The Favourite réalisé par Yórgos Lánthimos [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : « Début du XVIIIème siècle. L’Angleterre et la France sont en guerre. Toutefois, à la cour, la mode est aux courses de canards et à la dégustation d’ananas. La reine Anne, à la santé fragile et au caractère instable, occupe le trône tandis que son amie Lady Sarah gouverne le pays à sa place. Lorsqu’une nouvelle servante, Abigail Hill, arrive à la cour, Lady Sarah la prend sous son aile, pensant qu’elle pourrait être une alliée. Abigail va y voir l’opportunité de renouer avec ses racines aristocratiques. Alors que les enjeux politiques de la guerre absorbent Sarah, Abigail quant à elle parvient à gagner la confiance de la reine et devient sa nouvelle confidente. Cette amitié naissante donne à la jeune femme l’occasion de satisfaire ses ambitions, et elle ne laissera ni homme, ni femme, ni politique, ni même un lapin se mettre en travers de son chemin. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Réalisateur grec qui en est aujourd’hui à son sixième long-métrage, Yórgos Lánthimos est néanmoins seulement connu du grand public que depuis 2015. C’est en cette année 2015 que parut sur les écrans de cinéma du monde entier un certain The Lobster. Un film dont la renommée internationale se fit par sa diffusion en compétition lors du Festival de Cannes, puis lors de sa remise du Prix de la Mise en Scène en ce même festival. Un prix qui ne laisse pas indifférent, qui crée qu’on le veuille ou non une certaine curiosité, mais surtout un prix qui permet de faire parler. Et comment ne pas parler de ce film lorsqu’on en sort du visionnage. Un film où l’abstrait rencontre l’absurde. Un film dont il est difficile de comprendre les nuances scénaristiques, mais dont il est facile de comprendre les personnages. Une caractérisation qui relève de l’absurde. Un postulat absurde résultant d’une seule et simple idée liée à notre société. Si pour The Lobster cette idée était celle de l’obsession pour la linéarité logique d’une vie (il faut absolument se marier puis faire des enfants…), pour The Killing of a Sacred Deer il était question de l’obsession comportementale d’une personne pour une autre.

S’il était techniquement brillant et doté d’une mise en scène par moments somptueuse, The Killing of a Sacred Deer s’éloignait de se rapport social qui était jusqu’alors le fil d’Ariane de la filmographie du cinéaste. Canine, Alps puis The Lobster traitaient tous trois de personnages enfermés, puis oppressés jusqu’à l’éclatement par une société aux lois absurdes, même si en aucuns cas dénués d’une certaine logique. Si vous ne les avez pas vus, regardez absolument Canine, son chef-d’œuvre, un film brillant tant techniquement que dans sa mise en scène et son écriture aussi complète que rudimentaire. Yórgos Lánthimos s’essaye à de nouvelles choses, à de nouveaux univers et semble profiter de cette notoriété qu’est aujourd’hui la sienne pour faire des images qu’il n’aurait pas pu faire auparavant. Ce qui sautait aux yeux lors du visionnage du film The Killing of a Sacred Deer, et qui saute une nouvelle fois aux yeux avec The Favourite.

Cinéaste de l’absurde, cinéaste qui décontenance et cherche à décontenance les spectateurs en permanence, Yórgos Lánthimos nous plonge au début du XVIIIème siècle alors que se battent la France et l’Angleterre. Ne cherchez pas à voir un film de guerre, mais davantage un film qui va se servir de son époque et de son contexte historique afin de décontenance le spectateur. Tel un huis clos, The Favourite va vous placer aux côtés de trois personnages. Si la vie de château se déroulait parfaitement pour la Reine Anne (interprétée par Olivia Colman) et son amie Lady Sarah (interprétée par Rachel Weisz) qui gouverne à sa place sans que personne ne le sache, l’arrivée d’une nouvelle servante, Abigail Hill (interprétée par Emma Stone), va changer le cours des choses. En cette période où le féminisme prend de plus en plus de place et où l’on cherche à mettre en avant la figure de la femme, il est bon de voir un film gouverné par des femmes hautes en couleur. Le féminisme au cinéma est devenu une mode dont certains se sont emparés afin de faire parler. Certains films sont vendus comme féministes alors que leurs personnages féminins sont en réalités dénuées de caractères, rendant les films en questions insipides au possible. En ce sens, The Favourite pourrait être caractérisé de film féministe. Ses personnages féminins sont pour certains, Lady Sarah et Abigail Hill, laids à l’extérieur (car jalouses, cupides et avides de pouvoir), mais c’est cette laideur qui va en faire leurs beautés. Elles sont hautes en couleur, elles ont du caractère. Un caractère qui va nous faire les aimer ou les détester tour à tour et qui va donner au film cet attrait absurde et comique.

S’il possède en son cœur un personnage infiniment triste, ce sont les deux personnages qui vont se battre pour être la fameuse Favorite de la Reine qui vont donner le charme comique, absurde, mais également agressif du film. Deux personnages qui sont agressives entre elles et dont cette même agressivité va également être subie par le spectateur grâce au cinéaste et au travail opéré par le directeur de la photographie Robbie Ryan, ainsi que Johnnie Burn, Coordinateur de la musique qui ne quitte plus Yórgos Lánthimos depuis The Lobster. Tous trois, ils vont créer un enrobage et insuffler au film cette agressivité qui va créer une absurdité comique qui va pousser le spectateur à prononcer ce fameux “what the fuck” à la fin de la projection. Non pas compositeur, mais coordinateur de la musique, Johnnie Burnva va chercher le malaise par la musique et non à dresser une nappe musicale afin de compléter l’action. On pense notamment à ces très courtes boucles qui vont être répétées à de multiples reprises afin de ne pas mettre le spectateur à l’aise, à l’image d’un chaos intérieur qui se met en marche en chacun des personnages. Premiers comme secondaires, les personnages agissent tous comme des enfants irresponsables. Ils courts, ils crient, hurlent, se menacent et utilisent un langage puéril à l’image de jeunes hommes et femmes qui découvrent la vie, dont la sexualité. La sexualité, thématique utilisée assez maladroitement, car trop souvent utilisé avec facilité afin de créer un comique de geste ou de situation, mais également pour faire avancer l’histoire (jalousie).

La musique n’est pas omniprésente, on la remarque si on y prête attention, mais elle ne saute pas aux oreilles, là où le visuel agresse l’oeil du spectateur. L’une des prédominances du film d’époque réside dans le traitement visuel et l’installation des set-up d’éclairage. Utiliser uniquement une lumière diégétique et donc avoir recours aux bougies et autres lumières naturelles (soleil majoritairement) ou alors la complémenter avec une installation extradiégétique qui va magnifier les décors et illuminer costumes et châteaux ? Les intérieurs sont réchauffés par des tons chauds ou une lumière qui vient de l’extérieur afin d’éclairer abondamment l’espace et d’éblouir les personnages. Une accentuation de la lumière extérieure (de manière naturelle ou non), que l’on remarque encore plus comme étant volontaire lors des quelques séquences en extérieurs où les hautes lumières sont inexistantes à cause de nuages voilant le soleil et tous rayons possibles. Même lorsqu’il est question d’une seule et simple scène de nuit, celle-ci va se voir doté d’une colorimétrie bleutée extrêmement prononcée à l’image d’une nuit américaine volontaire, mais qui n’en est pas une pour autant (aucune source de lumière apparente…). Les couleurs sont chaudes, la teinte globale extrêmement contrastée et le film en lui-même très sombre grâce à cette volonté de ne pas ajouter de sources d’éclairages extradiégétiques (il y en a certainement en intérieur notamment pour renforcer la lumière sur les visages… mais rien d’extrême ou de prononcé).

Une gestion de l’éclairage et une colorimétrie que l’on pourrait qualifier comme agressives donc, mais également comme “excitantes” (pour reprendre les mots du réalisateur), car intéressantes, voire audacieuses à l’image des focales choisies afin de mettre en image cette histoire. Une caméra qui se fait ressentir et va chercher à se faire ressentir auprès du spectateur que ce soit par l’omniprésence de mouvements ou par les focales et angles choisit. Si les mouvements ne sont pas agressifs, car fluides grâces à des rigs (construction permettant de faire tenir le matériel sans avoir recours une steady-cam dans le cas de The Favourite) ingénieux par moments réalisés à même les acteur.rice.s, c’est bel et ben le cas de l’image. Yórgos Lánthimos et Robbie Ryan prennent le pari de la longue focale proche des acteurs. Ça casse et écrase les perspectives, et vient donner une dimension de prédominance des sujets face à des décors qui en réalité sont extrêmement grands et vastes. Par moments c’est l’inverse qui va s’opérer. Une longue focale couplée d’une utilisation massive lors de champ/contre champ en plans fixes de la contre-plongée, ainsi que du fish-eye. Ce qui vient arrondir l’image, dénaturer le lieu et ses sujets.

Une volonté une nouvelle fois d’agresser le spectateur en cassant les codes de la réalisation conventionnelle. Se servir de l’image afin de surprendre, d’agresser et de faire tout simplement ressentir quelque chose au spectateur. Malheureusement, si la démarche est aussi intéressante qu’audacieuse, elle devient rapidement redondante, à l’image de l’histoire dont on ne connaît pas la résultante, mais dont on sait comment on va y arriver. Malgré tout, Yórgos Lánthimos nous tient en haleine grâce à sa mise en scène toujours aussi inventive (ici extrêmement dynamique) et qui nous tient dans l’expectation de toutes situations ou rebondissements improbables capables de nous faire rire aux éclats comme de nous laisser pantois. Fondamentalement ce que l’on adore dans le cinéma de Yórgos Lánthimos. Tel The Beguiled réalisé par Sofia Coppola, The Favourite se dévoile comme le long-métrage le moins intéressant de la filmographie du cinéaste à sa tête à cause d’un scénario bien moins complet, travaillé et de ce fait intéressant qu’à l’accoutumé (premier film qu’il ne scénarise pas lui-même). Néanmoins on retrouve la pâte du cinéaste, son amour pour l’absurde, la satire et l’improbable. Le tout avec de belles trouvailles et tentatives techniques qui inculquent un véritable attrait pour le film. Attrait renforcé par trois actrices, toutes trois excellentes dans ce déferlement grandiloquent et absurde de rires et de pleures.


« Fidèle à ses habitudes, Yórgos Lánthimos cherche à déconcerter le spectateur, tel qu’il pousse les personnages à s’agresser mutuellement. Jubilatoire et remarquablement interprété, mais rapidement répétitif dans ses partis pris technologiques et au scénario assez faible. »


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