Silence, l’acte de foi derrière la maestria du cinéaste Martin Scorsese

Synopsis : “XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves. “


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Silence s’affirme déjà comme un des meilleurs films que vous verrez cette année. Ce n’est pas mon préféré, et ça ne le sera donc jamais, mais il est un grand film, un monument cinématographique, et in fine, sans aucun doute l’un des plus grands films que vous aurez l’occasion de voir sur grand écran, et que je ne peux que vous conseiller de foncer voir.

Nouveau film de Martin Scorsese, génie touche-à-tout du cinéma au nombre incalculable de films et de chef d’œuvres, Silence s’appréhende non pas comme un film du réalisateur du film Les Infiltrés ou du film Le Loup de Wall Street (bien qu’il en est un, tant par certains effets de réalisation que par son inscription dans cette filmographie quasi anthropologique), mais plus proche de films plus « mineurs » (lire « moins connus ») du réalisateur. Silence est un film très âpre, dur et violent, dans lequel il n’est pas facile de rentrer et de rester. Sans chercher à mettre son spectateur plus mal à l’aise que nécessaire (la violence est présente et dure, mais pas gore ou tape-à-l’œil), il est bien question d’un film introspectif de quasiment 3h. Un film interrogeant la foi, le rapport à l’étranger, aux cultures qui ne nous sont pas familières. L’histoire du film se situe dans les années 1640, durant l’Inquisition japonaise envers les chrétiens européens venus inculquer leurs doctrines religieuses en Asie. Deux moines portugais (Andrew Garfield et Adam Driver, parlant tous deux Anglais comme tous les personnages portugais du film, l’anglais parlé par les personnages étant considéré dans la diégèse comme du portugais afin de faciliter la compréhension du film) décident d’aller chercher leur mentor qui aurait apostasié (renier Jésus et Dieu) suite aux persécutions japonaises.

J’avoue avoir craint un film qui érigerait les deux moines en héros, et qui aurait subi le syndrome du “white savior” (l’homme blanc arrivant dans une autre culture et présenté en héros apportant la « vérité »). Mais Scorsese prend justement ce contrepied en questionnant constamment la mission que ce sont assignés ces hommes (car la propagation de la chrétienté en Asie est également leur but), leur rapport à la foi, à la culture dans laquelle ils tentent d’introduire leur doctrine et cet aveuglement religieux qui fait deux d’un côté des hommes droits et bons, d’un autre participe à la propagation d’un chaos dans le paysage religieux du pays. Scorsese filme justement ces deux hommes comme des « anti-Jesus », dans le sens où il ne choisit jamais de les mettre, eux ou leurs actes, sur un piédestal, ou de les présenter en martyr. Il nuance, les deux côtés, pour au final établir la vraie vérité : les deux camps se trompent. Les Portugais se trompent, en pensant que le christianisme est roi, que leur religion est la meilleure, qu’ils sont dans l’unique vérité et qu’ils doivent imposer leur culture là où elle est une culture étrangère. La métaphore de l’arbre qui survient durant le film est d’une pertinence déroutante. Et les Japonais se trompent évidemment en torturant, massacrant des populations ayant pour seul crime de ne pas croire comme eux.

Martin Scorsese nous amène donc à nous demander, et finalement à comprendre la meilleure solution, qui n’est pas de clôturer et mettre chacun dans son coin sans forme d’échanges et de cohabitations, mais évidemment d’accepter les différences des autres pour vivre en harmonie. C’est possible, il le dit, il le montre. Mais le cinéaste ne parle pas que de cette période et ces actes. Il parle évidemment par extension de notre époque, mais également du rapport de chacun à la religion et plus globalement à la foi. Et c’est là que le titre prend tout son sens, lorsqu’il met le protagoniste face à ce silence divin, ce Dieu qui ne répond jamais à ses prières. Comment croire, et comment donner à croire, propager la foi, quand la réponse à cette dévotion est d’un côté le silence, de l’autre la violence étatique ? Il interroge les comportements, toujours dans cette logique de questionnement et de remise en question. Un bon chrétien est-il un homme qui prie et agit droitement tous les jours, et est-il forcément meilleur croyant qu’un homme qui pèche, mais se repentit constamment avec ce qui semble être la foi et l’honnêteté ? * (spoil en fin d’article, sous la bande-annonce)

Dans sa grande intelligence, Martin Scorsese ne répond jamais. Il montre, lance des pistes, mais jamais ne veut arrêter une réponse précise. Il ne veut pas signer une profession de foi, mais bien un film intelligent, dense et de remise en cause, pas gratuite ou anti-religieuse, mais un film de remise en cause qui a des échos ancrés dans notre monde et très introspectif. Dans cette démarche, le réalisateur n’hésite pas à emballer tout ce propos dans un film très cru, très lent (mais jamais long,ce qui le rend à la fois passionnant à regarder, mais difficile d’accès au début), à la forme particulièrement ambitieuse. Jamais rigide, le réalisateur s’éloigne évidemment des excès visuels du Loup de Wall Street pour se réfugier dans une sobriété visuelle jamais ennuyante, car sa maestria visuelle est présente à chaque instant. Sans être un film aux plans tape-à-l’œil, aux mouvements de caméra omniprésents, Silence est un film précis, une évidence. Pas un plan mal cadré ou en trop. Chaque plan à son sens, sert ce qui est montré sans répéter inutilement un dialogue par l’image. On ne se perd jamais dans une œuvre pourtant très elliptique, que ce choix géographiquement ou temporellement. Scorsese est un maître dans chaque projet qu’il aborde, et ses choix visuels comme d’écriture le prouvent dans chaque détail du film.

Au milieu d’un film remettant une figure de méchant quasi démoniaque au centre de l’intrigue, Martin Scorsese abat ses thématiques avec une maestria visuelle et scénaristique impressionnante, qui démontre encore une fois qu’il ne reste que quelques maîtres du cinéma sur cette Terre, et qu’avec la sortie de Silence, la moitié ont sorti un film cette année.

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SPOILER ALERT :

* Toujours dans cette idée, il va jusqu’à montrer l’apostasie comme acte de foi poussant la réflexion dans une dimension supérieure. Un acte de déstabilisation du spectateur assez impressionnant et osé de la part d’un cinéaste qui voulait être prêtre.

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