Halloween, quand 2018 (ne) rime (plus) avec 1978

Synopsis : « Laurie Strode est de retour pour un affrontement final avec Michael Myers, le personnage masqué qui la hante depuis qu’elle a échappé de justesse à sa folie meurtrière le soir d’Halloween 40 ans plus tôt. »

1978. L’année 1978 aura été une grande année pour le cinéma, pour ne pas dire une des plus grandes années. Une de ces années où de nombreux films sont, quarante ans après, toujours projetés lors de soirées événementielles. Des films qui hantent nos mémoires et nous ont fait aimer ce média qu’est le cinéma. Superman (Richard Donner), Grease (Randal Kleiser), Midnight Express (Alan Parker), Days of Heaven (Terrence Malick) ou encore Voyage au Bout de l’Enfer (Michael Cimino), sont des films qui ont marqué le cinéma chacun dans leur genre. Le cinéma d’horreur n’était pas à plaindre non plus avec I Spit on Your Grave (Meir Zarchi), L’Attaque des Profanateurs (Philip Kaufman), Zombie (George A. Romero), mais également celui qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui : Halloween renommé pour sa sortie française en La Nuit des Masques. Si I Spit on Your Grave ne marquera pas autant les esprits que son remake pour une fois nécessaire, les films Zombie et Halloween s’en occuperont. Deux films qui seront acclamés et révolutionneront le cinéma d’horreur à l’international. Souvent copiés, mais jamais égalés. Néanmoins, demandez à de jeunes cinéphiles de découvrir ces films aujourd’hui. Si certains diront être époustouflés et aimer sur bien des points les œuvres dont il est question, tant d’un point de vue technique que de mise en scène, vous seriez (ou non) surpris de découvrir que ce qui a marqué le public à une certaine époque, ne le marque plus forcément aujourd’hui.

Le cinéma est un art qui évolue constamment. Un flot qui emporte tout sur son chemin. C’est un art qui coûte de plus en plus cher, que l’on ne consomme plus de la même manière et qui suit la mouvance instaurée par Hollywood. Une mouvance qui cherche la rentabilité pure et dure, qui prône le divertissement le plus simple, le plus didactique et fonctionnel au monde. Le spectateur est en connaissance de ce qu’il va voir (les mêmes codes et mêmes histoires contées maintes et maintes fois), il est en terrain conquis donc se rue dans les salles obscures sans chercher à comprendre. Un cinéma qui est aujourd’hui nécessaire, car on a besoin de consommer du pur cinéma de divertissement qui n’est pas dans la réflexion, mais davantage dans la relaxation. Une relaxation par le rire, par la destruction… Malheureusement tel un flot dévastateur ce cinéma a imposé au fil des années des codes que bien des producteurs, scénaristes et réalisateurs ont cherchés à reproduire et réinterpréter afin de réussir à offrir de meilleures visibilités à leurs œuvres. Mais également sans vraiment le savoir, simplement parce qu’ils ont au fil des années été percés par cela et aiment cela. Lorsque l’on est habitué à quelque chose, on cherche à le reproduire tout en y inculquant quelque chose de plus personnel. C’est humain et tout à fait normal. Néanmoins, on en vient à oublier d’où l’on vient, comment et pourquoi on fait du cinéma. Faire du cinéma pour raconter une histoire, la mettre en image, elle et les personnages qui vont la vivre. Alfonso Cuaron est un des rares auteurs qui l’a saisi. Roma son dernier film en date produit par Netflix, est une œuvre d’une sobriété incroyable où l’histoire est contée à l’aide de plans-séquences stabilisés, ainsi que par de nombreux simples panoramiques gauche/droite ou droite/gauche. Aucune fioriture, aucun effet visuel intra-diégétique, aucun effet de montage. Rien. La sobriété incarnée afin de mettre en avant une histoire et des personnages. Une concession de plans et d’effets visuels afin de rapprocher les personnages des spectateurs.

Laisser vivre les personnages et donner cette impression qu’ils pourraient être nos amis, nos voisins. Tel était le credo du film Halloween paru en 1978. Tourné dans le New Jersey avec un budget de 300.000 dollars dont déjà 20.000 dollars pour l’acteur Donald Pleasence, John Carpenter cherchait un quartier calme et paisible qui puisse donner l’impression aux spectateurs que l’action se déroule chez eux. Faire comprendre que la terreur peut surgir de n’importe où, confondre réalité et fiction afin de terrifier. Une terreur qui n’a pas de visage. Le fameux boogeyman. Les personnages ont des vies banales, le quartier est calme et les plans sont longs. De longs plans sans fioritures qui vont instaurer un rythme extrêmement lent au film, mais c’est sans compter sur la mise en scène et la bande originale qui vont inculquer à l’œuvre son lot de moments palpitants et saisissants. Une lenteur volontaire et nécessaire, puisqu’en adéquation avec le propos du film. Le boogeyman peut-être n’importe où. On sait qu’il est là, mais on ne sait pas où précisément. On scrute les plans à la recherche de la moindre silhouette, ou ombre, et dès qu’on pense l’apercevoir on le le lâche plus, fasciné et attiré par ce dernier qui fondamentalement nous terrifie. Il semble immortel, semble pouvoir être à tous les endroits en même temps et n’a de ce fait pas le besoin de courir ni de se déplacer à l’aide de véhicules. La menace est partout, Michael Myers est la représentation même du mal. Michael Myers n’est pas LE mal c’est un simple être humain qui a, tel le spectateur, été un enfant. Lorsqu’il tue, celui-ci porte un masque et dès lors qu’il met ce masque, il devient ce mal. Un mal auquel on a attribué un terme qui n’est donc pas le nom de l’homme sous le masque, mais bien : The Shape (la forme). Au générique des films de 1978 et 2018, ne cherchez par Michael Myers, mais bien The Shape.

Halloween a donné naissance à The Shape (le boogeyman donc), ainsi qu’à Michael Myers. Deux éléments bien distincts l’une de l’autre. L’un est humain, a une vie tel qu’on a pu le voir en PoV (plan-séquence terrifiant filmé à la première personne) au début du film de 1978, ainsi que lors de la séquence d’introduction du film de 2018, alors que l’autre est une entité, une forme donc, représentée sous la forme d’un masque et de celui qui le porte. Tel est ce que le film réalisé par John Carpenter nous tendait à croire et tel est ce que le premier tiers de sa suite directe (pour rappel le film est une suite directe au film de 1978 qui efface les 9 autres films parus entre temps) réalisé par David Gordon Green nous porte également à croire. Par cette séquence d’introduction dans la forêt, ainsi que les divers évènements qui en découlent (avant qu’il ne devienne The Shape), Halloween 2018 nous porte à croire qu’il va être question d’un affrontement fratricide. Quarante ans après les évènements survenus dans la petite ville d’Haddonfield, Michael Myers se souvient de Laurie Strode tel qu’elle se souvient de lui. Ils veulent mutuellement en finir, l’un devant périr…il faut en finir. Si Michael Myers n’a jamais dit un mot et vit avec cette intériorité qui la caractérise tant (mais néanmoins avec une réelle humanité presque touchante dans le regard), Laurie Strode est quant à elle devenue instable. Tourmentée, vivant dans la paranoïa depuis quarante ans. Paranoïa qui a changée sa vie, sa façon de vivre, ainsi que sa manière d’éduquer son enfant. Scénario très intéressant à ce niveau. On sent un attachement et une empathie sincères de la part des scénaristes envers ces deux personnages. Par sa mise en scène et l’écriture des personnages, on sent cette envie de mettre en avant un amour conflictuel et haineux des personnages l’un envers l’autre. La conclusion d’un combat psychologique qu’ils auront enduré durant quarante longues années. À cela, viennent s’intégrer de nouveaux personnages et notamment la fille et la petite fille de Laurie Strode, qui représentent les deux générations qui séparent la sortie des deux films (également représentatives des générations de spectateurs qui vont découvrir ce nouveau film). Deux femmes fortes qui ont été élevées afin de pouvoir supporter, endurer et combattre cette peur, combattre le boogeyman lorsqu’il refera surface un jour où l’autre.

Malheureusement à vouloir trop en faire, David Gordon Green, Danny McBride et Jeff Fradley (tous trois scénaristes et collaborateurs à l’écriture du scénario du film) perdent leurs repères. “Quel est le personnage principal ? Faut-il mettre en avant une relève ? Faut-il parler de la fascination pour le meurtre ? Mettons en avant le fait que le mal peut se cacher derrière n’importe quelle personne qui met un masque ou est-ce trop complexe pour le spectateur ? Les nouveaux personnages sont-ils vraiment importants ? Parle-t-on avant tout de The Shape ou de Michael Myers ? Faut-il avoir une fin ouverte ou mettre fin à la saga ?” Tout un tas de questionnement dont il est tour à tour, question dans le film. Tout va être timidement exploité, survolé, pour qu’au final on n’en retire pas grand-chose mis à part : Halloween est un slasher fonctionnel, aux scènes d’action convaincantes, mais au scénario extrêmement confus. Halloween est un fourre-tout monumental qui parle de tout, mais malheureusement surtout de rien dans sa finalité. Si les scénaristes font néanmoins preuve d’un respect honorable envers le matériau originel et plus particulièrement la caractérisation de Laurie Strode, ils se prennent les pieds dans le tapis dès lors qu’il est question de faire la distinction entre The Shape et Michael Myers. Si le premier film était clair là dessus, cette suite est suffisamment brouillonne pour apporter un large panel d’incohérences et perdre le spectateur. Celui qui avait en 1978 tué quatre jeunes personnes (deux jeunes hommes et jeunes femmes choisies à partir des jeunes femmes babysitteuses à l’image de sa sœur qui a été son premier meurtre), tue ici les personnes qu’il a envie de tuer. Une petite dizaine de personnages triés sur le volet par ses soins et on se demande bien pourquoi. Dont deux meurtres absolument gratuits. Terme employé volontairement, car on ressent avec facilité par le prisme de la réalisation que le simple but de la séquence en question est de ravir les amateurs de plans stylisés riches en hémoglobines. De l’ombre à la lumière, celui qui était auparavant qu’une silhouette et la représentation d’un mal pouvant surgir de n’importe où, il est en 2018 une figure impressionnante, car grande et surtout physiquement bien plus fort qu’un être humain. À en croire que Michael Myers a poussé de la fonte en prison. Fragilité scénaristique qui démontre une nouvelle fois qu’en 2018 il serait donc plus intéressant de privilégier l’action et le dynamisme par l’enchaînement des plans et de véritables scènes qui impliquent une force physique (soulever des meubles par exemple) au travail de mise en scène (jouer sur la profondeur de champ, jouer avec cette silhouette en arrière-plan) afin de captiver et faire monter la tension chez le spectateur. Entre action et mélancolie, entre longs moments de silence et enchaînement intensif de plans, Halloween se cherche, mais ne se trouve jamais, écartelé entre l’envie de refaire comme en 1978 et l’envie de faire comme en 2018.

Un grand écart que l’on ressent parfaitement lors de l’écoute de la bande originale composée par John Carpenter, Cody Carpenter et Daniel Davies. Bande originale qui quant à elle est absolument superbe. Le cinéaste compositeur a su faire évoluer le travail réalisé en 1978. Entre réorchestrations du thème de The Shape (et non de Michael Myers), réutilisation de sons stridents afin d’annoncer un danger proche, mais également ajouts de sonorités plus rock et rythmées (percussions électroniques) en cohésion avec le rythme intense du film, John Carpenter signe la bande originale parfaite pour un film qui cherche à s’émanciper de la première œuvre, tout en la modernisant sans pour autant la renier. Mais ce qui fonctionne sur le plan musical ne fonctionne pas forcément sur le plan visuel. Jeune cinéaste indépendant américain, David Gordon Green signe un film qui visuellement n’a pas le charme du film de 1978. Comme il été conté au début de l’article, des années se sont écoulées depuis la sortie du film Halloween et entre temps, le cinéma n’a cessé d’évoluer. Notamment le cinéma d’horreur qui a fait son grand retour sur la scène du cinéma populaire hollywoodien il y a maintenant un peu plus de dix ans.

Aujourd’hui, le cinéma en règle général prône le dynamisme par le montage et un nombre toujours plus abusif de plans pour montrer la plus infime des actions. Un master, un champ et un contre champ avec quelques plans d’insert. Cette règle qui vaut pour tous types de productions afin de couvrir un dialogue entre deux personnages est essentielle afin que le ou la monteuse puisse avoir du matériel pour réaliser son travail, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut abuser de ces trois axes dans ce même montage. Peut-être que le master sera amplement nécessaire afin d’inculquer une distance envers la séquence en question ou peut-être que ne sera utile qu’un de deux axes mis en place pour le champ/contre champ afin de laisser l’autre personnage hors cadre ou simplement en amorce. Le but n’est pas de tout montrer, mais également de laisser place au hors champ, de laisser des silences et d’arranger la mise en scène en fonction des choix de réalisations (planning de tournage serré, manque de budget pour faire autant de plans…). Aujourd’hui les budgets permettent de faire plus de plans et de tourner une même scène sous plusieurs axes sans pour autant tourner en bi-cam ou plus. Ce qui poussait le metteur en scène à faire preuve de créativité auparavant n’existe presque plus aujourd’hui. David Gordon Green réalise un film fonctionnel, didactique et conventionnel. Si certains plans marquent, ce n’est que par réminiscence d’une idée d’un cadre ou d’un mouvement de caméra déjà employée dans le premier film ou dans d’autres films du même genre. Ça fonctionne, mais ça n’ajoute rien, ça ne révolutionne rien. Encore une fois, le réalisateur en montre trop, exploite trop d’axes pour une même scène. Des axes qui n’ont que très rarement de significations pures (voyeurisme pour signifier une présence par exemple) ou mettent en avant une idée de mise en scène précise par rapport à cet axe même.

Cependant, il ne faut tout de même pas généraliser, quelques fulgurances de mise en scène et de réalisation viennent ponctuées le film. Inculquant à l’œuvre un certain intérêt qui pousse à dire que sans être le retour parfait voulu et attendu, Halloween demeure un slasher movie efficace. Parce que oui, si depuis le début on met sur un piédestal le film de 1978 au détriment du film de 2018, ce n’est pas pour autant que ce dernier est purement et simplement mauvais. Il faut replacer les choses dans leur contexte. Chaque époque dispose d’un contexte culturel différent, d’un public de cinéma populaire qui n’est pas à la recherche des mêmes sensations, pas habitué à voir les mêmes choses. Ce qui était un film de niche à son époque (production John Carpenter/Debra Hill) est devenu culte au fil des années, devant aujourd’hui une licence populaire (production Jason Blum). Même si imparfait, même si confus et brouillon dans son écriture, en terme de mise en scène David Gordon Green signe une œuvre purement ancrée dans le cinéma actuel et moderne, tout en étant fidèle et sincère envers le matériau originel. Un film qui respecte le travail de John Carpenter et de Debra Hill, sans chercher à faire un simple copier/coller. Une œuvre coincée entre deux époques, qui cherche à réunir les qualités de l’une et de l’autre afin de plaire au plus large des publics. Il a ses qualités, il a ses défauts, mais ne boudons pas notre plaisir, revoyons les deux films !


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