Boy Erased, dans l’oppression des thérapies de conversion

Synopsis : « L’histoire vraie du coming out de Jared Eamons, le fils d’un pasteur baptiste dans une petite commune rurale des États-Unis où son orientation sexuelle est brutalement dévoilée à ses parents à l’âge de 19 ans. Craignant le rejet de sa famille, de ses amis et de sa communauté religieuse, Jared est poussé à entreprendre une thérapie de conversion (aussi appelée thérapie réparatrice ou thérapie de réorientation sexuelle). Il y entre en conflit avec le thérapeute principal, découvrant et revendiquant progressivement sa réelle identité. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Commençons par ce simple fait : aux USA, 36 États ne disposent toujours pas de loi interdisant les thérapies de conversion… elles ont touché plus de 700 000 personnes LGBTQ+. Boy Erased raconte comment ces thérapies de conversion fonctionnent, comment des parents laissent leurs enfants en proie à des individus dont le seul but est de détruire et démolir la personnalité. Ces thérapies ont poussé aux suicides des personnes dont l’orientation sexuelle est considérée comme un problème… alors que vivre sa vie pleinement et entièrement est un droit fondamental de tout être humain.

Joel Edgerton s’attaque à l’adaptation de l’histoire vraie de Garrard Conley dont les parents avaient décidé de l’envoyer dans le centre L.I.A (Love In Action) pour qu’il redevienne un bon chrétien hétérosexuel qui ne doit pas se laisser tenter par le diable. Prise de risque essentiel pour l’acteur-réalisateur car il devait éviter de tomber dans le cliché de la dénonciation trop facile d’instituts abjects pour se concentrer sur l’humain avant tout.

Pour réussir cette adaptation, Joel Edgerton place l’histoire du point de vue de Jared et de ses parents. En orientant l’histoire sur la relation familiale qui se transforme au rythme des moments passé par Jared dans le centre, il braque les lumières de la caméra sur la façon dont les parents réagissent face au “drame” qu’ils estiment vivre : leur fils est gay ! Car là est bien l’enjeu du film : que va penser la communauté paroissiale de l’homosexualité du fils du pasteur. Exposé, le père de Jared ne peut dévier de la conduire de sa communauté dans l’amour de Dieu et des Saintes Paroles. La logique est là : Dieu a créé l’homme et la femme pour qu’ils s’unissent et fassent grandir l’humanité. Et en face, il y a une mère partagée entre sa foi, l’amour pour son époux et surtout l’amour pour son fils.

Pour composer ces parents, le réalisateur a choisi deux acteurs de talents : le massif Russell Crowe, le choix de l’adjectif n’est pas anodin et la douce mais soumise Nicole Kidman. Cette dernière interprète là l’un de ses meilleurs personnages depuis Rabbit Hole en 2011, c’est dire. Au départ, on retrouve même des relents de Suzanne Stone, son personnage dans Prête à tout, décalée, inoffensive et soumise pour se transformer et opérer le changement essentiel. Elle ne choisit pas entre son fils et son mari, elle veut juste le bonheur de son garçon car une mère sait ce qui est bon… et face à elle, l’autorité, le massif Russell Crowe en pasteur sûr de lui. Une position forte l’obligeant à l’irréprochabilité de sa famille et de ses actes. Massif car il ne fend pas l’armure et admet les conseils d’autres pour “sauver” son fils. Massif car quand Jared le place face à ses contradictions et au choix de sa vie, la carapace se fendre réellement.

Boy erased comporte à la fois tout ce que l’on attend de ses parents : la compréhension, l’amour et le soutien même si la vie que l’on mène n’est pas celle qu’ils espéraient. Et le film comporte aussi toute l’horreur de traiter la différence comme une tare, une tache à éliminer, l’absence d’une tolérance forte et l’envie de détruire ce qui fait l’essence même de tout individu en le privant de la liberté d’aimer qui l’on souhaite. Joel Edgerton parvient à doser ces deux moments. Il est difficile de ne pas se sentir oppressé et comprimé quand on se retrouve enfermé dans le centre de thérapie. alors les retours avec la mère de Jared deviennent au fur et à mesure, les bouffées d’oxygène nécessaires. Enfin le réalisateur propose des flashbacks pour mieux comprendre l’évolution du jeune homme et ainsi comprendre que sa vie sexuelle est celle qui le fait enfin vivre.

Une vie sexuelle au prix deux scènes diamétralement opposées : le viol et plus tard, un moment de douceur inattendu. Lucas Hedges réussit à jouer ce jeune homme au départ perdu qui finalement comprend ce qu’il aime et ce qu’il est… ce qu’il a toujours été. Face à lui pour l’amener sur l’acceptation de soi, il y a la découverte du sentiment amoureux avec Joe Alwyn, la beauté du diable qui pose la tentation puis la violence et enfin la trahison. Alors pour Jared et pour accepter ce qu’il est, il y a la douceur en opposition à la dureté d’un père. La rencontre avec Xavier, interprété avec délicatesse par Théodore Pellerin, change la donne du film et ouvre Jared vers l’acceptation de ce qu’il est au plus profond de lui.

Boy Erased dénonce un état de fait des thérapies de conversion soutenues par les plus hautes sphères de l’état américain, Mike Pence, le vice-président les défend pleinement. Boy Erased condamne ces thérapies avec l’aide du spectateur qui porte l’accusation final en son for intérieur. Toute personne vivra cette sensation de liberté enfin retrouvée en quittant la salle de cinéma. Joel Edgerton réussit à plonger le spectateur dans la difficulté pour Jared d’exprimer ce qu’il ressent et de vivre pleinement… le spectateur se sent pris au piège et enfermé, attendant qu’une personne nous sauve. Et quand enfin Jared est sorti du centre par sa mère, alors la vie peut reprendre mais pour le spectateur, elle ne se fera qu’au prix de la lumière extérieur de la salle, de l’air pur retrouvé et de la liberté que l’on éprouve enfin.

En jouant sur une photographie sobre et bleutée à l’intérieur du centre de conversion, plus ensoleillée quand on ressort en voiture, Eduard Grau offre une intemporalité au film. Un témoignage d’une époque qui existe toujours. L’ambiance musicale n’est jamais pesante et les premières notes de la chanson de Troye Sivan (qui joue dans le film) procure le début du sentiment de liberté. Revelation permet de prendre conscience de l’importance d’être soi : enfin révélé au monde. Et le film repose sur l’interprétation subtile et incarnée de Lucas Hedges. Il nous inclut dans son parcours pour aimer, vivre pleinement, libéré de toute contrainte, être heureux et s’accepter tel que l’on est. Sans manichéisme, il propose une composition pleine de grâce et de sensibilité. Ses moments de tristesse nous affectent, ses moments de joie aussi et son bonheur final nous touche au plus au point. Ce simple baiser déposé avec délicatesse sur l’épaule de son compagnon à New York renverse et provoque une joie immense que l’on éprouve pour lui : elle démontre toute la tendresse de Jared et de sa véritable personne… enfin !

Pour son second film, Joel Edgerton n’a pas choisi le sujet le plus simple mais il l’aborde avec confiance et une documentation réelle. En se réservant le rôle de Victor Sykes, le directeur du centre de conversion, il se met en danger. Il ne défend pas le pire des salauds, il montre juste comment un homme marqué et trouble peut détruire des vies. Et par moment, on ressent dans sa façon de filmer, de poser sa caméra, de croiser un regard, une main qui se pose délicatement, une larme qui roule, la magie de ce que l’on retrouvait dans les scènes tendres de Loving où il était mis en scène par son mentor, Jeff Nichols. En seulement deux films, Joel Edgerton montre l’étendue de ses capacités et le champ des possibles qui s’offrent à lui. Un parcours intéressant se dessine tant chez l’acteur que chez le réalisateur. Et si c’était cela la plus belle victoire du film ? Un talent aux multiples facettes. À n’en pas douter, ce film le prouve pleinement !


« Il est difficile de ne pas se sentir oppressé et comprimé quand on se retrouve enfermé dans le centre de thérapie. »


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