Rocketman, côtoyer l’extraordinaire pour mieux le raconter

Synopsis : « Une fantaisie musicale à propos de la fantastique histoire humaine d’Elton John au travers les âges. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Acteur de seconde zone cantonné aux seconds rôles dans des productions pour la télévision et le cinéma, Dexter Fletcher s’est très rapidement fait un nom derrière la caméra. Soutenu par un certain Matthew Vaughn et sa société de production Marv, c’est ce dernier qui lui permit de se faire un nom à l’international avec le surprenant Eddie the Eagle. Troisième réalisation qui nous permit de découvrir un faiseur non dénué d’un certain sens du cadre et capable d’aller chercher le meilleur chez ses acteurs afin de dégager de belles interprétations et de beaux moments d’émotions. Ce n’était néanmoins pas avec cette troisième réalisation qu’il s’affirmait en tant que cinéaste. Il manquait quelque chose permettant à cette oeuvre de paraître comme un film personnel, où le cinéaste avait insufflé toute sa créativité et son envie. Le retrouver quatre ans après avec un film de nouveau produit par Matthew Vaugh et avec une nouvelle fois Taron Egerton dans le rôle-titre ne peut-être finalement que bon signe. Signe d’un cinéaste qui se sent bien, qui retrouve celles et ceux avec lesquels il a aimé travailler et qui a envie de prouver aux yeux du monde de quoi il est capable en tant que cinéaste et non en tant que simple remplaçant. Malheureusement, c’est de nouveau pour un biopic et ce n’est pas un genre qui tend à faire rêver. Même si encore frais, il est un genre qui s’est déjà renfermé dans un carcan aseptisé et dont chaque œuvre qui en sort, sort avec une odeur poussiéreuse de déjà vu. L’exception qui confirme la règle et tant à croire que tout est possible ? Prêt au décollage ?

Film après film, histoire après histoire, et qu’elle soit simplement tirée ou adaptée d’une histoire vraie, les films de ce genre nous épuisent de plus en plus. Majoritairement calqués sur un même moule aseptisé et sans âmes, ce sont des films qui se reposent sur l’histoire qu’ils cherchent à mettre en image. Des histoires déjà connues, donc souvent dénuées de surprise et de rebondissement. Pas de rebondissements, une mise en scène insipide, une réalisation didactique et factuelle qui ne cherche qu’à illustrer cette histoire… le syndrome du serpent qui se mort la queue dont résultent des œuvres pas désagréables à regarder, mais dénuées de créativité, d’audace, de sincérité et d’intérêts, même si pas mauvaise dans le fond comme la forme, suivant les cas. Sur le papier, un film dédié à la carrière de l’artiste Sir Elton John n’a absolument rien d’intéressant, mais subsiste une phrase utilisée dans la première bande-annonce du film qui avait de quoi nous mettre sur une bonne voie : “The only way to tell his story is to live his fantasy.” Dexter Fletcher et Lee Hall ont tout compris. Réaliser un film sur une histoire vraie ou un personnage réel, ce n’est pas simplement réaliser une biographie illustrée. C’est piocher dans le subconscient du protagoniste, c’est comprendre cette personne, c’est faire preuve de créativité et d’audace pour en faire un personnage à part entière au-delà de ce qu’il représente dans la réalité.

Entre rêve et réalité, si l’histoire contée est vraie dans les grandes lignes comme les plus fines, Rocketman est une œuvre qui ose le fantasque et le fantasme. Confondre la réalité et la fiction, le présent et le passé, et jouer entre les temporalités afin de les faire se confronter pour nourrir et dynamiser le récit. Rocketman est une introspection bienveillante, même si ponctuée de moments dramatiques et émotionnels, de Sir Elton John de la part d’un cinéaste et d’un scénariste admirablement respectueux et créatifs. Ce n’est pas un film sur Elton John, mais un film qui célèbre Elton John, l’être humain, ainsi que l’artiste qu’il est. Fondamentalement linéaire dans sa structure narrative, Rocketman ne respecte pas pour autant la véracité dans le placement temporel des faits. Rocketman ne raconte pas comment et à quelle période l’artiste a composé ou joué tel morceau pour la première fois. Il est ce film qui va chercher à se servir des paroles des chansons de l’artiste afin qu’elles puissent être mises en scène de manière à illustrer un moment de vie de l’artiste. Ce sont les paroles des chansons qui vont créer l’histoire et non l’histoire qui va amener à la création des chansons.

S’il se fait extrêmement rare, le scénariste Lee Hall (Billy Elliot, Cheval de Guerre) prouve son immense talent à chaque nouveau scénario. Il signe avec Rocketman le scénario d’un biopic non conventionnel, le scénario de ce biopic qui suinte la folie, l’amour et la cocaïne. Un scénario à l’image de la folie de son protagoniste. Remarquablement écrit, car comme dit précédemment, il se sert superbement des paroles des musiques phares de la carrière d’Elton John afin d’illustrer des moments de vie. Ce sont ses chansons qui le racontent. Un scénario qui n’évite néanmoins pas certains écueils (de légères longueurs et des moments survolés que l’on aurait aimé voir davantage se développer pour notre plus grand plaisir), mais qui nous gratifie de personnages d’envergure, de personnages qui ont de la gueule. Aucunement utilisés simplement pour servir le protagoniste, les personnages secondaires sont joliment caractérisés. On voit leurs caractères se dessiner, se développer, avoir un impact sur la vie du protagoniste, mais également voir leurs propres vies évoluer de leurs côtés. La balance est parfaite et ils ont tout à chacun suffisamment de temps à l’écran pour apporter une émotion et une interprétation aussi intéressante que mémorable. De Bryce Dallas Howard à Richard Madsen en passant par Jamie Bell, un casting de prestige qui fait honneur à un film qui l’est tout autant.

Rocketman est un pur film d’auteur. S’il est cinématographiquement très intéressant, il ne cherche pas la beauté plastique à chaque instant, à l’image de la concurrence. La beauté, il la trouve par moment par l’esthétique (notamment lors des séquences de rêverie ou encore lors de quelques fulgurances techniques telles un rapide mouvement à la steady-cam ou une symétrie parfaite lors d’un face à face), mais il la trouve fondamentalement dans la captation des émotions. Dexter Fletcher s’affirme pour la première fois en tant que réel metteur en scène, et non “simple” faiseur, grâce à de purs moments d’émotions qu’il capte grâce à sa direction d’acteurs et d’actrices. De l’amour, de la haine, de la tristesse… réussir à insuffler une émotion en allant la chercher à la source : dans les interprétations de son casting. Grâce à une direction artistique cohérente et riche, sans être étouffante, le spectateur plonge non sans mal auprès de personnages qui sont beaux et qui nous procurent de réelles émotions par le prisme de la direction de leur metteur en scène. Dexter Fletcher a de la suite dans les idées, il est un auteur et le prouve, tout en étant également extrêmement créatif lors des moments de rêveries qui me procuraient à chaque fois ce petit frisson littéralement inespéré.

Un metteur en scène qui s’affirme, un acteur principal bouleversant qui donne tout à chaque instant, un casting d’acteurs et d’actrices secondaires qui insufflent une large et belle palette d’émotion à un récit audacieux et remarquablement bien écrit. Le tout servis par une direction artistique cohérente et riche, sans pour autant être étouffante sombrant dans le factice. Rocketman c’est le coup de cœur aussi inattendu qu’inespéré. Un biopic qui dépoussière le genre. Créatif, ambitieux et audacieux, il ose mélanger le réel et la fiction afin de faire de Sir Elton John un réel grand et beau personnage de cinéma, et non, simplement une illustration de sa biographie. “The only way to tell his story is to live his fantasy.” Pour une fois, la campagne promotionnelle ne mentait pas sur la marchandise, en espérant que d’autres en prennent compte. 


« Ce n’est pas un film sur Elton John, mais un film qui célèbre Elton John. Créatif, ambitieux, Dexter Fletcher insuffle le zeste de folie nécessaire à un genre déjà poussiéreux. »


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