« Qu’un Sang Impur… », la Guerre d’Algérie dans le viseur de l’auteur Abdel Raouf Dafri

Synopsis : « Alors qu’il n’est plus que l’ombre du guerrier qu’il était en Indochine, le colonel Paul Andreas Breitner se voit contraint de traverser une Algérie en guerre, à la recherche de son ancien officier supérieur : le colonel Simon Delignières, porté disparu dans les Aurès Nemencha, une véritable poudrière aux mains des rebelles. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Être metteur en scène est un métier à part entière. S’il faut faire ses gammes et prouver que l’on a l’envie et le talent de diriger et de mettre en scène, ne serait ce que par le biais du format court (la meilleure école à ce jour), l’on verra rarement un metteur en scène changer de costume. L’inverse n’est nullement aussi catégorique. Si l’on vous parlait dernièrement d’un coordonnateur de cascade qui c’est improvisé metteur en scène (non sans mal, mais avec une réelle maîtrise) pour le compte de la société Netflix, il est aujourd’hui de nature classique de voir des comédiens, comédiennes et scénaristes, s’essayer à la réalisation. Woody Allen, Sylvester Stallone, Guillaume Canet, Mel Gibson, Angelina Jolie, Ben Affleck, Clint Eastwood, Jodie Foster, Alain Chabat, Sean Penn, Charlie Chaplin, George Clooney et on en passe des meilleurs. La liste est longue, mais ceux qui nous intéressent, sont les scénaristes de renom qui s’essayent à la mise en scène. L’on pense dernièrement à Aaron Sorkin qui s’en est sorti avec brio avec l’adaptation du roman autobiographique Molly’s Game, mais également au grand Charlie Kauffman qui nous a gratifié du bouleversant et somptueux Anomalisa. Si ces deux derniers ont réussi à nous épater, par le prisme d’œuvres à la hauteur de leurs réputations de scénaristes, ce n’est pas le cas de tous. Wally Pfister et Thomas Bidegain sont les deux premiers noms qui nous viennent en tête. Des scénaristes de renom, récompensés à plusieurs reprises, auteurs de scénario qui ont donné vie à des œuvres qui ont marquées le cinéma à moindre ou grande échelle, mais dont les réalisations nous ont laissées de marbre.

Diriger est tout un art, un art que l’on aime et que l’on développe avec le temps. L’on se développe une patte artistique, un sens du cadre et une audace qui va permettre aux cinéastes de créer une oeuvre qui sera cohérente. Venir donner du corps et enrichir par le travail sur plateau, ce que le scénariste avait couché sur le papier. Ce qu’a tenté de faire Abdel Raouf Dafri avec « Qu’un Sang Impur… », premier long-métrage dont il signe la mise en scène en plus du scénario. Scénariste derrière le diptyque Mesrine réalisé par Jean-François Richet, mais également à qui l’on doit les scénarios de la série Braquo et du film Un Prophète, Abdel Raouf Dafri est loin d’être un amateur. Un scénariste qui a du chien, qui aime la frontalité et la dualité. Créer des personnages aussi ambigu qu’ambivalents, qui ne se voilent pas la face et osent crier tout haut ce que les autres pensent tout bas. Des histoires et des personnages qui nous empreignent de leurs caractères. Telle est l’identité du scénariste Abdel Raouf Dafri, tel est ce que Abdel Raouf Dafri a une nouvelle fois voulu développer une nouvelle fois avec le long-métrage « Qu’un Sang Impur… ». Auteur et non des moindres, il est un scénariste à la patte indéniable, qui pour lequel, un contexte comme celui de la guerre d’Algérie est un terrain de jeu idéal.

Loin des attentes du film de guerre traditionnel qui relaterait les conflits et la cruauté d’une guerre avec sa part de spectaculaire et un point de vue global, tel qu’avait pu le faire Florent-Emilio Siri avec le très bon L’ennemi intime, Abdel Raouf Dafri dévoile une oeuvre intimiste, réel drame sur les conséquences psychologiques de cette guerre sur les soldats toujours sur le terrain. Optant pour un point de vue bien précis sur deux groupes de soldats (un français et un arabe), le cinéaste resserre son regard, permettant une caractérisation plus poussée et travaillée qu’elle ne l’aurait été avec un film de plus grande ampleur. Moins haletant, moins spectaculaire, mais captivant et fondamentalement atypique grâce à la construction de personnages qui ne cèdent à aucune forme de manichéisme. Qu’ils soient d’origine française ou arabe, ils ne sont que des soldats consumés par la haine envers un conflit méprisable. Tel est, ce que développe avec tact et férocité un scénario dont on aime la radicalité avec laquelle il caractérise ses quelques personnages. Personnages créés par la guerre et qui vont permettre de développer un regard bien plus global sur le conflit et les raisons qui poussaient, en 1960, les algériens (et pas uniquement) à se révolter contre les soldats français qui prenaient un malin plaisir à tuer hommes, femmes et enfants. Un scénario qui n’y va pas de main morte, au parti pris audacieux et qui nous marque pour cette même raison.

Malheureusement, derrière un scénario qui traite avec audace des ravages de la Guerre d’Algérie de manière intimiste, tout en restant radical dans son approche, ce qui lui inculque une réelle identité, apparaît au fur et à mesure que le film « Qu’un Sang Impur… » n’est qu’une ébauche du grand film qu’il aurait pu être. Fonctionnel et didactique, « Qu’un Sang Impur… » souffre d’un cruel manque d’incarnation dans la manière de mettre en scène ses différents personnages. Les mots sont forts, les expressions aussi lourdes de sens que les actes qui sont commis. Une lourde charge que ne supporte pas une mise en scène beaucoup trop fonctionnelle, dénuée d’impact et de sens. Laissant pour compte un casting qui semble réciter, au lieu d’incarner, mot pour mot des dialogues ciselés et souvent grandiloquents. Ce qui va malheureusement donner à certaines scènes de dialogue un aspect théâtral (déclamer des dialogues distinctement) qui décrédibilise la situation au lieu de leur donner du corps et une ampleur presque terrifiante. La mise en scène n’apporte rien, et le cadrage, bien trop factuel, ne va également aucunement développer une aura (qui aurait permis de développer une redéfinition de l’héroïsme tout en augmentant le parti pris choisi par l’auteur) autour de chacun des personnages. Malgré leurs convictions fortes, assumées et revendiquées, qui ont toutes à chacune du sens et une réelle profondeur. Pour un premier film, il n’en demeure pas moins une première belle incursion dans le monde de la mise en scène pour Abdel Raouf Dafri. Un cinéaste qui confirme son statut d’auteur radical et important dans le milieu, même s’il démontre ne pas avoir le même impact derrière un moniteur, que devant un écran d’ordinateur.


« Un scénario lourd de sens et qui ne se voile pas la face sur les ravages de la guerre d’Algérie, malheureusement desservi par un sens du cadre et une mise en scène qui manquent cruellement d’impact et d’idées pour supporter une telle charge. »

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