sur un nouveau projet , Hélène Cattet et Bruno Forzani se sont retrouvés au centre d’un duel. Un duel intérieur, une tension palpable entre un client et une serveuse qui ne faisaient que de se regarder. C’est à partir de cette histoire vraie, ce ressenti de la part du duo de réalisateurs, qu’est né le projet Santos Palace, projet tourné dans ledit café et avec la serveuse en question. Forcé de constater qu’à l’image du giallo, le duo connaît parfaitement les codes du western et savent s’en servir afin de créer une tension uniquement par le cadre et la mise en scène. Santos Palace est, tel le long-métrage Laissez Bronzer les Cadavres, un film déconcertant, car loin de ce à quoi ils ont pu nous habituer. Mais on y retrouve le dynamisme, les fulgurances et le travail attenant sur la représentation et la création d’une tension par l’image. C’est beau et palpitant, tout en restant drôle par moment afin de faire redescendre la tension. On y retrouve des codes cinématographiques déjà exploités par le passé. Énormément de plans serrés, des gros plans sur des parties du corps humain, des jeux de reflets et un travail important sur les bruitages afin d’amplifier cette tension et l’aspect textuel et organique du film dans le but de lui apporter un certain relief sensorielle.

Une première incursion dans le monde du western avant de réaliser l’adaptation, de s’approprier le roman éponyme écrit par Jean-Patrick Manchette. Celui qui est peut-être leur production la moins intéressante, mais qui n’en demeure pas moins un OFNI incontournable dans le paysage cinématographique français. Si on aime moins la linéarité du récit (tout du moins dans la première moitié du film) et le jeu assez lourd sur le temps, car répétitif et trop long pour être plaisant, on aime cette stylisation du moindre plan et cet aspect fantasque, presque absurde, mais assumé tant dans la mise en scène que dans l’enchaînement des actions et la caractérisation des personnages. Un cinéma jubilatoire, décomplexé et assumé tel quel avec des comédiens qui s’en donnent à cœur joie, à l’image des réalisateurs qui, une nouvelle fois, offrent sur un plateau d’argent une esthétique et un sens du cadre inouï. Leur œuvre la plus accessible, indéniablement jouissive, même si avant tout frustrante pour l’amoureux de leur cinéma labyrinthique et malsain à l’esthétique appuyée.

To Be Continued
Toutes les illustrations sur des screenshots issus de l’édition DVD du film Amer, édité par OliveFilms, et qui comprend en bonus les cinq courts-métrages

Filmographie :

  • Catharsis (2001)
  • Chambre Jaune (2002)
  • La Fin de notre Amour (2003)
  • L’Étrange Portrait de la Dame en Jaune (2004)
  • Santos Palace (2006)

puis

  • Amer (2010)
  • L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps (2013)
  • Laissez-Bronzer les Cadavres (2017)

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