« Dans Votre Écran », votre rubrique qui revient en quelques mots, sur ces œuvres -majoritairement audiovisuelles- que nous découvrons depuis le Canada ou la France, sur notre écran de salon, d’ordinateur ou dans notre salle de cinéma favorite.
L’un se nomme Daniel Kwan, l’autre Daniel Scheinert. À eux deux, ils forment le duo Daniels, aujourd’hui connus pour avoir réalisé le clip de la musique Turn Down For What interprétée par DJ Snake et Lil Jon, ainsi qu’un certains Swiss Army Man. Alors que l’industrie semble tourner en rond, et ce, même si l’on prend en considération les très nombreuses (belles) oeuvres indépendantes qui débarquent à chaque semaine en Vidéo à la Demande, comment imaginer un seul instant qu’un film comme Swiss Army Man puisse avoir été produit ? C’est impensable. Rappelez-vous. Swiss Army Man nous raconte l’histoire d’un jeune homme perdu, pris au piège sur une île déserte. Alors qu’il compte mettre fin à ses jours, les vagues déposent sur le rivage de l’île un cadavre. Découvrant que ce cadavre est capable de produire des flatulences pouvant le propulser hors de l’île, l’espoir de revoir les siens va renaître chez notre protagoniste. Un putain de buddy-movie entre un dépressif et un cadavre qui a des flatulences.
Si malheureusement trop long pour ce qu’il a à raconter, Swiss Army Man est un petit miracle. Une oeuvre au pitch insensé, mais dont l’absurdité laisse progressivement place à la tendresse grâce à l’approche du duo de cinéaste. Un regard emphatique, d’une belle douceur envers un protagoniste qu’ils accompagnent et avec lequel ils rient. Par le prisme de ce premier long-métrage, les Daniels nous donnent l’impression d’être de bonnes personnes. Des personnes qui savent rires et qui sont à l’écoute, en plus d’être des artistes qui arrivent à faire transparaître ces impressions et émotions par le prisme de leur oeuvre. C’est impressionnant et ça marque les esprits. Comment ne pas se souvenir de Swiss Army Man des années après sa découverte pour toutes les raisons évoquées ? Et pourtant, si ce premier film n’était que la partie émergée de l’iceberg ? Impensable… pourtant vrai.
Précédé d’un bouche à oreille dont beaucoup de créateur apprécierait ne serait-ce que le quart, Everything Everywhere All At Once est un film on ne peut plus dans l’ère du temps. Alors que le concept même de multivers est à son plus haut taux de popularité auprès du jeune public (des 16-35 ans), EEverything Everywhere All At Once est celui dont le public, qui a déchanté suite au visionnement de Spider Man No Way Home, a rêvé sans même le savoir. Fou, créatif, inventif et d’une drôlerie insoupçonnée, pour leur second long-métrage, les Daniels prouvent que le concept de multivers est une mine d’or pour les créateurs qui ont à coeur de surprendre leur public. Everything Everywhere All At Once nous raconte l’histoire d’Evelyn, mère de famille sino-américaine co-propriétaire d’une laverie avec son époux Waymond, qui ne trouve pas le temps pour terminer sa déclaration fiscale. Épuisée et au bord de la crise de nerf, sa routine la fait aller et venir tel un zombi au milieu des laveuses qui fonctionnent à feu roulant. Malgré elle, Evelyn va être embarquée dans une course folle qui va la conduire à explorer d’autres univers en lien avec des vies qu’elle aurait pu mener, afin de sauver le monde.
Si l’on parle du concept de multivers, des multiples choix de vies qui auraient pu s’offrir à vous si vous aviez fait tel ou tel choix. À quoi est-ce que vous penseriez ? S’il est évident que l’on pense à des possibilités rationnelles qui mettent en scène des vies dont on ne fait que rêver (astronaute, cinéaste…), il est facile de s’imaginer l’impensable. Des mondes où ce qui nous paraît absurde ne l’est pas. Avec ce second long-métrage, les Daniels confirment ce que l’on était à même de penser d’eux suite à la découverte de leur premier long-métrage. Ils sont complètement fous, mais ils sont surtout des êtres humains qui débordent d’imagination et qui ont trouvé, avec le concept de multivers, un bac à sable qui ressemble à s’y méprendre, à un portfolio de plus de deux heures.
Oui, Everything Everywhere All At Once est un film qui foisonne d’idées. De l’action avec des combats d’arts martiaux aussi magnifiquement filmés que découpés afin de rendre l’impact de chaque mouvement plus intense et spectaculaire; de la comédie avec un registre qui va autant vers l’absurde que le burlesque en passant par la satire ou la comédie de situation; mais également du drame grâce à un script dont le centre névralgique se trouve être une métaphore du bonheur par l’acceptation et la communication. C’est riche, c’est dense et c’est fondamentalement par la manière dont les Daniels ne cessent de surprendre qui rend l’expérience aussi galvanisante. Si faire rire est avant tout une affaire de rythme et de ton, il en va de même pour toutes les autres émotions. Trouver le bon moment pour amener une lourde conversation. Jauger et jouer avec les silences afin d’atténuer ou d’accentuer un ressenti.
Tout est une affaire de rythme. Chefs d’orchestre à nulles autres pareils, les Daniels impressionnent grâce à un script qui se met à la place de son auditoire, tout en se faisant plaisir. Réfléchissant tel de véritables spectateurs qui offrent ce qu’ils auraient aimé voir à chaque moment du récit, le duo de cinéastes font preuve d’une rigueur implacable sur un crescendo de 2h20 de temps. S’il est évident que le concept même s’essouffle au bout de quelques dizaines de minutes (dès lors qu’on a compris le fonctionnement du multivers et l’objectif de notre protagoniste), cet essoufflement se voit rapidement combler par le rythme qui ne faiblit pas et l’amoncellement d’idées de mise en scène, de plus en plus gratifiantes et spectaculaires à mesure où notre protagoniste gagne en confiance et en clairvoyance, tant sur ce qui lui arrive, que sur sa propre vie.
Ce qui amène le récit, initiatique vous l’aurez compris, vers une finalité qui ne semble jamais prétexte ou larmoyant. Il fait sens et demeure logique vis-à-vis de la manière dont se voit caractérisé le personnage principal le temps de son aventure. Protagoniste qui agit en avatar du spectateur puisque partageant le même point de vue sur la situation et, qui va rendre chaque découverte, chaque surprise, encore plus désarçonnante et galvanisante. Sentiment, généralement comique, renforcé par le sérieux avec lequel chaque personnage secondaire incarne chaque itération. Si Michelle Yeoh excelle, l’arc narratif de son personnage ne permet pas à ce dernier de surprendre.
Là où, Stephanie Hsu, Ke Huy Quan et Jamie Lee Curtis s’en donnent à coeur joie. Trio exceptionnel grâce à des interprétations incarnées avec coeur et dont les différentes itérations leur permettent de passer d’un registre à l’autre, rendant les itérations complémentaires les unes aux autres. Même si souvent absurde, on s’attache à chaque personnage de chaque univers grâce au regard emphatique et humain porté par le duo de cinéaste à leurs égards, ainsi que la manière dont ils vont un à un, servir l’histoire. Des personnages qui ne sont pas uniquement des faire-valoir qui vont permettre la création de séquences divertissantes. Ils ont leur importance dans le développement du protagoniste, en plus, de divertir le public.
Tel que son titre le laisse présager, Everything Everywhere All At Once, c’est un tout. Métaphore du bonheur par l’acceptation et la communication, ce film est la rencontre entre l’onomatopée « WOW » et, l’abréviation « WTF ». Une créativité à t’en bruler les rétines au chalumeau et une maîtrise tant technique que rythmique pharamineuse. Hilarant, spectaculaire, brillant dans sa manière de ne jamais cesser de surprendre ses spectateurs tout en réussissant à ne pas trop en faire. Ça se tient, l’histoire fait sens tout en se permettant de réjouissantes digressions aux moments propices. C’est impensable, c’est une expérience à vivre.
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