Tenet, un Grand Bond Nolanien

Synopsis : « Muni d’un seul mot – Tenet – et décidé à se battre pour sauver le monde, notre protagoniste sillonne l’univers crépusculaire de l’espionnage international. Sa mission le projettera dans une dimension qui dépasse le temps. Pourtant, il ne s’agit pas d’un voyage dans le temps, mais d’un renversement temporel… »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Attendu comme le Messie cinématographique de l’année, comme « le Sauveur du cinéma » pour certains, Tenet, le nouveau film de Christopher Nolan, débarque enfin sur nos écrans, avec la lourde tâche de relancer la fréquentation des salles de cinéma en tant que premier gros “film” de 2020. Considéré comme le maître du blockbuster d’auteur moderne, Christopher Nolan est un cinéaste britannique connu autant chez les cinéphiles que le grand public pour ses films-concepts reposant sur plusieurs niveaux de temporalités. Avec ses scénarios labyrinthiques, son usage du montage alterné et ses high-concepts, Christopher Nolan a su se définir une identité d’auteur et une patte reconnaissable à l’heure des franchises et blockbusters uniformisés. 

Le 11ème long-métrage du cinéaste ne déroge pas à la règle de sa filmographie à concepts, à quelques différences près, qui pourraient bien surprendre les amateurs de son cinéma. En effet, depuis la fin de sa trilogie Dark Knight, débutée avec l’excellent Batman Begins en 2005, poursuivie avec le culte The Dark Knight en 2008, puis conclue avec le satisfaisant The Dark Knight Rises en 2012, le cinéma de Christopher Nolan a subi ce que l’on pourrait appeler un sacré ravalement de façade, en partie dû à un changement de directeur de la photographie attitré, Wally Pfister cédant sa place à Hoyte Van Hoytema à partir d’Interstellar (2014), sublime odyssée spatiale qui marque un renouvellement dans l’œuvre du cinéaste (son plus beau film à ce jour, qui touche aux émotions pour la première fois) : le début de ce que l’on pourrait voir comme la deuxième partie de sa filmographie.

Une seconde partie où le cinéaste semble libéré du cahier des charges habituel des blockbusters, dont il a toujours su s’affranchir auparavant de manière plutôt habile. Ayant fait ses preuves sur la trilogie Dark Knight et sur Inception, la Warner lui laisse carte blanche pour son ballet contemplatif qu’est Interstellar, pour son film de guerre expérimental et sensoriel qu’est Dunkerque. Deux longs métrages qui témoignent d’une épuration du cinéma de Christopher Nolan, allant désormais plus vers un cinéma abstrait et sensoriel, un parti pris qui donne à voir un cinéaste en pleine possession de ses moyens mais qui divise davantage ses fans. C’est dans la continuité de ce revirement de filmographie que s’inscrit la nouvelle expérimentation du cinéaste qu’est Tenet

On ne peut pas dire grand-chose sur l’intrigue de ce nouveau film, si ce n’est rappeler son postulat de départ. Un agent secret nommé le protagoniste (le charismatique John David Washington) est engagé par une agence de renseignements pour une opération consistant à empêcher l’avènement d’une troisième guerre mondiale venue du futur. Cette guerre a recours au procédé de l’inversion temporelle. Comme souvent chez Nolan, ce postulat de départ n’est qu’un leurre pour cacher le casse-tête scénaristique écrit par le cinéaste, crédité seul au scénario, après Inception et Dunkerque. La première heure du long-métrage consiste à introduire le high-concept du film, après une très belle scène d’ouverture mettant en scène un attentat dans un opéra, faisant directement écho au braquage de l’ouverture du Dark Knight que le cinéaste parvient à égaler avec un brio technique qui annonce la teneur du métrage.

Le cinéaste introduit son héros nolanien, sans identité, à l’image du personnage sans mémoire interprété par Guy Pearce dans Memento (2000), deuxième long-métrage du cinéaste servant de codex à l’ensemble de sa filmographie. Ce personnage évolue dans l’univers de l’espionnage industriel, une vision du monde sombre et angoissante, où le cinéma de Nolan retrouve ses tonalités de thriller urbain contemporain à la Michael Mann, omniprésent dans sa trilogie Batman qui fait office de parabole politique et paranoïaque dans sa filmographie.

La première heure de Tenet est un pur thriller d’espionnage où Nolan se pose en cinéaste inquiet, bavard diront certains, dépeignant une guerre froide se cachant dans les failles du temps, avec un ton politique inédit dans la filmographie de Nolan depuis The Dark Knight. Le constat du monde que fait Nolan n’est pas sans rappeler le Skyfall de Sam Mendes (2012), un James Bond contemporain, sombre et dépressif qui surfait déjà sur la vague des blockbusters dépressifs et premiers degrés amorcés par The Dark Knight et InceptionChristopher Nolan n’a jamais caché son ambition de réaliser un James Bond, un pur fantasme, autant pour les fans que pour le cinéaste, qui prend vie dans ce nouveau film. Tenet a tout d’un James Bond nolanien, l’élégance formelle, les codes du film noir qui parsème sa filmographie depuis son polar Insomnia (2002), le ton grave et paranoïaque… Dans sa première heure, Tenet ressemble à un thriller d’espionnage classique, avant de devenir dans sa deuxième partie un pur film d’action sensoriel. Dans l’introduction, le personnage de scientifique interprétée par Clémence Poésy explique le concept de l’inversion temporelle au protagoniste, en lui donnant comme indication : « n’essayer pas de le comprendre, ressentez-le ». Difficile à travers ce dialogue de ne pas y voir le cinéaste lui-même expliquant au spectateur le concept du film : il lui donne comme indication de ressentir Tenet plutôt que de chercher à en assembler les pièces du puzzle.

On a souvent reproché à Nolan de ne pas savoir filmer l’action, défaut récurrent dans sa filmographie que le cinéaste cherche à contourner à travers des subterfuges de mise en scène. Dans Tenet, Nolan a trouvé le subterfuge ultime pour filmer l’action : l’inversion temporelle. Les scènes d’action de ce nouveau long métrage sont tout simplement monumentales, inventives par le concept du film lui-même, et inédites dans l’œuvre de Nolan. On a tout simplement jamais vu l’action filmée de cette manière dans le cinéma d’action contemporain, tant le cinéaste expérimente l’action et les mécaniques de son high-concept en les poussant à leur paroxysme, quitte à en laisser certains sur le carreau. À noter aussi un changement conséquent au niveau de la musique : Hans Zimmer, compositeur attitré quasi indissociable du cinéma de Nolan, cède sa place à Ludwig Göransson (Black Panther). Le premier est occupé par le Dune de Denis Villeneuve donc le second, jeune compositeur, apporte une certaine fraîcheur au cinéma de Nolan avec des partitions en emphase avec les expérimentations visuelles du cinéaste. Ludwig Göransson renforce l’aspect sensoriel de l’action inversée, à travers des expérimentations sonores qui fonctionnent parfaitement avec l’univers du cinéaste. Comme d’habitude chez Nolan, un deuxième visionnage s’impose pour décortiquer le film, pour assembler les pièces du puzzle afin de comprendre Tenet après l’avoir ressenti comme une pure expérience sensorielle, à l’image de ses œuvres les plus récentes. 

Au niveau de l’interprétation, Tenet est porté par un casting prestigieux aux interprétations solides. John David Washington très physique déborde de charisme, Robert Pattinson devient une évidence dans la peau de Bruce Wayne pour le prochain Batman tellement il crève l’écran, Elizabeth Debicki s’inscrit dans la lignée des personnages féminins de Nolan, moteur émotionnel du héros nolanien, quand Kenneth Branagh est glaçant en méchant russe, même si légèrement caricatural, en antagoniste Bondien classique. Véritable film-somme pour son auteur qui revient aux fondamentaux de sa filmographie avec un high-concept à la Inception et une structure narrative à la MementoTenet est un Nolan qui va diviser plus qu’à l’habitude. Il faudra peut-être du temps et du recul pour comprendre et ressentir la proposition d’auteur qu’est ce blockbuster vertigineux.


« Véritable film-somme pour son auteur, Tenet est un pur James Bond nolanien où Christopher Nolan expérimente l’action et le temps jusqu’à son paroxysme. Le film le plus nolanien de son auteur depuis Inception. Virtuose. »


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