Quentin Tarantino – Retour sur le style d’un bad boy surdoué

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Quentin Tarantino fait partie des réalisateurs les plus adulés de ces dernières années. Jouissant d’une notoriété incroyable autant auprès du grand public que de la presse spécialisée, son œuvre fascine autant qu’elle fait jubiler. Son succès démesuré ne s’est pourtant pas imposé sans controverses. Fait assez rare pour un réalisateur aussi influent et populaire, ses films attirent paradoxalement tout autant leur part de détracteurs. Beaucoup lui reprochent en effet son goût démesuré et « irresponsable » pour la violence graphique, la vacuité souvent volontaire de ses dialogues ou même son amour immodéré pour le pastiche. Force est de constater que ces « défauts » constituent à coup sûr sa signature. Une signature devenue une marque unique reconnaissable entre mille. Une empreinte qui lui a permis avec le temps de cultiver une image de bad boy, mais surtout de démontrer son originalité. L’ambivalence de Tarantino ferait donc son unicité. Le cynisme explicite de ses films choque et envoûte en même temps. Qu’elles scandalisent ou qu’elles fascinent, ses productions ont toujours été accueillies dans l’excès. Il semblerait même que le style tarantinesque soit le principal emblème du cinéma contemporain. C’est ce style que l’on va analyser ici.

Il conviendrait tout d’abord de rappeler qu’en près de 20 ans de carrière, Quentin Tarantino est arrivé à un tel niveau de notoriété pour une raison en réalité assez simple. Depuis maintenant longtemps, il est le réalisateur qui a su le mieux définir et représenter le postmodernisme. Ce courant assez diffus du cinéma englobe grossièrement les films apparus en queue de comète du nouvel Hollywood de Spielberg, Scorsese, De Palma, Coppola, Lucas et leurs successeurs jusqu’à aujourd’hui. Le cinéma postmoderne voue un culte à l’imagerie et aux artifices en tous genres de l’art filmique. Dans le cinéma postmoderne, tout n’est qu’effet, image, et par conséquent jubilation. En clair, c’est un cinéma qui développe une esthétique de la connivence avec le spectateur. Une esthétique qui se concentre sur l’immersion quasi-physiologique du public. Pour se faire, le postmodernisme s’autorise tout et ne s’interdit rien. Il peut filmer de l’hyper-violence sur du rock’n’roll ou multiplier les références aux anciens classiques tout en revendiquant son artificialité. C’est précisément ce que fait le cinéma de Tarantino. La toile de fond de son univers n’est ni le monde, ni la philosophie, ni sa vie ou ses expériences personnelles. Le substrat de son art n’est autre que le cinéma en lui même. Les films de Tarantino sont des objets atypiques se concevant comme des espaces se développant en parallèle à la réalité et au monde. Des espaces qui, au moyen d’une série de références cinématographiques, se veulent être un lieu d’inter-relation des films qui l’ont influencé, parfois sans même qu’il le sache. Le surréalisme est donc le langage de ses films. C’est donc dans ce cadre que Quentin Tarantino a crée un art de faire jubiler.

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Il semblerait en effet que Quentin Tarantino veuille partager avec son public le plaisir qu’il prend dans la construction narrative et l’écriture de ses dialogues. L’écriture est d’ailleurs le principal pilier de son style. Quentin Tarantino se définit d’ailleurs plus comme un scénariste que comme un réalisateur. Avant de se lancer dans le cinéma, il hésitait déjà entre devenir romancier ou scénariste. C’est précisément ce qu’il a apporté de novateur dans le cinéma : l’influence du roman. Les films de Tarantino sont en effet pour la plupart balisés par des chapitres. Pulp Fiction est par ailleurs lui-même conçu comme une sorte de pulp magazine dans lequel le spectateur peut passer d’une histoire à l’autre sans cohérence. Le style tarantinesque s’est donc principalement distingué par son sens du récit. En cela, Tarantino a crée une nouvelle façon de faire des films populaires hollywoodiens. Dans son cas, la jubilation vient plus de la construction narrative chapitrée que de l’action en elle-même. Mais ce qui distingue réellement Tarantino des autres scénaristes demeure son sens du dialogue. Les personnages tarantinesques, bien qu’ils obéissent en apparence aux canons stéréotypés des gangsters sans âme et sans esprit, occupent le gros de leur temps à discuter. Les films de Quentin Tarantino se focalisent sur le langage de leurs personnages et non plus sur l’image ou l’action au sens scénaristique (en tous cas dans ses premiers films).

Les scénarios qu’écrit Quentin Tarantino sont donc beaucoup plus des scénarios bavards, centrés sur la parole et les dialogues que des scénarios d’action basés sur un enchaînement d’éléments perturbateurs ou une intrigue. Les dialogues deviennent une fin en soi, il deviennent même la raison d’être des personnages tarantinesques. Le dialogue tarantinien se distingue par sa vacuité volontaire. En clair, les dialogues de Tarantino sont volontairement vides. Ils révèlent la futilité de leurs personnages. Des êtres parlant de tout et de rien (série TV, hamburgers…). Tarantino accorde en effet plus d’importance au débit de parole de ses dialogues et à leur ton qu’à leur sens. Le dialogue tarantinien s’écoute comme une chanson rythmée. Mais ce qui constitue réellement son originalité demeure sa fonction dans le récit. Tarantino se sert en effet souvent de ses dialogues comme d’un outil qui lui permet de travailler le suspens de ses séquences.

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La plupart de ses scènes mettent en effet en valeur des personnages en situation de rapport de force. Souvent, l’un d’entre eux est armé. L’étirement des séquences due à la liberté prise par les personnages dans leurs discussions renforce l’attente de l’irruption de la violence provoquée par l’arme en question. La parole devient alors ici une arme en elle-même. Tous les films de Quentin Tarantino reposent justement sur cette logique d’étirement de l’action, du retardement de l’explosion permise par les dialogues, de l’exacerbation des rapports de force entre les personnages. Lorsque la violence fait irruption, elle brise l’attente du suspens, lève l’anesthésie provoquée par la logorrhée des personnages et expose enfin la catharsis que Tarantino avait jusqu’ici retenue (la fin de Django Unchained en est le plus bel exemple). Quentin Tarantino est un nouvel inventeur de suspens, dosant et retardant les explosions de violence pour les rendre encore plus puissantes et jubilatoires.

Cet usage unique des dialogues n’est pas sans conséquence sur la structure des films de Quentin Tarantino. La plupart d’entre eux excèdent la longueur normale des films hollywoodien (Pulp Fiction dure 2h24 par exemple). Ceci s’explique par l’étirement des séquences de dialogues, vampirisant ainsi le temps du film, mais surtout par l’usage de la narration non linéaire due précisément au chapitrage de ses films. En ne construisant pas ses films suivant une ligne directrice claire et logique, Quentin Tarantino transgresse la logique des récit classiques hollywoodiens se reposant sur une perception logique du monde. Un film hollywoodien classique se construit en effet suivant un canon narratif logique permettant de « convertir » l’énergie des personnages à travers une trame claire structurant leurs actions en allant d’un point A à un point B. Lorsque le point B est atteint, le film est résolu, signifiant ainsi que le monde a un sens. Les films de Tarantino s’amusent à violer et transgresser la logique de ce schéma. Ils multiplient les flash-back, flash-forward et commencent souvent par le milieu ou la fin de leur histoire. La plupart d’entre eux ne forment d’ailleurs même pas de boucles logiques. En jouant ainsi avec la convention des récits classiques, Tarantino fait l’aveu que le monde n’a aucun sens, aucune logique, aucun réel but. Pour lui, peu importe de savoir si le monde a du sens. Ce qui compte, c’est jouer avec l’absurde.

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A travers ces tourbillons de virtuosité scénaristique, Tarantino a inventé une nouvelle façon de faire jubiler le public. Les images que Quentin Tarantino créent dégoulinent de jubilation, de plaisir en bloc à transmettre au spectateur. La violence qui y est présente ne semble pas réelle. La morale y est d’ailleurs inexistante. Tous n’est qu’imagerie, cinéma. On peut jouer avec l’histoire de l’Amérique ou même filmer une scène de viol sur du surf rock. Sa caméra s’autorise tout. Lorsqu’elle ne se met pas au diapason des dialogues de ses personnages, elle bouge à sa guise, se déplace comme elle le souhaite. L’image chez Tarantino ne fait pas question. Elle est preuve de virtuosité, s’extasie dans le maniérisme, multiplie les références (De Palma, Leone, tout le monde y passe). L’image tarantinesque, bien qu’elle soit violente et cynique ne choque pas, elle ne fait pas mal. Là réside le succès incroyable de son auteur. Dans la capacité époustouflante qu’il a eu de transformer en énergie créatrice une série de références personnelles, bâtissant ainsi un univers intime unique. Qu’ils soient cyniques, violents ou vulgaires, les films de Tarantino sont avant tout une incroyable déclaration d’amour au cinéma et à leur public.


Après ce tours d’horizon du style Quentin Tarantino qui se dégage au travers cette courte, mais intense filmographie, on revient très prochainement avec la critique du tant attendu The Hateful Eight alias Les 8 Salopards. Film que l’on a vu dans sa version 70 mm dans le seul cinéma qui le diffuse dans ce format. Ce qui est bien dommage.

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