They Shall Not Grow Old, le cinéma au service de l’Histoire par Peter Jackson


Synopsis : « Un documentaire à propos de la Première Guerre Mondiale avec des images d’archives inédites pour commémorer les cents ans de la fin de la guerre. »


Cinéaste néo-zélandais aujourd’hui accompli et reconnu grâce à la prestigieuse saga Le Seigneur des Anneaux, Peter Jackson c’est également King Kong, Bad Taste, Braindead et le co-scénariste du film d’animation Les Aventures de Tintin – Le Secret de la Licorne. Si on l’on suit son parcours depuis Bad Taste, jusqu’à la création de la trilogie Le Hobbit filmée en 48 images par secondes, on remarque une certaine attirance pour les nouvelles technologies. Dès lors qu’il a eu le budget pour, Peter Jackson c’est tout d’abord essayé à la motion capture (Le Seigneur des Anneaux, King Kong…) avant de s‘attaquer au framerate. Sortir de cette normalité, ce carcan créé par le cinéma contemporain et se servir de possibilités offertes par les nouvelles technologies afin de raconter des histoires. Mettre la technologie au service des histoires et ne pas simplement mettre en œuvre des démos techniques. Dans un sens, le film de science-fiction Mortal Engines embrassait totalement cette logique. Excepté qu’il n’en était pas réalisateur, simplement producteur et superviseur du projet, trop accaparé par un projet bien différent. Différent, mais « mon film le plus personnel » comme il a pu le décrire. Loin des films fantastiques auxquels il nous a habitués, Peter Jackson s’attaque au documentaire avec They Shall Not Grow Old. Mais si le projet est inattendu dans le fond venant d’un homme à la filmographie telle que la sienne, il n’en est finalement rien une fois le film devant les yeux. Plus qu’un documentaire, plus qu’un simple film, They Shall Not Grow Old est une œuvre qui relève du jamais vu.

Contrairement aux écrits habituels dans lesquels l’on tente d’être objectif au maximum (la subjectivité du ressenti étant néanmoins toujours prédominante), tout en employant jamais le pronom personnel « je », il va avant tout être question d’un ressenti face à ce film. Je n’ai aucunement envie de le « critiquer » tant ce film me semble être bien plus important que ce que l’on peut voir habituellement dans une salle obscure ou dans son salon. Tel qu’il nous le raconte avec le titre de son film (They Shall Not Grow Old signifiant littéralement en français Ils Ne Doivent Pas Vieillir), Peter Jackson cherche avec ce nouveau long-métrage, à offrir une seconde (pour ne pas dire première) jeunesse aux images d’archives datant de la Première Guerre Mondiale. En 2014, la chaîne anglaise BBC commandite Peter Jackson dans le but de réaliser un film documentaire pour commémorer la fin de la Première Guerre Mondiale. Un projet que le cinéaste a pris à cœur grâce à son implication indirecte dans sombre période de l’histoire par le prisme de son grand-père. Le Sgt. William Jackson, soldat avant le début de la guerre puis combattant jusqu’à la fin de cette dernière, avant de décéder en 1940. They Shall Not Grow Old est donc un film documentaire réalisé uniquement à partir d’images d’archives réalisées il y a 100 ans maintenant. Des images réalisées avec un ratio équivalent à du 4/3 et dont le framerate variait entre 10 et 14 images par secondes. Ce qui donne aujourd’hui aux images une l’impression d’avance rapide, le framerate conventionnel étant aujourd’hui fixé à 24 images par secondes. Pour vulgariser rapidement, plus le taux d’images à la seconde est élevé, plus les mouvements réalisés par les personnes filmées paraîtront fluides et naturels. C’est pour cette même raison que la nouvelle norme permise par les nouvelles technologies pour le jeu vidéo, est de 60 images à la seconde. Si certains ne verront aucune différence entre le 24 et le 48 images par secondes (tout étant lié au cerveau et par déduction logique au rythme cardiaque et donc à l’âge de la personne), pour d’autres elle sera flagrante et pourra aller jusqu’à choquer tant l’on n’est pas habitué à un tel taux d’images à la seconde au cinéma. On parle ici bel et bien du cinéma en prises de vues réelles et non réalisées en animation.

Cinéaste et non, historien, la vision de Peter Jackson sur ce projet était celle d’un scénariste puis d’un réalisateur. Véritable réalisateur et non simple superviseur sur ce projet, il lui aura fallût 4 années pour faire de They Shall Not Grow Old une œuvre à part entière. Aucune nouvelle prise de vues, mais la réalisation à partir d’archives d’un véritable film de cinéma, tel qu’on pourrait le dire. Si They Shall Not Grow Old captive et m’a littéralement saisi c’est grâce au travail narratif réalisé par Peter Jackson et son équipe de monteur.se.s. Pour qu’un long-métrage fonctionne, il faut un bon scénario et dans le cas d’un film comme celui-ci, il faut trouver l’axe parfait. Inculquer un point de vue au travers de ce qui va être montré et raconté, afin de créer une histoire par la juxtaposition des images et des commentaires. Une histoire qui va s’orienter autour d’un sujet ou d’un personnage précis. They Shall Not Grow Old nous emporte auprès des armées britanniques. Du jour où la guerre a été déclarée (que l’on vit depuis l’Angleterre avec une vraie contextualisation tel que l’on introduirait des personnages via une action qui est ici un match de rugby) jusqu’à l’armistice, on va suivre ces hommes, combattants de formation et simples hommes contraints à aller au front pour leur pays.

Sur les six cents heures de commentaires de vétérans et la centaine d’heures d’images d’archives qu’ils avaient à leur disposition, Peter Jackson et son équipe auraient pu parler des femmes qui ont combattus à leur manière (dans les usines, en soignant les blessés…), des armées étrangères engagées… des sujets qui auraient mérités tout autant de lumière que l’armée britannique, mais il leur a fallût faire un choix pour que la narration fonctionne de l’apparition de la première image d’archive jusqu’à la dernière. Ce qu’il dit de la plus humble des manières dans le making of du film. De la même manière, il n’existe aucune (ou presque) image des combats. Inaccessibles à cause de la grosseur des caméras de l’époque, mais également beaucoup trop dangereux pour les caméramans. Pour pallier à ce manque, ils ont dû être inventif, utiliser une nouvelle fois les moyens offert par le cinéma (montage entre autres) tout en utilisant des archives qui ne sont cette fois pas des rushs en prises en vues réelles. On vous préserve la surprise de la découverte. They Shall Not Grow Old est un film d’une maîtrise scénaristique incroyable, tant tout est pensé tel que chaque scénariste et réalisateur devrait penser son film. Une vraie contextualisation, de vrais personnages qui sont mis en valeur afin que le spectateur puisse les reconnaître afin de créer une empathie, une conclusion et surtout un manichéisme inexistant et encore une fois aucune volonté d’inculquer une morale vis-à-vis des conflits. Et ce, sans que ce ne soit aseptisé, bien au contraire.

Peter Jackson et son équipe montrent la guerre telle qu’elle était. Des moments de joie, des moments de peine, de doute et l’omniprésence de la mort. Les corps, les blessures… des plans qui font mal, car pour la première fois, la guerre ne nous est pas simplement racontée, elle nous est montrée et en couleurs. Si l’on est habitué à voir des films de fiction où les personnages se tirent dessus et où le sang devient un élément de la direction artistique à part entière, la sensation est ici tout autre. Ce n’est pas de la fiction. Voir ces hommes défigurés, ces corps humains ensanglantés et détruits par les bombardements pousse plus qu’à l’accoutumée à prendre conscience de ce qu’ils ont vécu. Là où le noir et blanc peut, notamment vis-à-vis des nouvelles générations, créer une distanciation. On en est tous déjà conscient, mais de le voir en couleur et sur grand écran bouleverse et met véritablement mal à l’aise. On comprend aisément durant le visionnage, l’importance d’un film comme celui-ci, l’importance de la restauration et de la colorisation des images. Des images « scratchées », sur ou sous-exposées et qui s’abîment de plus en plus par l’effet du temps. Le travail de restauration est ici simplement prodigieux. Le niveau de détails est impressionnant et grâce à des recherches, aux prêts de costumes de la part des musées britanniques, mais également de prises de vues réalisées en France et en Belgique par Peter Jackson, la société en charge de la colorisation a pu, frame par frame à la manière d’un film d’animation utilisant la technique de la rotoscopie, offrir de la couleur à ces images tournées en noir et blanc. Parce que tel que le dit Peter Jackson : « Si on avait demandé aux caméramans de choisir entre le noir et blanc et la couleur, ils auraient filmé en couleur. Ils n’avaient juste pas le choix. La technologie nous a permis de faire en sorte que leur volonté soit réalisée. »

They Shall Not Grow Old est un véritable bijou. Ce n’est pas qu’un simple documentaire ou que l’accumulation d’images d’archives. C’est un film historique réalisé à partir d’images d’archives traitées tel qu’un réalisateur y penserait lors de la pré-production avant de passer la main à un.e monteur.euse qui aurait la tâche de raconter une histoire à partir des images fournies. Si le travail de remasterisation et de colorisation est simplement impressionnant, il en est tout autant de ce qui permet l’immersion du spectateur au sein de l’oeuvre. De la bande originale (nappe musicale composée par le groupe Plan 9), jusqu’aux bruitages (boue, bruits des fusils…), en passant par le mixage, They Shall Not Grow Old bénéficie d’un superbe sound design. Sans occulter le travail narratif, dont on a déjà longuement parler et fait les louanges. Aucune volonté d’inculquer une morale envers les spectateur.rice.s, mais simplement comme il le dit : « l’envie de pousser celles et ceux dont les grands parents et arrières grands parents ont combattus durant la Première Guerre Mondiale, de rechercher leurs traces et de penser à eux. » Un travail de mémoire réalisé à partir des moyens mis à disposition par ce médium qu’est le cinéma. They Shall Not Grow Old est un film qui a vocation d’atteindre n’importe quel spectateur et que l’on devrait montrer à n’importe quel spectateur. Cinéphiles, grand public, adolescents et étudiants… Le pouvoir éducatif est dupliqué grâce à la colorisation des images. Pouvoir enseigner et faire comprendre ce que représente que d’entrer en guerre et d’aller au front. C’est bien plus qu’un film et avec les nombreux moyens dont nous disposons aujourd’hui pour consommer films et séries, il serait bon qu’un film comme celui-ci soit accessible au plus grand nombre.


« Quand les outils offerts par le cinéma sont mis au service de l’Histoire, afin de la montrer (dans ses moments de joie comme de détresse et de cruauté) et de ne pas seulement de la raconter. »


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