Annihilation réalisé par Alex Garland [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : « Une biologiste participe à une expédition gouvernementale sur le site d’une catastrophe écologique pour retrouver la trace de son mari disparu. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

N.B: Afin de ne pas trop en révéler sur l’histoire et conserver cet effet de surprise et de découverte que nous avons aimé au visionnage, nous ne parlons volontairement pas du scénario plus en profondeur dans cet article. Bonne Lecture et Bon Film!

Né en 1970 à Londres, le cinéaste Alex Garland s’est créé de toute pièce une filmographie à l’identité très prononcée. Avant de passer derrière la caméra, il s’est tout d’abord illustré en tant que scénariste pour le cinéma dans un premier temps. Celui à qui l’on doit l’écriture de la nouvelle La Plage, rapidement adaptée pour le cinéma par un certain Danny Boyle, c’est ce même Danny Boyle qui a décidé de faire confiance à l’auteur pour écrire le scénario de ce qui deviendra Sunshine. Un film de science-fiction aux idées multiples, tant visuelles que scénaristiques, et navigant entre le thriller horrifique, le huis clos spatial et l’expérimental. Son credo, la matière première qu’il aime façonner et se servir afin de raconter ses histoires, est la science-fiction. Ce que va rapidement saisir une autre industrie culturelle, qu’est celle du jeu vidéo. 28 Jours plus Tard, Never Let Me Go, Enslaved : Odyssey to the West, Dredd, DmC: Devil May Cry, ainsi évidemment que les œuvres dont il est également réalisateur : Ex Machina et Annihilation. La force de cet auteur est de ne pas se contenter d’écrire encore et encore les mêmes films. Des histoires diverses, des personnages aux backgrounds éclectiques et des genres cinématographiques qui n’ont rien en commun. Cependant, ces mêmes œuvres sont traversées par une même envie et un même questionnement sous-jacent: « Créer un univers à part entière, majoritairement futuriste ou post apocalyptique, et y plonger un questionnement sur l’être humain. »

Remarqué grâce au non moins remarquable Ex Machina paru en 2014, Alex Garland passait pour la première fois derrière la caméra et faisait comprendre qu’il s’agissait d’une industrie dont il semblait connaître les codes. Savoir s’entourer et avoir une véritable cohérence entre les différents outils offerts par le cinéma afin de créer une œuvre harmonieuse, riche et qui a du sens. Ne pas travailler le fond au détriment de la forme et inversement. Alex Garland à la réalisation, Rob Hardy à la direction de la photographie et Geoff Barrow à la composition. Un trio qui semble se comprendre, et qui officieusement, ne peut que s’apprécier dans la vie de tous les jours pour offrir des œuvres aussi justes et cohérentes. Ex Machina et Annihilation partagent une réflexion commune sur l’être humain, ses peurs et névroses au travers d’un monde futuriste à la limite de la dystopie. Au-delà de ça, ce sont deux films aux identités propres et qui n’ont que peu à voir en termes de ton et d’ambiance. Si Ex Machina était assez froid et classieux, car se voulant moderne à l’image du propos sur la robotique et de l’unique décor aux allures modernes et futuristes (maison technologique et connectée aux nombreuses baies vitrées…), Annihilation s’avère davantage « texturé » et poétique, avec une tension de plus en plus forte, de plus en plus présente et oppressante.

Si les intérieurs sont toujours aussi froids, cliniques et rendus oppressants par des cadres qui se resserrent sur les personnages et des couleurs chaudes, c’est la texture qui va intéressé Alex Garland à l’extérieur. De la nature à l’être humain, en passant par quelques bâtiments, le cinéaste joue avec les textures, fait en sorte que les éléments viennent à se toucher (personnage qui touche une plante, espèce qui se confond avec une autre…), à s’entremêler. C’est beau, poétique et enjolive la mise en scène concise et parlante d’Alex Garland. Rob Hardy, chef opérateur sur le film, use de couleurs douces et non agressives à l’œil (vert, kaki, bleu, magenta…) et d’une luminosité accrue pour donner l’impression de présence d’un voile de lumière sur l’image lors de scènes en extérieur. Un travail à la limite de l’impressionnisme dans l’exécution. Un travail pictural offrant une impression de faux aux spectateurs, mais un faux justifié par le récit : « Et si tout ceci n’était qu’hallucination ? ». Alex Garland ne joue cependant pas avec le spectateur. Il va être question de suppositions, mais jamais de fausses pistes. Tout est explicite, souvent rendu compréhensible par le travail de mise en scène, de direction d’acteur.rice.s et de cadrage qui prend le pas sur des dialogues qui vont simplement être là pour complémenter le visuel.

Le spectateur a toutes les clefs en main pour comprendre les tenants et aboutissants d’un récit qui joue avec malice avec les codes du film de science-fiction. Le but étant, une nouvelle fois, de parler de l’être humain avant tout et non de faire une dystopie, un film d’invasion ou post-apocalyptique lambda et où prônerait l’envie de divertir avant tout. Si la caractérisation des personnages ne l’est pas (les raisons d’agir sont simples et conventionnelles), l’univers est quant-à lui original, telle l’opposition faite entre l’image et du son. Direction artistique atypique puisque lumineuse, colorée et poétique dans on traitement visuel, mais oppressante et intense dans son traitement sonore. À l’image du regretté Johann Johannsson, Geoff Barrow a développé une bande originale intense, oppressante et mystique. Celle qui sait se faire légère et douce avec quelques notes de guitares, sait également marquer les moments clefs grâce à des sonorités plus marquées et mettant l’accent sur l’aspect mystique, mystérieux et primal (peur essentiellement) du film. C’est fort, beau et texturé, à l’image de ce que Johann Johannsson avait pu faire notamment pour le film réalisé par Denis Villeneuve : Arrival (Premier Contact NDLR).

Si en 2014, Alex Garland faisait une entrée aussi inattendue que marquante en tant que cinéaste à part entière, 2018 sera pour lui l’année de l’affirmation. Tendre, poétique, brutal, oppressant et mystique, Annihilation est la représentation même du film de science-fiction inespéré prouvant que la créativité et le talent d’une équipe sont plus importants qu’un budget à neuf chiffres. Fort de ses 40 millions de dollars de budget, tout de même, Annihilation reste néanmoins un blockbuster, mais un blockbuster créatif et qui ne repose pas sur des acquis. Que ce soit dans ses choix de montage (quelques moments de montage parallèle entre autres…), dans son style visuel impressionniste avec un voile de lumière et des aplats de couleur ou même dans sa volonté purement féministe et moderne d’envoyer une escouade féminine à l’assaut de l’inconnu (quatre femmes qui représentent le savoir et la force de l’armée américaine, voire plus). À cela on ajoutera une direction d’acteur.rice.s soignée et un sens du cadre évocateur permettant d’ajouter une couche de significations (ou peut-être de sur-interprétation) à l’état mental et émotionnel des personnages. On se répète, mais Annihilation est incontestablement une oeuvre cinématographique qui devrait marquer l’année, voire plus, forte d’une richesse incroyable, et ce, à tous les niveaux. Dans un art où une grande partie des nouvelles œuvres reposent essentiellement sur des codes éculés, ça fait du bien d’en voir une qui même si elle ne bouleversera peut-être pas le genre, réussi à sortir des sentiers battus par l’industrie pour mieux surprendre et faire frissonner le spectateur qui ne demandait que ça.

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