Roma, chronique d’un été par le cinéaste Alfonso Cuarón

Synopsis : « Ce film fait la chronique d’une année tumultueuse dans la vie d’une famille de la classe moyenne à Mexico au début des années 1970. »

Au cinéma ou pas au cinéma ? Faut-il absolument le voir en salles ou il est possible de se passer du grand écran ? Un même dialogue stérile qui ne cesse d’être rabâché depuis l’avènement de plateformes de visionnement en lignes et plus particulièrement depuis que celles-ci (Netflix en tête) produisent et acquièrent les droits de diffusions de certaines œuvres afin de se les approprier. Reed Hastings, entrepreneur américain aujourd’hui directeur de Netflix, a bien compris que le cinéma est et restera un business. Les sociétés se battent, prennent des risques et avancent de l’argent afin que des films puissent être réalisés, ou que ces mêmes films puissent être simplement diffusés (droits achetés en amont ou suite au tournage pour vulgariser et aller à l’essentiel de notre propos). Chaque film produit appartient à une société qui en a les droits de diffusion, qui a le droit de revendre ces mêmes droits. C’est un business dont le but premier est de réussir à promouvoir une œuvre cinématographique en laquelle la société en question croit, afin d’amasser plus d’argent que la production ou l’achat des droits n’en a coûté. Netflix, par le prisme de Reed Hastings, est en son bon droit et a en effet tout intérêt d’aller vers Alfonso Cuarón, Martin Scorsese ou encore Guillermo del Toro aujourd’hui (qui développe actuellement un film d’animation Pinocchio en stop-motion pour le compte de Netflix) pour leur permettre de réaliser et/ou uniquement de sortir sur leurs plateformes des films qui n’auraient peut-être jamais été montrés autrement à cause de sociétés annexes craintives ou qui n’ont tout simplement pas les moyens.

“Si je fais du cinéma c’est pour que mes films soient vus et à choisir entre Netflix ou rien, je choisirais évidemment Netflix”. Il y a un an jour pour jour, le cinéaste français Michel Hazanavicius nous faisait cette même déclaration. Déclaration qui vaut pour tout bon auteur de cinéma qui se respecte, Alfonso Cuarón en tête. Celui qui a été récompensé en 2013 pour son magnifique Gravity, revient aujourd’hui aux origines de son cinéma. Un cinéma pur, un cinéma bienveillant envers des personnages aux vies tout à fait normales, mais qui vivent dans un contexte qui ne l’est pas. Un contexte de révolution dans le cas de cette nouvelle œuvre intitulée Roma. Difficile à croire, mais l’oscarisé Alfonso Cuarón a peiné afin de pouvoir réaliser Roma, long-métrage en noir et blanc, tourné en 65mm et avec un casting mexicain intégralement composé d’acteurs et actrices inconnues du public. Si le budget nécessaire n’est pas faramineux comparé à la concurrence directe (estimé à 15 millions de dollars), ne serait-ce que la technologie employée et cette volonté de ne pas engager d’acteurs et actrices connues demande aux studios de prendre un risque et réaliser un pari. Pari qu’ils n’ont pas osé, mais que Netflix a décidé de faire. Pari réussit, puisque fort du succès en festivals du film, ce dernier sortira durant quelques jours et dans quelques salles de cinéma américaines (entre autres), afin qu’il puisse être éligible dans les plus belles catégories aux Oscars 2019. Parce que oui, Roma n’est pas qu’un simple projet personnel de la part du cinéaste Alfonso Cuarón. Ce film qu’il a en tête depuis 2006 et plus encore est une œuvre intemporelle. Une chronique tendre et bienveillante qui va permettre au spectateur de passer par tout un tumulte d’émotions grâce à un panel de personnages tout bien écrits et bien utilisés dans le récit conté.

Il y a quelques semaines, on vous parlait du travail opéré par le jeune cinéaste Damien Chazelle sur chacune de ses productions. Mettre l’image et la technologie employée (plans fixes, steady-cam ou caméra épaule) au service de son histoire pour immerger au mieux le spectateur et lui faire ressentir quelque chose d’unique. Un ressenti unique à l’image de ce que vivent les personnages ou plus particulièrement le personnage principal. Alfonso Cuarón est également un auteur hors pair, un cinéaste de grand talent, mais contrairement au jeune réalisateur franco-américain, Alfonso Cuarón cherche toujours à faire en sorte (volontairement ou non) que la caméra soit à part. De Y Tu Mama Tambien à Roma en passant par Gravity et The Children of Men, la caméra est y est un objet qui répond à sa propre chorégraphie. La caméra s’agite, bouge et panote afin de suivre les personnages, mais ils n’agissent que rarement en simultanéité. La caméra agit de son propre grée afin de raconter une histoire et non pas seulement celle d’un personnage principal et faire en sorte que le spectateur parte de par lui-même à la poursuite des personnages. Admiré pour ses longs plans-séquences techniquement somptueux, Gravity répondait parfaitement à cette manière de faire. Avant que la navette soit pulvérisée, la caméra ne suit pas exclusivement les personnages.

Elle vole, elle tourne, elle montre l’espace en plus des personnages qui agissent à un endroit bien défini, au point que ces mêmes personnages continuent à faire leurs actions hors champ. Ces derniers réalisent leurs actions pendant que le spectateur peut voir et analyser l’environnement qui les entoure. L’action des personnages devient de ce fait naturelle, ce n’est plus qu’une simple mise en scène et le décor devient par déduction vivant, réel. Un décor auquel on va accorder une importance, devenir un personnage à part entière, qui va avoir sa propre histoire. Histoire qui va par la suite englober et déterminer le chemin que vont devoir parcourir les personnages, c’est ce même décors qui va influer sur leurs histoires à eux. En l’occurrence, Roma nous conte l’histoire d’une famille au Mexique alors que débute la Guerre d’indépendance du Mexique. Une guerre qui va débuter hors champ, qui va se développer puis avoir une incidence directe sur la vie de cette famille et plus précisément certains personnages. Par la technologie de réalisation choisie (panoramiques gauche/droite et droite/gauche qui agissent tel le balancier d’une horloge), Alfonso Cuarón va donner du corps à son film, va l’implémenter d’un véritable background et d’une richesse incommensurable. Permettre à l’histoire des personnages d’évoluer au sein d’un véritable contexte, d’une époque qui sera également amplifiée par une direction artistique toujours extrêmement riche en détails (meubles, lieux rangés ou non, objets en tous genres qui en disent long sur les personnages…). Tout cela n’est pas fait par un amoncellement de plans d’insert ou une structure classique qui consisterait à utiliser quelques plans d’insert durant un champ/contre champ ou afin de passer du plan master au champ/contre champ ou inversement. Bien au contraire.

Les plans sont peu nombreux, sont longs et très bien étudiés avec une mise en scène millimétrée. C’est cette même mise en scène qui va permettre l’exploitation du hors champ, permettre au background scénaristique d’exister et aux personnages d’agir alors qu’ils sont in ou out au cadre fixé par l’objectif de la caméra. Donner du naturel à l’action. Le choix d’une courte focale va influer sur cette volonté de plonger les personnages dans un décor qui a une véritable importance. Pas de flou autour des personnages et leurs silhouettes ne sont pas détachés du décor, mais une grande profondeur de champ et des personnages qui sont montrés à échelle humaine, souvent de plain-pied. Ils sont humains, ils agissent, évoluent psychologiquement et physiquement à cause ou grâce à ce qui les entoure. S’il est producteur, scénariste et réalisateur du film, Alfonso Cuarón en est également le directeur de la photographie. Emmanuel Lubezki ne pouvant être disponible, il a décidé de compter sur lui-même afin que ce film ne dénature pas de ce qu’il a l’habitude de faire avec son acolyte. Tourné avec une Alexa 65mm, le noir et blanc numérique offre au film une dimension incroyable. Le choix du 65mm permet d’avoir les cadres les plus larges possibles (tant en vertical qu’en horizontal) et les vastes profondeurs de champ qui poussent nos yeux à fouiller dans chaque recoin des décors. En plus que cela ne soit cinématographiquement juste somptueux à regarder. Les mouvements de caméra sont légers, doux et lents. Panoramiques, steady-cam ou travelling latéraux, chaque technologie va être employée afin d’inculquer un rythme particulier à la séquence en elle-même et de pouvoir montrer tout ce qu’il y a à montrer (décors, contexte, personnages). Rien n’est choisi au hasard, tout est le fruit d’une réflexion afin que Roma ne soit pas que le portrait d’une famille, mais bel et bien une chronique sur une famille au Mexique pendant la Guerre d’indépendance. Les personnages sont beaux (peints avec une bienveillance rare), le contexte est savamment illustré et le cinéaste n’en fait jamais trop afin que le film tienne et maintienne une justesse qui serait celle de la réalité et non de la fiction.

Alors cinéma ou chez soi ? A cette question, la réponse la plus simple et certainement la meilleure demeure : voyez ce film de la manière dont vous le pouvez. Le cinéaste Alfonso Cuarón vous gratifie d’une classe de maître au cours de laquelle il enseigne comment raconter une histoire par l’image. Comment magnifier ses sujets par la mise en scène. Les mettre face au désespoir le plus total, avant de les faire se relever de la plus belle des manière à l’image de ce que la vie réserve à tous ceux qui osent se battre et faire des choix. En plus d’être visuellement somptueux et méticuleux, Roma repose sur un casting féminin exemplaire et touchant de par la timidité et/ou l’exubérance de chacune. C’est beau, bien écrit et vous ne perdrez pas au change en le découvrant chez vous notamment grâce à un mixage sonore très belle qualité (une excellente spatialisation du son), permettant l’immersion au sein de l’histoire à partir du moment où vous regardez le film casque sur les oreilles.

Sur Netflix International dès le 14 Décembre 2018





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