The Irishman, le regard mélancolique du gangster

Synopsis : « Cette saga sur le crime organisé dans l’Amérique de l’après-guerre est racontée du point de vue de Frank Sheeran, un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages ayant travaillé aux côtés de quelques-unes des plus grandes figures du 20e siècle. Couvrant plusieurs décennies, le film relate l’un des mystères insondables de l’histoire des États-Unis : la disparition du légendaire dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa. Il offre également une plongée monumentale dans les arcanes de la mafia en révélant ses rouages, ses luttes internes et ses liens avec le monde politique. »

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Martin Scorsese est un de ces auteurs que l’on a pas besoin de nommer. Il est de ceux dont le simple nom donner aux spectateurs l’envie de découvrir sa nouvelle œuvre ou de revoir les anciennes. Une valeur sure qui nous a maintes fois éblouis et dont l’aura, n’aura jamais été aussi étincelante. Dans une période où le cinéma est un art dominé par les firmes multinationales, il est un auteur dont on attend chaque nouvelle œuvre avec impatience tant on sait qu’elle va nous rappeler de grands moments de cinéma. Nous extirpé d’une réalité dominée par les blockbusters numériques et où ce numérique n’est fondamentalement pas utilisé comme il le devrait. Aujourd’hui le numérique et les diverses technologies développées avec le temps telles que la motion capture, sont devenues de simples moyens afin d’en faire toujours plus. Plus d’explosions, plus de spectaculaires, un surréalisme accru et développé au point d’en perdre tous repères. C’est un cinéma souvent plaisant à regarder, un genre complètement à part, mais qui nous force à cataloguer le numérique comme quelque chose dédié aux blockbusters. Tourner un film sans utiliser le moindre fond vert va directement cataloguer le cinéaste comme étant un auteur indépendant et devenir un élément majoritaire pour le marketing à venir du film en question. Alors que fondamentalement, le film sera peut-être un blockbuster à plus de 50 millions de dollars de budget et donc en rien une œuvre dite indépendante. Mais fort heureusement, les nouvelles technologies ne sont pas que ça. Elles peuvent être un outil de mise en scène, un outil utilisé pour développer un univers et permettre à une histoire d’être racontée sans avoir recours à une astuce « cache-misère ». Martin Scorsese et Ang Lee en sont les exemples principaux, les pionniers.

Des auteurs de cinéma qui signent des films à gros budget et usent voire abusent du numérique, ainsi que de la motion capture afin de raconter des histoires qu’ils n’auraient pas pu raconter autrement. Aussi désappointant soit-il en surface, son Gemini Man est une œuvre passionnante, réflexion sur les avancées technologiques aux multiples sous-textes. Ang Lee ne s’en cache pas et met à la face des spectateurs son recours aux nouvelles technologies. L’Odyssée de Pie en est pour le coup le parfait exemple. Là où un Martin Scorsese est beaucoup plus fin, plus subtil en devenant un magicien de l’image. Le numérique devient un outil de mise en scène plus précis qui va enrichir l’histoire et non ce sur quoi, la mise en scène va devoir se caler. Des effets spéciaux invisibles à l’œil, qui ne choquent pas puisque pas extravagants et/ou spectaculaires. Enrichir une mise en scène et une science du cadre tous deux ancrées dans le réel et non lorgnant vers le surréalisme. The Irishman est un parfait exemple de cette science de la mise en scène et de l’exploitation des nouvelles technologies pour conter une histoire. Et ce, même si les effets en question sont frappants, directement visualisables par le spectateur. Si l’on connaît et acclame Martin Scorsese pour des films tels que The Goodfellas, Casino, Aviator, The Departed ou encore The Wolf of Wall Street, des films à la mise en scène dynamique pour ne pas dire extravagante, il est également ce cinéaste qui aime prendre son temps. Un cinéaste aux multiples facettes, que l’on aime, car toujours prêt à nous surprendre malgré une carrière qui dure et perdure. Après Silence, film sur la foi qui questionnait la croyance et l’apport d’avoir foi ou non envers quelqu’un (ne serait-ce que soi-même), Martin Scorsese prolonge et persiste avec ce qui ressemble le plus à son film testamentaire.

Vendu comme le retour du père prodige du film de gangsters, The Irishman est une œuvre à nulle autre pareille. The Irishman, ou le penchant humaniste de The Goodfellas. Du haut de ces 3h30 de durée, The Irishman est un film-fleuve qui se penche en long, en large et en travers sur la vie de son personnage principal : Frank Sheeran . Tout au long de sa carrière, Martin Scorsese s’est intéressé (comme bien des cinéastes) à la montée en puissance de personnages de caractère. Ici encore il nous démontre comment Frank Sheeran, est devenu la puissance incarnée, comment il a su jouer de son charisme et de sa détermination pour devenir un nom et représenter quelque chose au-delà des murs de sa maison familiale. Jusqu’alors, c’est ce chemin semé d’embuches et de guet-apens qui intéressait le cinéaste. Créer de purs moments de cinéma et développer une dramaturgie en mettant ses personnages face à des situations à risque. Ces situations existent, sont présentes dans The Irishman, mais n’intéressent pas Martin Scorsese. Ce qui intéresse le cinéaste de 78 ans c’est ce qu’il y a au bout du chemin. Les répercussions futures de ces actes qui n’ont pas forcément eu d’incidences directes sur leurs manières de vivre grâce à leurs influences ou la protection de leurs supérieurs. Comment la femme, les enfants ont vécu ces années où leur père sortait nuit et jour pour faire en sorte que son nom ne soit pas sali ou perde en notoriété ? Finalement, une fois à la retraite, une fois loin du terrain et les enfants devenus adultes, comment ces derniers réagissent à l’égard de celui qui les a élevés sans pour autant être auprès d’eux lorsqu’ils en avaient le besoin ? Un film axé sur la famille, le remord et l’évolution des sentiments vis-à-vis de l’autre lorsque l’on est un mafieux, lorsque l’on a une notoriété et un nom à faire respecter. Une œuvre anti-spectaculaire qui réfute toute notion de spectaculaire au sein même de sa mise en scène et de sa narration. The Irishman est une lettre ouverte à toutes ces productions où tout doit aller vite.

Si Silence était un film volontairement long et lent, car contemplatif (parti pris qui allait dans le sens du propos global du film), The Irishman applique cette même recette au film de gangsters. Une mise en scène d’une sobriété extrême. Martin Scorsese regarde ses personnages évoluer au fil du temps. Regarde son personnage principal se remémorer le passé avec plaisir, tout en se demandant (Scorsese se le demande NDLR) s’il va changer ou va avoir des remords à l’idée de repenser à certains actes qui ont eu des répercussions négatives sur sa vie personnelle. A l’image de son protagoniste qui regarde sa fille grandir alors que cette dernière dresse une image de plus en plus sombre et nébuleuse sur son père, Martin Scorsese porte un regard emprunt de mélancolie sur son personnage principal, ainsi que ceux qui vont le porter et le supporter. Le cinéaste les regarde avec mélancolie tel un parent qui regarde une dernière fois son enfant avant qu’il ne parte de la maison. Une nouvelle manière de regarder et d’apprivoiser le film de gangster, une belle manière de renouveler son cinéma pour le cinéaste américain. Souvent déconcertant par sa lenteur, par la lenteur presque cathartique de sa mise en scène qui enchaîne avec frénésie les phases de dialogues. Martin Scorsese pousse le curseur de la mélancolie et de l’approche humaniste en faisant de The Irishman un film extrêmement bavard, son plus bavard très certainement. Un script superbement écrit et dirigé par un chef d’orchestre qui insuffle un réel tempo dans chaque réplique, afin que le silence ai un sens et que chaque mot ai un impact bien défini. Un script qui ose la redondance afin de démontrer l’avancée dans l’âge, la vieillesse des personnages.

The Irishman est une oeuvre mélancolique sur le temps qui passe, sur la vieillesse et qui use des nouvelles technologies afin de permettre d’imager un passé révolu pour les personnages. Un simple, mais bel outil de mise en scène permettant à Martin Scorsese de raconter son histoire sans avoir à occulter des morceaux de vie qu’il n’aurait pu mettre en scène en conservant les mêmes acteurs. Des effets spéciaux souvent remarquables, dont il n’abuse jamais, dont il se sert simplement avec justesse lorsque son histoire en a le besoin. Pour preuve, beaucoup de plans “spectaculaires” utilisés dans les bandes-annonces, ne sont pas dans le montage final. Porté par son casting de belles gueules exceptionnel, The Irishman n’est pas un film dont on sait immédiatement s’il va marquer le temps et le cinéma. Elle est une réelle proposition de cinéma qui va diviser, que l’on aime analyser et découvrir, mais qui ne nous marquera néanmoins pas autant que ses précédentes œuvres. Un nouveau regard sur le cinéma de gangsters de la part de celui qui en est le parrain aux côtés des Sergio Leone, Francis Ford Coppola et Howard Hawks. Martin Scorsese agit tel un chef d’orchestre dirigeant avec justesse et symbiose son casting dans une oeuvre profondément mélancolique.

« Une oeuvre anti-spectaculaire avant tout émotionelle, transportée par des personnages interpretés avec justesse par un casting superbement dirigé. »


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