The King of Staten Island, le retour des rois Apatow et Davidson

Synopsis : « Il semblerait que le développement de Scott ait largement été freiné depuis le décès de son père pompier, quand il avait 7 ans. Il en a aujourd’hui 24 et entretient le rêve peu réaliste d’ouvrir un restaurant/salon de tatouage. Alors que sa jeune soeur Claire, raisonnable et bonne élève, part étudier à l’université, Scott vit toujours au crochet de sa mère infirmière, Margie, et passe le plus clair de son temps à fumer de l’herbe, à traîner avec ses potes Oscar, Igor et Richie et à sortir en cachette avec son amie d’enfance Kelsey.
Mais quand sa mère commence à fréquenter Ray, un pompier volubile, Scott va voir sa vie chamboulée et ses angoisses exacerbées. L’adolescent attardé qu’il est resté va enfin devoir faire face à ses responsabilités et au deuil de son père. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Ce grand enfant qui a conscience d’être un adulte. Si certains vous parleraient de sa carrière avec assiduité et un niveau détail incomparable, on se contentera de faire ce qui est à notre portée. Établir un avis sur une oeuvre, tout en dressant le parallèle avec une filmographie que l’on a découvert, puis qui c’est développée oeuvre après oeuvre, avant de confirmer ce que l’on pensait déjà. Une filmographie en deux temps. Une filmographie dont on retrouve d’un côté les œuvres dont il a seulement été scénariste (ou co-scénariste), et de l’autre, celles dont il a été scénariste (ou co-scénariste), mais également metteur en scène. Deux mondes. Deux mondes compatibles. Deux mondes complémentaires, qui démontrent de part cette même compatibilité, une réelle lucidité de la part d’un auteur. Souvent singé, jamais égalé. Scénariste de talent à qui l’on doit la co-scénarisation de comédies potaches, aussi cultes qu’irrésistibles telles que Anchorman : The Legend of Ron Burgundy, You Don’t Mess with the Zohan ou encore Pineapple Express, Judd Apatow est un auteur qui a su ne pas se reposer sur ses acquis. Prendre conscience de ce qu’il est, de qui sont ces personnages. Ce que ses personnages représentent et endurent dans les histoires qu’il bâtit de toutes pièces. Il n’est (si l’on se fit à sa filmographie et uniquement à sa filmographie) pas question d’une maturité ou d’une prise de conscience subite.

S’il se permet d’écrire pour les autres des personnages et situations qui jonglent entre le burlesque et l’absurde, sans que ne subsiste pour autant la moindre médisance ou la moindre once de jugement envers ses personnages, il a forgé sa carrière de réalisateur sur des œuvres dont l’histoire et les personnages sont bien plus terre à terre. Se servir de moments de vie anodins et d’une caractérisation (appuyé par la mise en scène) qui va chercher la notion de réalisme, afin d’aller chercher le spectateur pour le ramener à sa propre réalité. Des situations réalistes dépeintes avec amour et humour afin de faire rire et sourire un spectateur ramené à sa propre histoire. The 40 Year Old Virgin, Knocked Up puis This Is 40. Trois films qui attestent cela. Trois films auxquels on ajoutera Funny People, comédie dramatique qui ramène tout autant le spectateur vers l’introspection d’un désir (passé ou refoulé) de changements dans sa vie, que la métaphore d’un cinéaste dont le désir le plus profond est de se décoller progressivement de l’étiquette dont on l’affuble depuis ses débuts. Passé le faux pas Crazy Amy dont il n’était que metteur en scène (une première pour lui dans le cadre d’un long-métrage), il aura fallût attendre prêt de 8 ans afin de revoir Judd Apatow aux commandes d’un long-métrage en tant que co-scénariste et réalisateur. Ce qui s’annonçait comme une régression à la simple vue de sa bande annonce c’est finalement dévoilé comme étant tout autre.

Si l’on a pu identifier chacun des trois films cités précédemment, à un moment précis de la vie du cinéaste (représentatif d’un moment de la vue, passée ou futur, du spectateur), The King of Staten Island repose sur un élément charnière. Celui de la conscience. Si le genre de la comédie a pour habitude d’user de la prise de conscience comme ressort narratif afin de créer un retournement de situation et pousser le protagoniste à faire face à ce qu’il est afin de devenir quelqu’un de meilleur (proposer au spectateur ce qu’il y a de mieux pour ce personnage auquel il doit éprouver une forme d’empathie et/ou de tendresse), Judd Apatow décide de passer outre. Évoluer, proposer quelque chose de nouveau, proposer un personnage qui a conscience d’être ce qu’il est. Scott, ce looser qui a conscience de ne pas être intelligent, qui a de réels moments de lucidité, mais qui agit et réfléchit tel un jeune adolescent encore naïf et insouciant. The King of Staten Island est un film au scénario remarquable tant dans la qualité de ses dialogues, que dans la construction de ses personnages. Des personnages lucides sur leurs situations respectives et qui agissent de manière cohérente et réaliste. Tous et toutes dotés d’une conscience et d’une personnalité qui leur est propre, Judd Apatow bâtit, à l’aide d’un panel de personnages secondaires d’une richesse incroyable, un univers crédible dans lequel le spectateur peut s’immerger et s’imprégner de l’atmosphère ambiante. Un scénario dont la dramaturgie ne repose pas sur une prise de conscience, globale ou individuelle, mais bien sur des confrontations.

Un récit qui va relater le parcours d’un homme que l’on jugerais hâtivement avec aisance, mais qui s’avère bien plus attachant et intelligent qu’on ne pourrait le croire. Un idiot qui ne l’est pas, car lucide et conscient de qui il est, de ce dont il est capable. Un scénario d’une justesse incroyable, qui porte un regard tendre et bienveillant envers son personnage principal par le prisme des autres. Celles et ceux qui le côtoie, qui le connaisse, qui l’aime et le déteste. Des personnages secondaires nécessaires au récit et qui apportent bien plus que la simple possibilité de faire avancer l’histoire parce qu’ils viennent en aide au personnage principal (ici moteur de l’histoire). De manière terre à terre, sans fioritures ni effets de style, Judd Apatow dévoile une nouvelle manière d’exploiter le concept du personnage idiot au cinéma. Un personnage qui va agir inconsciemment, avec la naïveté et l’insouciance d’un jeune enfant, tout en n’ayant même pas conscience des responsabilités que peuvent avoir les adultes. Scott en a conscience, il lui faut juste évoluer, trouver sa place au sein d’une société qui ne veut pas de lui.

Réalisation factuelle, découpage extrêmement classique afin de toujours être au service de l’histoire et des personnages. La technique au service des personnages et uniquement des personnages. La mise en scène, également au service de l’histoire, ne va aucunement chercher à appuyer gags et situations. Et ce, que l’on soit dans l’humour ou une émotion plus latente. Une mise en scène d’une sobriété épatante, surprenante, qui réserve néanmoins quelques moments de comédie pure. Joliment distillés afin de les savourer tels des bonbons acidulés. Bien loin du slapstick, absurde et burlesque dont Judd Apatow nous gratifiait dans ses premières années. Plus terre à terre, conscient de ce qu’il est, de ce qu’il fait et de pourquoi il le fait. Un récit remarquable, incarné avec conviction par un casting de talent. À commencer par Pete Davidson, également co-scénariste du film (dont l’histoire est inspirée de sa propre vie). Absolument remarquable. S’il joue dans un premier temps sur l’idiotie infantile de son personnage, son jeu se transforme, s’intériorise avec un naturel déconcertant au fur et à mesure ou le personnage gagne en fierté vis-à-vis de ce qu’il est. Fier de ce qu’il fait, malgré ce qu’il est. Pete Davidson est époustouflant, secondé par Bel PowleyRicky Velez, Marisa Tomei, Maude Apatow, Pauline Chalamet et on en passe des meilleurs. Un casting impeccable, car servis sur un plateau d’argent grâce à un scénario qui réserve le meilleur à chacun d’entre eux. Judd Apatow franchi une nouvelle étape dans son cinéma et aborde la comédie d’une nouvelle manière. C’est drôle, tendre et légèrement insouciant à l’image de son personnage. Brillant.


Disponible depuis le 12 juin 2020 en vidéo à la demande en Amérique du Nord et dès le 1er juillet 2020 au cinéma en France.

« Derrière la prestation démentielle de Pete Davidson se cache un Judd Apatow majeur, plus intelligent, plus conscient et lucide, loin des comédies régressives qui ont fait sa renommée. Un cinéaste au service de son histoire, de ses personnages. Brillant. »


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