Raising Kratos, briser la frontière entre cinéma et jeu vidéo

Synopsis : « Le documentaire Raising Kratos retrace les cinq années d’efforts herculéens pour réinviter une des plus grandes histoires du jeu vidéo, God of War. Faisant face à un futur inconnu, Santa Monica Studio a pris des risques énormes, changé fondamentalement leur franchise adorée et ré-établi sa place légitime dans l’histoire du jeu vidéo. Plus qu’un simple “making of”, ce voyage initiatique à travers les secondes chances, le sacrifice, la lutte et les doutes suit le directeur du jeu Cory Barlog et ceux qui ont visé la perfection dans l’art et le storytelling. Soyez témoins de défaites incroyables, de résultats imprévisibles et de et la tension tenace qui se dégage dans cette histoire de rédemption. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Il y a presque un an maintenant, l’on vous parlait du documentaire Playing Hard découvert lors du Festival Fantasia de Montréal. Réalisé par Jean-Simon Chartier, Playing Hard revenait sur les années de développement qui avaient servi afin de voir se concrétiser le jeu vidéo For Honor. Un documentaire réalisé avec l’accord du studio Ubisoft (évidemment), mais très intimiste dans la manière de procédé. Cette impression que Jean-Simon Chartier avait réalisé son film avec ses propres moyens et en y inculquant sa propre manière de faire. Que ce soit dans la manière de montrer les choses (cadrage…), que dans le choix de ce qui était montré à l’image. Il ne cherchait pas le spectaculaire, n’avait pas recourt à un montage dynamique et intense où s’enchaîneraient frénétiquement entrevues, images du jeu (prototypes puis version finale), images en interne du développement, le tout avec un suivi du développement sur plusieurs années et servi par la bande originale du jeu. Et qui dit AAA (jeu à gros budget), dit bande originale qui en impose et qui offre une plus-value certaine au film dans sa globalité.

Jean-Simon Chartier avait réalisé un film à hauteur d’homme. Un film fait avec peu de moyens, mais suffisamment bien filmé et inspiré dans ses cadres afin de plonger sans difficulté le spectateur au cœur du propos. Un propos qui est cœur du film. Ce sont les paroles de chaque intervenant, leurs actions et émotions qu’ils laissent paraître qui captive et intéresse, et non une beauté plastique et esthétique. Aujourd’hui disponible sur Netflix, il voit apparaître sur les internet un document complémentaire : Raising Kratos. Une autre oeuvre vidéoludique, un autre documentaire qui revient sur la création et le développement d’un jeu qui a l’heure actuelle est l’une des exclusivités de la console de chez Sony Entertainement, les plus vendues en peu de temps (3.1 millions de copies en 3 jours pour commencer). Si sur le papier l’on pourrait se dire que les deux films vont se chevaucher, voire se rejoindre dans leurs propos et manières de faire. Il est intéressant de découvrir qu’il n’en est finalement rien et que ce sont deux films complètement différents dont la seule connivence se trouve dans le fait qu’ils parlent du développement d’un jeu vidéo. Néanmoins, ils partagent un élément clé : le cœur névralgique de chaque oeuvre n’est autre que le créative director respectif.

Si d’un point de vue esthétique et rythmique ce sont deux films littéralement opposés (et l’on y reviendra dans un second temps), Playing Hard et Raising Kratos demeurent des films. Que l’on parle d’une fiction ou d’un documentaire, chaque oeuvre filmique se doit de posséder en son cœur un ou plusieurs personnages. Dans le cadre d’un documentaire, il faut un narrateur ou une personne qui va devenir le temps du film, un personnage à part entière. Dans le cadre d’un behind the scenes, ce personnage autour duquel s’oriente le film est son réalisateur, celui que l’on nomme le creative director. Dans le cadre de Raising Kratos c’est encore plus fort, tant God of War (jeu dont il est question) est le jeu de Cory Barlog. Il en est le père fondateur et est érigé avec ce documentaire, comme le père spirituel. Un père très bien entouré et aidé par une core team puis les équipes de chez Santa Monica Studio, mais un père dont le nouveau-né est à son image. Tel est l’axe principal du film, et toute la narration tourne autour de la passion, de la manière dont Cory Barlog a fait de cette oeuvre vidéoludique une véritable biographie fantaisiste. Si l’on dit qu’un réalisateur/scénariste met forcément une, ou plusieurs, parts de lui dans chacun de ces films, Raising Kratos prouve une nouvelle fois que la frontière entre le cinéma et le jeu vidéo est infime. Pour ne pas dire qu’il y en a plus.

Ouvrir le film sur un plan de Cory Barlog rejoint par un de ses enfants, alors qu’il est à même le plateau de tournage du film, c’est raconter le film en un plan. Raconter comment ce créateur a évolué depuis son entrée dans le métier. Raconter comment il a fait pour faire cohabiter vie de famille et travail. Raconter comment il a osé casser l’image d’une licence vidéoludique tout ce qu’il y a de plus jeu vidéo dans l’âme, pour en faire une expérience tout ce qu’il y a de plus cinématographique, la partie gameplay en plus. Si Playing Hard le faisait très peu, Raising Kratos met un point d’honneur à démontrer que le jeu vidéo est aujourd’hui devenu un art qui emprunte tout autant au cinéma, que ce dernier emprunte au jeu vidéo. De la motion capture, à l’acting, en passant par le storytelling et par déduction la réalisation, ce sont deux arts qui s’échangent des manière de raconter des histoires tout en conservant chacun sa base solide et bien érigée : d’un côté tu es joueur et de l’autre spectateur. C’est superbement montré grâce aux entrevues et images de tournage en studio avec les acteurs Christopher Judge, Sunny Suljic et l’actrice Danielle Bisutti qui expliquent tous trois avec force et même émotion, à quel point God of War est une expérience qui les as marqués et emprunte énormément aux méthodes du cinéma.

Un fait qui est de par ailleurs, exactement ce que le réalisateur Brandon Akiaten et le monteur Ryann Mudd développent par le prisme de ce documentaire. Il est un documentaire qui repose sur une narration solide dont la moelle épinière est son personnage principal, Cory Barlog, et dont l’arc principal est le rapport entre le créateur et la créature. Un film qui développe de nombreuses thématiques, ainsi que de nombreux personnages qui en viennent tous ensemble à développer un propos humain extrêmement touchant sur le rapport à la difficulté de créer, la difficulté d’être un artiste passionné aujourd’hui. Un vrai film de monteur, qui contrairement à Playing Hard ne laisse pas la moindre chance de s’ennuyer. Très bien produit, et avec certainement plus de moyens, Raising Kratos est un film qui repose sur un matériel incroyable. Énormément de rushs tournés par les différentes équipes de Brandon Akiaten, sans parler des entrevues, des artworks utilisés, des images des jeux, en plus d’images d’archives. Et ce, sans parler de la musique. Une bande originale composée par Bear McCreary et re-mixée pour les besoins du documentaire afin de créer une nappe musicale qui va recouvrir l’entièreté du film et “combler les espaces vides”.

Une bande originale somptueuse, entraînante et qui fluidifie encore et toujours le montage image. Une production value incroyable qui finalement, fait de ce Raising Kratos est un produit aussi bien finalisé qu’il n’est intéressant dans son contenu. Un film de monteur, un film de technicien, mais un film qui donne l’impression de ne pas être celui d’un auteur. Il en est tellement bien produit, tellement propre et tellement riche, qu’il en perd l’aspect personnel que pouvait avoir un Playing Hard dont les imperfections marquaient (quelques longueurs, une colorimétrie/étalonnage naturaliste…), mais inculquaient un charme auteuriste/amateur (terme non péjoratif) au film. Un bien pour un mal dira-t-on, car s’il ne donne pas l’impression d’être un film d’auteur ou un documentaire réalisé avec peu de moyens et donc accessible, il est d’une richesse et d’une pertinence folle. On parle, on parle, mais finalement, et si vous regardiez ce Raising Kratos ? Il est disponible gratuitement sur internet, ne perdez pas une seconde de plus et mettez deux heures de votre vie de côté afin de vous plonger dans une oeuvre qui va vous démontrer qu’être un auteur passionné aujourd’hui n’est pas aussi simple que l’on aimerait le croire.


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