Spotlight (Critique | 2016) réalisé par Tom McCarthy

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Synopsis : “ Adapté de faits réels, Spotlight retrace la fascinante enquête du Boston Globe – couronnée par le prix Pulitzer – qui a mis à jour un scandale sans précédent au sein de l’Eglise Catholique. Une équipe de journalistes d’investigation, baptisée Spotlight, a enquêté pendant 12 mois sur des suspicions d’abus sexuels au sein d’une des institutions les plus anciennes et les plus respectées au monde. L’enquête révèlera que L’Eglise Catholique a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston, et déclenchera par la suite une vague de révélations dans le monde entier.”

Si elle aura été celle du nouveau Quentin Tarantino, la phase janvier-février ne déroge pas à la règle des débuts d’années cinéma. Fidèle à elle-même, cette période bénite pour la saison des awards nous livre comme tous les ans sa série de films à Oscars. De Carol à The Revenant, en passant par Steve Jobs et The Danish Girl, tous les films nominés sortent étrangement durant cette tranche de l’année. Il ne sera donc pas surprenant de constater que Spotlight fait précisément partie de la bande. Fort de ses 6 nominations, ce nouveau film s’impose (en apparence) comme un nouveau produit froid et académique. Il faut dire que tout y est fait pour. Accompagné d’une pléthore d’acteurs habitués aux films à statuettes (Michael Keaton, Mark Ruffalo et Rachel McAdams) le réalisateur Tom McCarthy décide ici de filmer le long processus de recherche qui a conduit les journalistes du Boston Globes a révéler au grand jour le scandale des prêtres pédophiles de Boston. Un film-dossier donc, qui a tout d’une mission de patriotisme. Ce sera donc avec surprise que la dernière production de McCarthy livrera tout ce que son pitch promettait : un long-métrage sobre, emporté uniquement par son sujet et son scénario. Spotlight s’impose en effet comme une œuvre simple et sincère. Une œuvre qui lève habilement l’ambiguïté sur la différenciation entre classicisme et académisme.

Car oui, s’il existe bien une controverse qui agite depuis maintenant des années les cinéphiles, ce serait sans aucun doute celle-là. L’académisme et le classicisme semblent liés, pour ne pas dire cousins. Et pour cause, les auteurs se revendiquant du courant hollywoodien dit classique (Clint Eastwood parait en être le principal exemple) semblent à cet égard être tout autant chouchoutés par l’Académie des Oscars que les adeptes de l’académisme (Tom Hopper et son tout récent The Danish Girl semblent à eux-seul représenter cet autre courant). Et pourtant, initialement, il n’en est rien. Le classicisme est aux antipodes de l’académisme. Un film dit classique privilégie l’équilibre parfait entre la forme et le fond. Il déploie une mise en scène purement pratique, se mettant au diapason des situations et des enjeux, ne se sert du découpage et de la composition de plan que pour servir son écriture. Un film académique privilégie plutôt l’emphase, la grandiloquence, les codes appuyés qui fondent une peinture tape à l’oeil. En clair, il cherche indirectement une certaine forme de “puissance” qui n’a qu’un but : atteindre l’adhésion du spectateur dans l’histoire qu’il raconte, par tous les moyens. Cette année, The Danish Girl de Tom Hopper en a été le plus bel exemple. Le réalisateur du Discours d’un Roi avait décidé d’investir ici la résurrection artificielle d’un monde qui n’est plus. Un monde reconstitué à la perfection mais se complaisant dans la production d’un drame larmoyant appuyé. Les codes du drame prenaient alors le pas sur le film lui-même, dans tout ce qu’ils avaient de plus pesant. Un film académique cherche avant toute chose l’effet sur le spectateur, afin d’emporter son adhésion.

Spotlight apparaît donc en tout état de cause comme une sorte d’ « anti-Danish Girl ». Le film de McCarthy s’impose comme une œuvre sobre, minimaliste. Du format de pellicule utilisé en passant par les décors et les cadrages, tout y est empreint d’une grande discrétion. L’équilibre entre la forme et le fond y est parfait. Le film de McCarthy n’existe et ne vit que par les mécaniques subtiles de sont récit écrit à la perfection. Pas de set-off ni de pay-off, seulement une trame claire qui se suit sans aucune impression de mécanisme programmé. Spotlight s’affiche en réalité comme un documentaire immersif et descriptif au propos didactique, se concentrant sur une salle de rédaction d’un journal américain. Un documentaire semblant revendiquer son manque de dimension purement cinématographique. Concurrencé par une pléthore de films académiques pompiers, le nouveau film de McCarthy s’impose comme une excellente surprise dans le ciel balisé des films à Oscar pesants.

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A une époque où le cinéma américain contemporain semble tourné vers le passé, Spotlight essaye donc de recycler la forme et le fond des films politiques des années 1970. Le public actuel semble réclamer des œuvres politiques, des films expliquant les rouages de leur époque. Les réalisateurs emboitent le pas (The Big Short en a été le second exemple cette année) et l’Académie des Oscars suit. La période des Hommes du Président et de l’excellentissime Conversations secrètes de Francis Ford Coppola semble resurgir. Et ce n’est pas rien. A une époque où les gros studios hollywoodien fournissent les trois chef d’œuvre du cinéma populaire de l’année tout en se tournant vers les années 1980, (Mad Max : Fury Road, Star Wars : Episode VII et Seul sur Mars)  les cinéastes populaires “auteuristes” semblaient à la traine. Écrasés à coté de la concurrence des trois films de studios qui ont enchanté la presse américaine et l’Académie des Oscars, les nostalgiques des formes du passé et du nouvel Hollywood des années 1970 (Quentin Tarantino, David O Russel) se sont cette année fait singés leur place aux Oscars par Spotlight, film-documentaire réalisé par un réalisateur inconnu du grand public. Un film en conséquence affiché comme un authentique chef d’œuvre contre-balançant les poids lourds des gros studios.

Le travail de McCarthy est donc louable, mais non sans bémols. Car si Spotlight séduira par sa très sage sobriété, ses potentielles défaillances commencent là où ses qualités s’arrêtent. S’il reprend les codes des films politiques des années 1970, il semble hélas s’arrêter à un film patriotique ventant la liberté et l’efficacité de la presse américaine. L’esthétique sobre passe-partout semble alors anachronique et desséchée. Le sujet brulant des prêtres pédophiles semble désintéresser McCarthy qui se concentre ici sur le fonctionnement d’une salle de rédaction au sens strict, ne se souciant à aucun moment des contre-champ cruciaux : le public et la communauté pour laquelle le journal se bat (pourtant esquissés à travers le personnage de la mère de Rachel McAdams) mais surtout le grand ennemi du journal : l’Eglise. L’antagoniste au pouvoir supposé tentaculaire semble ici quasi-inexistant, se limitant à une abstraction qui se laisse malmener sagement. McCarthy ne questionne par ailleurs que rarement les problématiques soulevées par le rôle de chacune des institutions américaines (L’Eglise, La Presse…) se contentant de se concentrer sur ses personnages, tous affichés comme des modèles de déontologie obsédés par l’envie de découvrir la vérité. La contextualisation historique paraît également passée par dessus la jambe (exception faite de l’évocation des attentas du 11 septembre). En clair, le sujet traité par Spotlight pourrait être différent, l’époque et le cadre spatio-temporel également, la forme ou la trame du film n’en serait à aucun moment modifiée ou ébranlée.

Car ce qui semble passer pour des défauts est en réalité vampirisé et effacé par ce qui parait être ici l’obsession de McCarthy : son admiration pour la déontologie journalistique. Elle est le sujet même du film, indépendamment de sa contextualisation. L’unique objectif de Spotlight semble d’édifier les foules sur le dur travail opéré par des héros nobles mais inconnus. Les erreurs déontologiques passées du personnage de Michael Keaton semblent alors effacées par son investissement dans cette nouvelle noble cause. La calme et sage responsabilité de Liev Schreiber l’enferme de son côté dans un rôle de grand prêtre de l’Eglise du journalisme. Quant à Mark Ruffalo et Rachel McAdams, leur honnête obsession pour trouver la vérité les confine dans des portraits de bons élèves à coup de froncements de sourcils privant la jolie Rachel de tout son glamour. Les personnages paraissent étouffés par l’enquête, la froide logique de la mise en scène passant sous silence à de nombreuses reprises leurs singularités et emportant ce casting à l’interprétation homogénéisée dans une mouvance collective dégoulinant de sainteté. La sobriété de la mise en scène de McCarthy ne s’intéresse au final ici qu’à l’héroïsme déontologique du groupe de journalistes.


En Conclusion :

Spotlight s’impose finalement comme un film sage, très documenté et brillamment écrit, à la mise en scène minimaliste. En évitant intelligemment les pièges des codes grandiloquents et pompiers de l’Académie des Oscars, il redéfinit habilement la notion de classicisme qui semblait ces derniers temps de plus en plus confuse. Se limitant volontairement à une leçon de déontologie journalistique, Spotlight est dans l’ensemble emballé et mené avec talent malgré quelques partis pris potentiellement agaçants. Se complaisant cependant dans une modestie formelle évidente, il risque autant d’apparaître comme le bon cheval de Troie de l’Académie des Oscars que se faire voler la statuette du meilleur film par un de ses trois grands concurrents : The Big Short, The Revenant ou Seul sur Mars.

[usr 4.5]


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