Serenity réalisé par Steven Knight [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : « Capitaine d’un bateau de pêche, Baker Dill est recontacté par son ex-femme qui lui demande de la sauver elle et son fils de son nouveau mari, un homme violent. Elle le supplie de proposer à son mari une excursion en mer au cours de laquelle Dill le livrerait aux requins infestant l’enclave tropicale de Plymouth… »

Scénariste de talent qui a débuté sa carrière en étant ni plus ni moins que le créateur et scénariste de la série Peaky Blinders, Steven Knight a d’ores et déjà prouvé être capable de surprendre. Surprendre en créant petit à petit une filmographie extrêmement éclectique. Du film Les Promesses de l’Ombre (David Cronenberg, 2007) à Crazy Joe (Steven Knight, 2015) , Burnt (John Wells, 2015), Les Recettes du Bonheur (Lasse Hallström, 2014), Le Septième Fils (Sergei Bodrov, 2014), Le Prodige (Edward Zwick, 2014) ou encore le bien trop sous-estimé Alliés (Robert Zemeckis, 2016), sans oublier le récent The Girl in the Spider’s Web (Fede Alvarez, 2018) ou encore Locke pour lequel il était également réalisateur, Steven Knight a touché à tous les genres existants. Une filmographie très éclectique qui malheureusement sombre petit à petit dans le conventionnel et l’oubliable par le prisme de scénarios reposant sur des archétypes (constructions narratives, personnages…) malheureusement éculés par le temps et le nombre important d’œuvres à paraître chaque semaine. À chaque visionnage, Steven Knight donne au spectateur l’impression de revivre une histoire déjà vécue, de participer à d’aventures cinématographiques aux côtés de personnages qui nous donnent une vague impression de déjà-vu. Subsiste néanmoins à chaque fois le talent de techniciens hors pair qui permettent de raconter les histoires de questions avec leur point de vue et sensibilité respective. Le talent d’un ou de plusieurs techniciens (directeur.rice de la photographie, metteur.euse en scène…) qui insufflent ce petit quelque chose qui va permettre à l’oeuvre de captiver malgré un scénario prévisible ou trop conventionnel.

Seul à bord et à sa tête, Steven Knight avait prouvé être capable de mener un projet tel que Locke. Huis clos haletant et captivant malgré l’étroitesse de l’habitacle du véhicule et une histoire assez simple, mais qui savait distiller les informations afin de tenir en haleine, Locke était en son temps une belle surprise. Un film inattendu et qui avait su trouver son (petit) public. Après un passage par le cinéma d’action avec Crazy Joe et un Jason Statham toujours en forme, Steven Locke passe une troisième fois derrière la caméra avec Serenity. Projet annoncé il y a quelque temps maintenant sans que l’on puisse avoir de nouvelles images ou informations, et certainement tourné il y a quelques années, il aura fallût attendre janvier 2019 pour le découvrir. Découvrir un film dont il va nous être difficile de parler sans spoiler. Ce que l’on va néanmoins tâché de faire. Thriller à rebondissements tel que Locke pouvait également l’être d’une certaine manière, Serenity a fondamentalement bien plus à voir avec ce dernier qu’on aurait pu le croire. De l’habitacle d’une voiture aux frontières d’une île qui pourrait receler bien des secrets. Nouveau terrain de jeu pour Steven Knight, un terrain de jeu cette fois sans aucune barrière physique ou ne serait-ce que visible, mais qui va être pour lui une nouvelle occasion d’explorer la notion d’enfermement. Si l’océan à perte de vue inculque une sensation de liberté, il serait davantage l’image de quelque chose d’infranchissable. Image métaphorique de la perte et de sa propre perte au sein d’une immensité que l’on ne connaît pas, que l’on ne contrôle pas. L’idée est celle-ci même, mais à aucun moment le metteur en scène ne va exploiter cette immensité tel qu’il le devrait.

Avec Serenity, Steven Knight s’attaque effectivement à la perte, au traumatisme et à l’envie de liberté (par le prise de décision et le courage de le faire), mais il le fait avec une maladresse inégalable. Thriller à multiples rebondissements, le scénario cherche à faire croire en quelque chose avant de finalement dévoiler indice par indice qu’il n’en est finalement rien. Les rebondissements s’enchaînent et entraînent le film dans une profondeur abyssal dont il ne sortira à aucun moment. Cherchant à se justifier jusqu’au dernier instant afin d’être certain que le spectateur ait bien saisi chaque parcelle de son histoire peu subtile, Steven Knight pousse le film vers un ridicule involontaire, mais bel et bien présent. Le scénario découle, les événements s’enchaînent avec logique et tout ce qui aurait fondamentalement pu être intéressant devient involontairement ridicule à cause de cette surexplication inutile. S’il fonctionne et captive avant que ne soit dévoilé LE twist final, c’est grâce à l’utilisation d’un seul et unique point de vue (celui de Baker Dill interprété par Matthew McConaughey). Le spectateur est auprès de lui, le découvre lui, ses proches et habitudes avant que ne surviennent les éléments perturbateurs qui vont introduire les péripéties de l’histoire. C’est finalement en tentant de rendre son histoire intelligible et compréhensible auprès de tous que Steven Knight brise cette immersion et ce point de vue, qui n’est donc plus le seul et l’unique. Le film devient grossièrement surexplicatif et ridicule.

De plus en plus risible et ridicule au fur et à mesure de l’avancé de son scénario, Serenity n’est pas pour autant le nanar (nanar et bien navet, tant son twist est improbable) décrié sur bien des sites spécialisés américains. Au-delà de ce scénario dont on parle longuement, Serenity est une oeuvre formellement maîtrisée qui ne renouvelle en rien les codes du genre, mais s’offre un emballage digne des plus belles productions. Porté par un montage dont l’efficacité permet la conservation d’une tension permanente chez le spectateur, alors qu’il ne se déroule fondamentalement rien d’intéressant à l’image (rarement une séquence de pêche n’aura autant eu l’air d’une séquence de combat au corps à corps). Plusieurs rythmes s’enchaînent avec fluidité durant le film, insufflant une ambiance, de plus en plus tendue et dramatique, à chacune des séquences. Ambiance de surcroît accentuée par un superbe travail opéré par le directeur de la photographie et son équipe en charge des placements des sources de lumière. Si les couleurs et tonalités de ces dernières sont accentuées en post-production, acteur.rice.s comme décors sont magnifiquement éclairés. Si la mise en scène ne permet pas d’avoir de cadres aussi beaux dans leurs compositions que dans leurs symboliques respectives, le travail d’éclairage magnifie chaque décor. On pense notamment à l’habitat du protagoniste, une “cabane” insalubre de jour, mais magnifiée de nuit par la source de lumière dynamique du phare qui vient réchauffer un bleu assez lourd symbolisant tant la mer que la nuit. Pour la subtilité des symboles, on repassera, mais en ce qui concerne la beauté esthétique même de certaines séquences, elle est bien là et fait plaisir à voir.

Dès l’apparition de son titre lors d’un travelling accéléré survolant la mer, on commence à se douter qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Puis le film démarre. L’histoire tarde à lancer une quelconque péripétie, mais on est capité par un montage très bien exécuté, permettant la création d’un rythme aussi enivrant que la direction de la photographie ne l’est. Néanmoins si formellement Serenity nous emporte, on ne peut occulter son scénario. Un scénario à twists dont le twist principal est risible. Difficile d’y croire, difficile même de croire qu’un tel twist ait été validé par des producteurs. C’est improbable, mais le scénario nous pousse à y croire, tel que les personnages y croient et s’enfoncent volontairement dans ce qui devient une comédie involontairement drôle. Matthew McConaughey se ridiculise au travers d’un cri de joie ou de désespoir qui nous fait doucement sourire alors qu’il devrait nous émouvoir, à l’image d’un Jason Clarke qui cabotine dans les sabots d’un méchant pitoyable et grotesque. On comprend maintenant mieux pourquoi le marketing autour de ce film était si léger et pourquoi sa sortie se sera fait attendre.


« Un twist à en faire pâlir de jalousie la troupe d’illusionnistes de Now You See Me. »


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