[ENTREVUE] Denis Langlois, Marine Johnson et Maxime Dumontier nous parlent de leur film « Y’est où le Paradis? »

Synopsis :« À la mort de leur mère, un frère et une sœur vivant avec une déficience intellectuelle, Samuel et Émilie, se sauvent en plein hiver. Ils tentent de rejoindre Matchi Manitou, le Paradis de la chasse et de la pêche où Émilie est convaincue que leur mère s’en est allée. Pendant qu’ils s’enfoncent dans la forêt boréale et manquent y périr gelés, leur relation fraternelle est mise à rude épreuve. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

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Les Affamés, Nous Sommes les AutresLa Petite Fille aux Allumettes, Tadoussac et maintenant Y’est ou le Paradis. Du film de genre au drame en passant le « thriller fincherien », le cinéma québécois est en forme en cette fin d’année 2017 et le prouve aux spectateurs avec un catalogue assez éclectique. De quoi contenter tous types de public, tout en offrant à ces derniers des propositions toujours intéressantes, même si, qui ne peuvent à chaque fois plaire et toucher. Si le film La Petite Fille aux Allumettes ne nous avait pas séduits à cause d’un académisme et de personnages aux caractères et réactions beaucoup trop accentuées pour nous toucher. Et ce, malgré des acteurs et plus particulièrement une jeune actrice, dont c’était le premier rôle au cinéma, et au jeu absolument épatant. Un rôle physique et émotionnellement intense, à cause de personnages énergiques, qui font face à une situation hors du commun, qui ont un passé tout aussi hors du commun et qui sont de surcroît, sensées véhiculer des émotions fortes. Cette jeune actrice se nomme Marine Johnson et on la retrouve cette fois dans un nouveau long-métrage, en réalité tourné avant La Petite Fille aux Allumettes. Y’est où le Paradis, puisque tel est le nom de ce long-métrage, était donc sa première véritable expérience de cinéma, et déjà, on y voit les prémices d’une future grande actrice.

Réalisé par le cinéaste Québécois Denis Langlois, qui signe ici son cinquième long-métrage, Y’est où le Paradis conte l’histoire de Samuel et Émilie, frère et sœur vivant avec une déficience intellectuelle, qui vont se retrouver après le décès de leur mère et décidé de partir à la recherche du Paradis. Point d’arrivée d’un chemin qui va les mener de rencontre en rencontre, ce Paradis n’est en réalité qu’un prétexte. Un prétexte scénaristique, mais également affectif, afin que le spectateur puisse avoir en tête avant d’apprendre à connaître les personnages, qu’ils ont un objectif, un point de chute à atteindre. Ce prétexte est nécessaire, mais ce qui va importer, et apporter au film son intérêt affectif n’est autre que le chemin que vont parcourir les deux personnages. Deux personnages dont la relation va être bâtie au fur et à mesure des rencontres, au fur et à mesure des obstacles qu’ils vont devoir franchir ensemble ou séparément. Une relation abrupte, difficile, entre deux personnages qui se repoussent l’un l’autre, qui se font face, mais qui ont besoin l’un de l’autre. Si l’on peut croire au préalable que l’utilisation de personnages avec une déficience intellectuelle n’est qu’une simple tournure scénaristique afin d’amplifier le pathos de l’oeuvre et apporter une dose suffisante, voire indigente, de larmoyant, il n’en est finalement rien. C’est bien au contraire, ce qui va rendre le film atypique sur le plan affectif. Deux personnages de la même famille qui se retrouvent après un drame, qui se doivent de s’aimer et s’aider, mais dont les déficiences vont les pousser à agir de manière brutale et par moment, de manière irresponsable.


Le réalisateur Denis Langlois nous parle plus en détails du projet et de la façon dont le scénario du film Y’est où le Paradis a été pensé

« Denis Langlois: Très vite avec le co-scénariste Bertrand Lachance, on a eu l’idée qu’ils partiraient en plein hiver. Finalement l’antagoniste principal c’est la nature. On a toujours peur de ce que les gens qu’ils vont croiser sur leur route vont pouvoir leur faire, mais finalement tout le monde est gentil avec eux, personne ne fait rien. C’est un film plein d’espoir en ça, on n’a pas suivi l’adage « L’homme est un loup pour l’homme ». Y’a un rapport très fort entre la nature et puis la mort (mort de la mère dans le film, ce qui démarre la route des protagonistes NDLR). Pourquoi la mort et pourquoi la nature ? C’est juste que la mort fait partie de la nature tout simplement et quoi de mieux pour la personnifier que la saison de l’hiver ? Si tu te retrouves dans la nature en plein hiver, t’es vraiment en danger de mort.

Tout ça c’était très vite pensé, après la question du départ précipité n’était pas clair au début, mais on a de plus en plus coupé la mise en situation. Quel genre de déficience ils ont ? De quel milieu ils proviennent… on a de plus en plus coupé ces moments d’explication. On ne donne pas plus d’information que cela et pas trop de raisons parce qu’on voulait que le spectateur se place au niveau des personnages, qu’il soit avec eux, qu’il ne soit pas omniscient et plus important que les personnages. Les personnages ne se posent pas ces questions-là, ne regardent pas en arrière ou presque pas. Samuel le fait à une reprise et se demande pourquoi Émilie vivait avec leur mère et pas lui, mais c’est sa question. C’est sa question principale, celle qui anime sa jalousie et son émotivité. Ils en viennent donc rapidement à prendre la route, surtout grâce à Émilie qui elle a un caractère de fonceuse, contrairement à son frère. »


Face à ce duo, tout à fait atypique, le spectateur va être sans cesse bousculé entre la volonté d’aider les personnages, de les aimer, avant de les (ou le) détester pour une réaction déplacée, tout en ayant conscience de ce qui fait leur différence. Samuel, interprété par Maxime Dumontier, est le personnage qui va pousser le spectateur dans ces derniers retranchements. Un personnage plus brusque, mais également plus âgé, plus fort physiquement que sa petite sœur incarnée par Marine Johnson. Personnage tout de même impulsif et imprévisible, même si plus timorée et calme par moments. Ils ne cessent de se repousser, mais vont découvrir qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Abrupte et déconcertant dans sa finalité, Y’est où le Paradis propose son lot de moments d’émotion au cours du parcours effectué par les deux personnages. Des moments souvent furtifs. Un simple sourire, un simple regard complice qui suffisent à faire comprendre qu’ils prennent conscience de quelque chose en leur for intérieur. Un film de personnage, et au scénario centré sur ces mêmes personnages afin de leur donner la place nécessaire. Toujours dans le but de leur donner du corps, une richesse émotionnelle qui va atteindre l’affect du spectateur et le lier à ces derniers. Le scénario n’en oublie cependant pas l’environnement, la nature et ses dangers (neige, météo glaciale, environnements déshumanisés…). Une nature tout aussi imprévisible que les personnages, qui va leur permettre de faire les prises de conscience nécessaire tout en enrichissant le récit avec quelques rebondissements et changements de paysages des plus agréables à l’œil.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Y’est où le Paradis est un drame intimiste qui nous rappel que le Buddy Movie n’est pas nécessairement représenté dans le cinéma d’action ou la comédie. Jonglant sur les traces du Road Movie et du Buddy Movie avec ses personnages principaux complémentaires et ses personnages secondaires hauts en couleur qui vont croiser leur chemin, le film Y’est où le Paradis touche et intéresse. Bien écrit et bien mis en scène, le film n’épate pas, ne flatte pas la rétine (ce qu’il ne cherche pas à faire), mais atteint son but en conservant l’attention du spectateur et en atteignant son affect. Brusqué, touché, amusé même, mais jamais ennuyé. Notamment grâce à deux acteurs remarquables qui portent le film et incarnent leurs personnages respectifs sans tomber dans un surjeu aisé qui aurait décrédibilisé le film dans sa globalité, tout en portant atteinte aux personnes atteintes de déficience mentale. Un pari risqué, mais réussi pour deux acteurs impliqués avant et pendant le tournage.


Marine Johnson et Maxime Dumontier nous parlent de leur travail préparatoire pour incarner Samuel et Émilie dans Y’est où le Paradis:

« Maxime Dumontier: Il existe une école à Montréal pour les personnes atteintes de déficiences intellectuelles et dans cette école y’a une classe d’art. L’école en question se nomme : Les Muses, Centre des Arts de la Scène. Les élèves vont y suivre des cours de chant, danse, acting par exemple… Nous sommes donc allés les rencontrer. On a suivi plusieurs cours, on a rencontré leur professeure, incroyable. Chaque semaine on allait à leur cours de chant. Et juste parler avec eux, voir comment ils interagissent entre eux, voir comment ils répondent quels sont leurs tics physiques aussi. Notre travail passait également par là, par connaître leur démarche, leurs tics physiques…

Marine Johnson: Des tics qui proviennent de quelque chose d’intérieur. C’est difficile à comprendre. Ce n’est pas juste un air, ça provient d’une réaction l’intérieure tellement forte qu’il faut qu’ils extériorisent cette réaction. Comme une douleur qu’ils rejettent presque. On voulait comprendre ce processus, d’où ça part et comment ils l’expriment ensuite pour ne pas en faire trop et faire du tort aux personnes qui ont des déficiences.

Maxime Dumontier: Avec Denis (Langlois NDLR) le réalisateur, on c’est choisi une démarche et peut-être un tic physique ou deux, pas plus, pour ne pas aller trop loin là-dedans, puis se concentrer exclusivement sur ce que pense le personnage, ce que vit le personnage à ce moment-là. Ce sont souvent les moments où le personnage bloque, qu’il ne comprend pas, qu’il ne met en crise et à des tics physiques qui apparaissent.

Marine Johnson: C’est plus un travail d’intériorité au final.

Maxime Dumontier: Oui et le but était que cette réaction qu’a le personnage lorsqu’il ne comprend pas, devienne pour nous machinal à reproduire comme ça l’est pour eux. Puis le reste c’était vraiment comme pour n’importe quel film: “quelle est la scène, qu’est-ce qu’elle raconte, que doit ressentir le personnage ?” Physiquement le tournage était un peu plus difficile, mais sinon ce n’était pas bien différent et tout aussi difficile que d’autres tournages. »

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