A Hidden Life (Une Vie Cachée), Terrence Malick cristallise l’essence de son cinéma

Synopsis : « Franz Jägerstätter, paysan autrichien, refuse de se battre aux côtés des nazis. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est passible de la peine capitale. Mais porté par sa foi inébranlable et son amour pour sa femme, Fani, et ses enfants, Franz reste un homme libre. Une vie cachée raconte l’histoire de ces héros méconnus. » 

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Il y a deux sujets qui brûlent les lèvres du monde du cinéma aujourd’hui : » Martin Scorsese est-il un vrai cinéphile parce qu’il ose critiquer le grand Disney ? » et « Qu’est-ce qui est arrivé à ce bon vieux Terry ? » Il y a ces cinéastes qui ont marqué le cinéma d’une pierre blanche grâce à leurs talents respectifs et à leur amour communicatif pour le cinéma. Ces acteurs premiers du Nouvel Hollywood qui ont d’une certaine manière forgé le cinéma tel que nous le connaissons maintenant. Ils ont permis à cet art d’évoluer, de grandir, d’être à la fois quelque chose d’artistique tout en étant profondément divertissant et communicatif dans les émotions proposées. Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Brian de Palma, Steven Spielberg, Georges Lucas… et il y a Terrence Malick. Un cas à part. Celui qui reste sur le côté et ne souhaite pas se mélanger aux autres par timidité, par pudeur. Tel est l’image que renvoie celui qui ne se sera pas montré officiellement pendant près de 30 ans, jusqu’à cette projection cannoise du film A Hidden Life. Une sortie par la porte de derrière, mais une présence officielle dans la salle marquée à tout jamais par quelques photos et vidéos réalisés par des festivaliers. Un soir particulier, pour un film particulier. Alors oui, soyons directs, ne nous cachons pas. Je pourrais dire tout le bien et le mal du monde que je pense du film A Hidden Life sans vous dire la vérité. Écrire une critique, c’est émettre un avis caché derrière un clavier. C’est parler de manière subjective tout en abordant de manière objective quelques points spécifiques. Mais on parle avant tout avec son cœur, son background culturel, son affiliation avec tel ou tel cinéma.

Je suis un admirateur du cinéma que produit Terrence Malick. Il est un cinéma particulier, audacieux et à nulle autre pareille. Un cinéma qui a de lourds défauts dans ses répétitions symboliques, mais qui au-delà de ça, nous questionne profondément. The Tree of Life est une œuvre qui me procure de réelles sensations. Un film qui par l’alchimie entre ses images, son sound-design, sa voix over et sa musique me transporte. Me fait me questionner sur qui je suis au moment du visionnage. Comment je me sens, comment j’ai envie de me sentir et avec qui j’ai envie d’être. Pas un film de chevet, pas un film doudou, un film introspectif qui me permet de me laisser aller à l’émotion sans que je n’ai besoin de m’identifier à un personnage. Le personnage c’est moi. Par la suite, et à l’image de ce qu’est devenu le monde du jeu vidéo pour faire un parallèle frappant, Terrence Malick est venu compléter son propos initial développé dans The Tree of Life. Parler du sentiment amour plus en détail avec To The Wonder ; parler de la naissance de l’univers et du monde avec Voyage of Time ; parler de la recherche de soi-même avec Knight of Cups ; parler de la confrontation avec Song to Song. Des films qui abordent tout à chacun un moment de la vie, un sentiment bien précis. Des moments de vies qui vont venir étendre le propos tenu dans The Tree of Life, arbre auquel vont se rattacher ces nouvelles expériences de la vie. Créer fondamentalement, par le prisme de la multiplicité des œuvres, une seule et même grande fresque sur la vie du point de vue d’un cinéaste. Un cinéaste qui se veut spirituel, humaniste, mais pas aveugle. Si avec le film A Hidden Life, Terrence Malick opère le bouleversement tant attendu d’un point de vue narratif, ce dernier s’inscrit fondamentalement dans une logique liée à ce qu’il bâtit depuis presque dix ans maintenant.

A Hidden Life conte, par le prisme d’un couple de fermiers, l’histoire d’un village qui va se voir transformé par les ravages de la guerre. L’on ne parle évidemment pas de transformations physiques au sein du village de Radegund, mais bel et bien de transformations humaines et spirituelles. Là où dans ses précédentes œuvres le cinéaste se penchait en long, en large et en travers sur un personnage principal afin d’en soutirer une façon de penser et de réagir (suppléer par des personnages tierces), il gagne en audace en choisissant d’opter pour un effet miroir. Expliciter la vie d’un couple de fermiers afin d’étudier la manière d’agir et de réagir de tout un village afin d’aborder la complexité humaine lorsqu’il est question de vie, de survie, de soumission ou d’abnégation. Avec ces trois heures de durée, A Hidden Life se construit comme une fresque chronologique où le spectateur va être confronté aux changements. Le changement naturel des saisons et les changements émotionnels et psychologiques, quant à eux provoqués par l’entrée en guerre et l’arrivée des troupes allemandes au sein du village. Quand la provocation et la peur invoquent les réflexes de survie et font surgir chez certain.e.s un état psychologique, pour ne pas dire une seconde personnalité, que l’on ne pensait pas découvrir. Un film évidemment toujours aussi spirituel, mais également plus terre-à-terre puisque abordant une partie de la personnalité humaine plus violente et complexe, à savoir la confrontation.

Conserver la même manière de mettre en scène. Laisser acteurs et actrices évoluer à leur guise. Les laisser se mouvoir dans un espace défini afin qu’ils puissent se l’approprier et qu’au montage le cinéaste puisse être de son côté, libre d’aller chercher les secondes qui lui plaise afin d’amplifier par des jump-cut, l’émotion survenue lors de ces moments suspendus. De beaux moments d’émotions pouvant être davantage appréciés, car ne représentant pas le film dans sa généralité. Il est un film plus carré, plus cadré et dans lequel on ressent davantage la présence d’un metteur en scène lorsque la caméra sort du village de Radegund. Des moments plus forts, où la liberté du personnage principal est opprimé. Pour le faire comprendre physiquement au spectateur, Terrence Malick se fait également ressentir. Il met en scène, dirige ses acteurs et actrices. Il les place dans l’espace par rapport à des choix de cadre bien précis. La présence d’un « nouveau » directeur de la photographie comme Jörg Widmer apparaît, apparaît ici comme un choix logique (même si on imagine que c’était plus un choix lié à un problème d’emploi du temps). Une plus-value indéniable lors de ces moments précis, des moments où il peut se laisser aller à la construction de cadres et d’une gestion de l’éclairage sans avoir à continuellement singer Emmanuel Lubezki. La symbolique est là, elle est simple, mais remarquablement efficace dès lors que l’on est sensible au travail du cinéaste. Un Terrence Malick qui de cette manière démontre ne pas être devenu qu’un homme embrigadé dans la spiritualité, mais demeure ce cinéaste qui met ses connaissances, son amour pour le cinéma et ses bagages culturels et émotionnels au service d’une histoire.

Terrence Malick fait grandir son arbre de la vie en lui ajoutant un nouveau morceau de vie. Un morceau de vie, une fresque qui oppose la liberté à l’oppression tout en abordant divers thèmes profondément liés à la conscience humaine tels que l’abnégation, la soumission, la peur… Une œuvre ayant la profonde capacité de faire renaître la flamme éteinte chez certain.e.s à l’égard du cinéaste américain. Un cinéaste qui s’est laissé aller à la spiritualité et aux redondances formelles, mais qui ici revient aux commandes avec une œuvre qui confronte les deux manières de faire. Une dualité formelle liée à l’histoire et à la création d’un ressenti aussi bien physique qu’émotionnelle chez le spectateur. C’est long, volontairement long afin de ne pas occulter la transformation psychologique chez certain.e.s dû au contexte historique, mais jamais ennuyant ou redondant grâce à cette multiplicité formelle qui aurait même pu être davantage accentuée. Cela aurait peut-être été trop, too much, qui sait. Un casting remarquable, un couple attendrissant incarné par August Diehl et Valerie Pachner à la complicité merveilleusement mise en image et en musique. Une musique bien moins spirituelle, moins orchestrale et omniprésente que par le passé, prouvant cette volonté de faire un film plus terre-à-terre, plus cadré et fondamentalement plus conventionnel. Mais pas sans raisons.

« Irradiant, hypnotisant, long et bouleversant récit sur la liberté et la conscience humaine pendant une période de traumatisme et de remise en question. » 


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