The Assistant, exercice de style aussi brillant que nécessaire

Synopsis : « A searing look at a day in the life of an assistant to a powerful executive. As Jane follows her daily routine, she grows increasingly aware of the insidious abuse that threatens every aspect of her position. »

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Le pari est osé. Il y a quelques mois sortait le film Bombshell, écrit par Charles Randolph et réalisé par Jay Roach. Vendu et reçu par la presse, ainsi que par le public, tel le film reflet de l’affaire #MeToo, Bombshell était une oeuvre didactique qui ne prenait pas de gants blancs. Ne cherchant aucunement la subtilité ou le non-dit, Charles Randolph et Jay Roach avaient opté pour l’attaque frontale en choisissant des noms et une affaire qui a fait la une des journaux, afin de dénoncer. Surfer sur une vague, tel que l’on se sert d’un phénomène de mode alors que c’est quelque chose de bien plus grave. Depuis, les choses se sont estompées et peu de films ont osés traiter du sexisme ou du harcèlement (sexuel ou non) en entreprise. Produit en 2018 avec une diffusion en première mondiale lors du festival de Telluride le 30 août 2019, The Assistant est ce film dont on a envie de dire qu’il est aussi nécessaire que d’une maîtrise cinématographique impressionnante. Si certains médias ont déclamés qu’il s’agissait d’un film estampillé #MeToo, il est réellement réducteur de résumer The Assistant de la sorte. C’est le réduire à une seule facette de ce qu’il représente totalement. C’est réduire un film à un propos qu’il prend finalement soin de ne jamais exposer, laissant place à la suggestion chez le spectateur.

Écrit et réalisé par la cinéaste américaine Kitty Green, The Assistant emporte le spectateur aux côtés de Jane, assistante de bureau d’une société dont le nom nous est inconnue, le temps d’une journée de travail. Du départ de son domicile pour le bureau, jusqu’au moment où elle va quitter ce même bureau, signifiant la fin d’une journée. Une journée banale, aux côtés d’une employée banale. Ouvrir les portes, allumer les lumière, imprimer le planning de la journée, faire du café, distribuer ce même planning à chaque employé une fois ces derniers à leurs bureaux, nettoyer le bureau du grand patron, nettoyer la salle de réunion entre chaque groupe… l’audace d’une cinéaste qui par le prisme de la mise en scène de tâches de travail anodines et peu intéressantes, va caractériser son personnage et développer une empathie chez le spectateur. Tout en faisant apparaître, tâche après tâche, la réelle optique et problématique de son oeuvre. La labeur d’une routine pouvant être jugée comme ingrate, mais avant tout nécessaire à la bonne productivité d’une entreprise et ici aucunement remerciée par les employés, bien au contraire. Loin de la brutalité peu subtile, mais revendiquée et assumée, d’un Bombshell, la cinéaste Kitty Shell opte pour la sobriété et le minimalisme. Aucune musique extradiégétique, aucun esbroufe technique, mais un film dont l’ambiance et la tension vont être générés par le jeu, et par déduction, l’état de stresse du personnage principal.

Un film à l’image de Jane, incarnée avec justesse par une actrice dont le jeu tout en retenu ne fait qu’amplifier, scène après scène, ce mal être intériorisé. Doux, délicat et calme, mais au bord de l’implosion. Avare en dialogue, Kitty Shell mise sur sa direction d’actrice afin de faire ressentir au spectateur ce mal être sous-jacent au sein de l’entreprise, mais qui ronge Jane et la met mal à l’aise. Un mal qui ronge l’entreprise de l’intérieur, mais dont personne ne veut se soucier par peur ou à cause d’une éthique morale douteuse. Un doute patriarcal et archaïque diront nous aujourd’hui. Une oppression et un mal être rendus explicite par cet amoncellement de tâches ingrates, mais avant tout et surtout par le dénigrement et la manière dont les autres se comportent envers elle. Une oeuvre au partis pris radical (minimaliste en tous point), mais dont la cohérence et la maîtrise technique permettent au spectateur de s’imprégner de l’état émotionnelle du personnage principal. Une tension qui va en gradation et qui ne va pas désenflée, démontrant que cette journée passée à ces côtés n’est bel et bien qu’une journée parmi tant d’autres. Une répétition de tâche, une anxiété et un mal être qui ne font qu’enflé au fur et à mesure des journées, sans que cela ne semble avoir de fin ou de résolution saine et optimale.

Aucun mouvement de caméra hors quelques travelling qui vont suivre le déplacement de son personnage principal. Un enchaînement de plans fixes qui vont permettre à la mise en scène et au découpage de parler d’eux-mêmes. Transcrire l’intériorité et un ressenti intériorisé, uniquement par la signification de choix de mise en scène, à l’image du travail d’un David Lowery sur des thématiques comme la perte et la solitude (en référence au film A Ghost Story). Tout est harmonieux, tout est soigneusement symétrique. Des compositions de cadre impeccables qui, au-delà d’être visuellement riches et agréables à regarder, sont réalisées de manière méthodique afin de ne pas avoir à trop découper. Les plans sont longs, car parlant et suffisants. Une fois n’est pas coutume, il est remarquable de constater une oeuvre dont l’harmonie, entre les différents pôles de création que sont la direction artistique, la recherche du lieu de tournage, le script et la mise en scène, se fait ressentir afin d’inculquer du sens et une réelle cohérence à l’oeuvre. Un réel exercice de style qui n’est pas qu’un simple film #MeToo ou l’objet d’un phénomène de mode. Ce n’est que par le prisme de quelques arrières plans, ainsi que quelques termes disséminés lors des rares dialogues que l’on comprend que Jane travaille au sein d’une société de production. Tout est dans le sous-entendu et les indices sont judicieusement disséminés lors de la montée en tension du film afin d’enrichir le propos et le récit de l’oeuvre. Une oeuvre maîtrisée et techniquement brillante, qui donne une réelle leçon de découpage, de mise en scène et de direction d’actrice. Bien plus que le simple film opportuniste sur l’affaire Harvey Weinstein qu’il aurait pu être.


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« Jouer la carte de la suggestion et de la douceur afin d’évoquer, de dénoncer et de faire monter la tension tel un mal interne qui nous ronge. »


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