Telling Lies, le thriller interactif qui cimente définitivement les liens entre cinéma et jeu vidéo

Synopsis : « Quatre vies privées. Un énorme mensonge. Cherchez dans des conversations vidéo secrètement enregistrées pour découvrir la vérité. »


Ce long article s’adresse à tout le monde, mais surtout à celles et ceux qui ne jouent pas par simple désintérêt envers cet art ou manque de temps (on peut pas tout faire non plus), et qui pourraient donc passer à côté d’une oeuvre qui tient fondamentalement bien plus du cinéma que du jeu vidéo.

Lorsque rapport il y a avec le monde du cinéma, il arrive que l’on vous parle jeu vidéo. Cet art vidéoludique qui s’inspire de l’art cinématographique, s’en nourrit et s’en sert afin de trouver de nouvelles manières de raconter des histoires. Et réciproquement. Le cinéma et le jeu vidéo ont pour vocation de faire vivre de grandes et belles aventures. Raconter des histoires et faire ressentir des émotions que seul l’art peut se permettre de le faire. Aujourd’hui, on arrive à un stade où les deux arts se rencontrent, se nourrissent l’un de l’autre et se développent simultanément. Néanmoins, lorsque l’on dit le terme jeu vidéo à un cinéphile ou un simple amateur de cinéma, ce dernier va nous répondre ne pas en être adepte, ne pas connaître ce domaine tel qu’il connaît ou connaîtrait le monde du cinéma. Et ce, à raison. Il fut un temps où c’était deux univers complètement différents qui visaient des publics différents et révélaient être inspirés par des auteurs d’horizons divers et variés. Lorsque l’on se tient au courant de l’actualité d’un art, que l’on aime en découvrir chaque nouvelle œuvre par pure curiosité, il est également bon d’aller voir ailleurs. De se lancer à la découverte de nouvelles manières de raconter des histoires afin d’ouvrir son champ de vision et pourquoi pas, de découvrir de nouveaux auteurs qui nous permettront de développer notre manière de percevoir la mise en scène, l’acting ou encore l’art de l’écriture d’un scénario. L’on cherche sans arrêt l’œuvre cinématographique qui va nous éblouir. Cette œuvre créative, ingénieuse qui va renouveler le cinéma. Et si celle-ci n’était finalement pas au cinéma, mais bien sûr votre écran d’ordinateur.

On quitte la salle obscure pour notre canapé et notre écran d’ordinateur. Pas de Netflix ou de Disney+, mais bel et bien l’application Steam. Game designer pendant un temps, Sam Barlow a fait ses gammes et fait grandir sa notoriété en travaillant sur les deux opus portables de la licence Silent HillSilent Hill : Origins et Silent Hill : Shattered Memories– pour Climax Studio. Licence hautement cinématographique, tant dans son travail sur la réalisation (pour rappel les premiers jeux de la licence étaient en 2D iso donc avec un enchaînement de plans fixes cadrés de manière à créer de la perspective tout en pouvant susciter de la peur et du stress) que dans le développement d’une ambiance. Inspiré par Hitchcock, Cronenberg, Buñuel et confrères, Sam Barlow décide tout naturellement de se lancer dans une nouvelle aventure. Rejoindre le cinéma, sans pour autant quitter le monde du jeu vidéo. En résulte en 2015 Her Story, un premier jeu interactif indépendant qu’il écrit et réalise. Le terme est important, car l’on parle d’une œuvre vidéoludique dont l’aspect ludique du terme va être créé par la découverte scénaristique. Un interrogatoire, un lieu, un personnage et une enquête. Une première incursion immersive et intéressante, mais limitée par son concept même. Après plus de 100.000 copies vendues et un excellent retour de la part de la presse et des joueurs, Sam Barlow fait son retour en 2019 avec une seconde œuvre dont la volonté est d’aller encore plus loin. Pousser tous les curseurs au maximum et créer le thriller qui va cimenter le lien entre l’art vidéoludique et l’art cinématographique.

Telling Lies, tel est le titre de cette oeuvre vidéoludique que l’on a du mal à catégoriser comme un jeu vidéo. Oeuvre interactive dira-t-on avec plus d’aisance, tant joueurs et joueuses habituées à prendre en main un avatar virtuel pour résoudre des énigmes ou mettre à terre divers ennemis seront désarçonnées par cette proposition vidéoludique. Dans Telling Lies, vous incarnez par le prisme de votre curseur et clavier d’ordinateur, une agent du FBI nommée Karen Douglas qui a devant elle, seulement quelques heures pour analyser le contenu vidéo présent sur un disque dur volé appartenant à la NSA. L’intégralité du jeu se déroule sur l’interface d’un ordinateur et plus précisément au sein d’un logiciel qui permet de partir à la recherche d’extraits vidéos stockés et cryptés sur le disque dur en question. Vous êtes littéralement cette enquêtrice dont l’objectif est de comprendre ce qui est arrivé, de remettre les morceaux dans l’ordre pour comprendre les tenants et aboutissants de l’histoire. D’une intelligence rare, Telling Lies développe littéralement un nouveau concept de storytelling. Si le terme jeu vidéo nous paraît éloigné du projet, c’est parce que sur le papier Telling Lies n’a absolument rien d’un jeu. Plus proche du puzzle game que du fast fps, son gameplay ne va pas plus loin qu’un simple clic dans une barre de recherche et l’insertion de mots clés bien précis afin de trouver les vidéos nécessaires pour reconstituer l’histoire. Votre niveau de dopamine et votre satisfaction en tant que joueur ne va aucunement survenir par la prise en main et donc le fait de jouer.

Néanmoins, Telling Lies demeure bel et bien une oeuvre vidéoludique, et non un film à proprement parler, car il provoque en vous des sensations que le cinéma ne permet pas. Cette satisfaction que, fondamentalement, l’on retrouve uniquement dans le monde du jeu vidéo lorsque le joueur, plongé au cœur d’une intrigue ou d’un conflit, va utiliser ses neurones ou ses capacités afin de trouver la ou les solutions. Regarder des vidéos, bien analyser les dates d’enregistrement, écouter chaque mot, chaque terme, chaque nom, afin de les écrire dans la barre de recherche pour trouver les vidéos où ces mêmes mots, termes et noms ont été prononcés. Enchaîner la lecture des vidéos, ne fondamentalement pas comprendre en quoi elles sont liées, comment il ou elle en est arrivé là, jusqu’à ce que l’une des vidéos permettre de comprendre. Cette satisfaction d’avoir pu lier deux arcs narratifs, d’avoir pu répondre au pourquoi qui nous rongeait, de trouver cette pièce manquante permettant de continuer le puzzle jusqu’à ce qu’il soit achevé. De véritables orgasmes intellectuels créés par ce storytelling interactif, absolument remarquable de finesse afin de stimuler le joueur en permanence. Cette satisfaction d’avoir progressé dans l’enquête par sa propre recherche, sa propre réflexion. Ne jamais être pris par la main et très certainement passé à côté de vidéos qui dès le départ auraient pu permettre de comprendre les tenants et aboutissants. Multiples sont les possibilités afin de comprendre et reconstituer l’histoire. Chacun sa manière de procéder, mais en résultera une seule et même satisfaction de réussite.

Captivant, hypnotisant et galvanisant, Telling Lies s’avère être un véritable tour de force créatif là où des arts tels que le cinéma et le jeu vidéo ont tendance à ne pas trop s’aventurer en dehors des sentiers battus (on généralise bien évidement). Plus d’une trentaine d’acteur.rice.s et l’utilisation plusieurs décors intérieurs comme extérieurs permettent à Telling Lies de développer d’une force considérable l’immersion du joueur/spectateur au sein de cette histoire. Une histoire qui, décomposée de cette manière afin d’exploiter au mieux les ressources de ce storytelling, tant à développer l’aspect humain derrière chaque action ou déclaration faite par chaque personnage. Mélanger moments de vie personnelle et moments de vie professionnelle, vient à donner du corps aux personnages. Des personnages auquel on croît, des personnages qui ont une vie, mais qui ne sont peut-être pas celles et ceux que l’on croit. Telling Lies ou l’art du mensonge pour mieux cerner la vérité, et balancer sur cette étroite et fine frontière qui est celle qui sépare le mensonge de la vérité. C’est superbement écrit, bluffant si l’on se penche en détail sur la précision des termes employés dans chaque vidéo afin que le joueur puisse tomber dessus au moment opportun, même si… le hasard peut bien faire les choses. Attention dans votre recherche à bien prendre en compte la conjugaison des terme. « Précisé » n’apportera pas les mêmes résultats qu’un « Préciser ». Sam Barlow poursuit considérablement son analyse de la psyché humaine, déjà entamée dans Silent Hill : Shattered Memories par le prisme du personnage du psychologue, puis évidement avec Her Story, prémisse de cet aboutissement que représente Telling Lies.

Tel un bon thriller ou n’importe quelle oeuvre cinématographique plus généralement, si Telling Lies captive et hypnotise de cette manière ce n’est pas uniquement grâce à son storytelling ou scénario. C’est dans la finition et ces petits détails, qui, pris un à un ne représentent rien, mais qui cumulés permettent de garantir une immersion et développer une tension de plus en plus palpable. Du reflet de l’agent du FBI que l’on incarne dans l’écran de l’ordinateur, aux bruits qui surviennent dans son appartement ou encore aux quelques intermèdes scriptées qui vont couper le joueur dans ses recherches. Un travail visuel, mais surtout sonore qui permet une fois de plus d’y croire, de se croire à la place de cette enquêtrice et de ressentir, casque sur les oreilles, cette pression qui porte à croire que la porte de l’appartement va être enfoncée par des agents à la recherche de ce disque dur sécurisé. On y croît et à partir de là, Sam Barlow n’a plus qu’à dérouler pour faire de son Telling Lies une oeuvre somme. Et ce, sans parler du jeu d’acteur. Si Alexandra ShippKerry Bishé et Angela Sarafyan étonnent vidéo après vidéo grâce à un acting d’une finesse et d’un naturel impeccable, c’est le premier rôle Logan Marshall-Green qui captive tout notre attention. L’acteur sous-estimé et trop mal “exploité” sur grand écran, démontre toute sa capacité à délivrer une performance habité. Un temps attachant et profondément humain, avant de basculer tout en restant néanmoins très touchant, un jeu tout en nuance qui ne sombre jamais dans le too much. D’une profondeur, d’une nuance quasi bouleversante. Des prestations impressionnantes, jamais too much ou grandiloquentes à la limite de la représentation théâtrale, alors qu’ils demeurent tous et toutes généralement seuls, en tête à tête avec une caméra.

Telling Lies c’est plus de 100 heures de rushs vidéos tournés par une équipe de tournage sur des plateaux, c’est au total plus de 10 heures de vidéos de moins de 9 minutes, c’est 4 acteur.rice.s principaux.les et plus de 20 acteur.rice.s secondaires. Telling Lies c’est un scénario d’une finesse impeccable afin d’exploiter au mieux un storytelling créatif et original qui va créer chez le joueur une satisfaction de réussite et créer un sentiment d’immersion rarement ressenti. Telling Lies c’est l’alliance entre une technicité précise propre au cinéma (écriture, direction d’acteur.rice et mise en scène) et le sentiment d’immersion propre au jeu vidéo. Si depuis plusieurs années maintenant et notamment avec l’avènement de la 3D à la fin des années 90, le jeu vidéo emprunte énormément au cinéma afin de gagner en crédibilité et en spectaculaire, aucun n’avait jusqu’alors réussi à combiner les deux arts par le prisme d’un concept original. Il y a pléthores de simulateur sur PC (les immersive sim ndlr); il y a des films qui usent d’une interface d’ordinateur pour raconter leurs histoires (les fameux et très intéressants Screen Movies du réalisateur et producteur russe Timur Bekmambetov); il y a aujourd’hui un jeu dont le concept allie les deux précédents genres cités provenant de deux arts proches, mais distincts.

Telling Lies est disponible exclusivement sur PC pour la somme moyenne de 14.99€ (19.99$).

« Sam Barlow délivre une pure leçon d’écriture et de storytelling. Créatif, haletant et d’une précision incroyable offrant à un casting impressionnant de naturel un panel de personnages en proie aux dilemmes et aux mensonges. Chef d’œuvre. »


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