Pourquoi Les Misérables a-t-il eu la chance de représenter la France aux Oscars ?


Le règlement est clair : “Le film doit être sorti pour la première fois dans le pays qui l’a soumis au plus tôt le 1er octobre 2018 et au plus tard le 30 septembre 2019”, en sortant le 20 novembre, Les Misérables de Ladj Ly n’avait aucune chance… pourtant, nous croisons les doigts, la petite statuette pourrait bien lui revenir dans la nuit du 9 février 2020. Alors pourquoi ? Éléments de réponse avec l’un des membres de la commission de sélection française, Jean Bréhat.


Chaque année, une commission de sélection composée de différents experts du cinéma se réunit au CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée). Elle désigne le représentant de la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international.

En 2019, cette commission a été élargie à l’intégration de professionnels du cinéma « qui ont une fine connaissance du marché américain » selon les termes du CNC. Aux trois membres de droits (Thierry Frémaux, Alain Terzian et Serge Toubiana), six nouveaux ont été désignés. Les deux réalisateurs Danièle Thompson et Pierre Salvadori. Les exportatrices Muriel Sauzay et Agathe Valentin. Et les deux producteurs : Rosalie Varda et Jean Bréhat.

Producteur chez 3B Productions/Tessalit, ce dernier a déjà inscrit douze films pour représenter leur pays dans le cadre des Oscars du meilleur film étranger. Quatre d’entre eux se sont même retrouvés dans la « short list » comme le film de Rachid Bouchareb : Indigènes. Cette année, c’est la film de Ladj LyLes Misérables, qui se retrouve dans la course à l’Oscar. Pourtant, selon les statuts des Oscars, ce film n’aurait pas dû représenter notre pays. La règle est simple : « le film doit être sorti en salles entre le 1er octobre et le 30 septembre de chaque année ».


Jean Bréhat a accepté de répondre à la question : pourquoi le film de Ladj Ly représente la France alors que d’après le règlement des Oscars, le film n’aurait pu concourir ?


« Nous sommes 85 Français membres de l’Académie des Oscars, c’est donc très bien que nous soyons désormais neuf pour choisir le film capable de représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international, explique d’entrée le producteur français. Et puis c’est plus compliqué de faire du lobbying auprès de neuf membres. »

Trois membres de droit et six élus dont la connaissance du marché américain est suffisante pour envoyer le film français qui a les plus grandes chances de finir dans la liste finale. Film dont les reins sont suffisamment solides pour supporter la campagne des Oscars.

« Concourir aux Oscars, cela représente entre 500 000 et 5 à 7 millions d’euros pour mener la campagne américaine et faire du lobby pour espérer recevoir l’Oscar », explique Jean Bréhat. Les neuf membres choisissent au départ parmi 150 films, ceux dont le potentiel est réel. Forcément, 150 films, c’est énorme et avant la première réunion « chacun des membres fait une présélection avec un débrief pour ne plus avoir qu’une vingtaine de films. »

En élargissant la commission à neuf membres, cela permet d’avoir de véritables spécialistes du marché américain qui connaissent la valeur du film à l’étranger et à Hollywood… Ainsi, Thierry Frémaux a une expertise de l’international grâce notamment au Festival de Cannes, Danièle Thompson a déjà vécu les courses aux Oscars, Muriel Sauzay et Agathe Valentin exportent des films tels que La Grande Bellezza, Oscar du meilleur film étranger en 2014.

Dès le premier rendez-vous, chaque membre propose ceux qui ont une potentielle carrière internationale et dont le retentissement est connu parce qu’ils ont été présentés dans des festivals par exemple. Lors de cette première réunion, il y a de l’objectivité et un peu de subjectivité pour garder cinq films.



Trois films pour une seule place

Les neuf membres, après avoir vu les films dans la liste d’après première réunion, discutent pour juger et jauger de la chance des films en course. Puis intervient le vote à bulletin secret. De 20 films, la sélection à bulletin secret se fait sur cinq productions. Ensuite, charge aux distributeurs américains de venir présenter tout ce qui sera mis en place pour gagner la course aux Oscars : les affiches US, la campagne publicitaire, les journaux ciblés et l’argent engagés dans la promotion du film auprès du public américain et des membres de l’Académie des Oscars). Seuls trois distributeurs sont venus, les trois représentants des trois films sélectionnés avant le vote final.

Le but est de choisir les films sortant du lot par leur qualité artistique et dont les distributeurs américains sont assez solides « pour balancer assez d’argent pour la campagne des Oscars. On s’est rendu compte que Les Misérables étaient distribués aux USA par Amazon qui pouvait mettre jusqu’à 5 millions, Portrait de la jeune fille en feu jusqu’à 2 millions par Hulu et Proxima a un petit distributeur mais c’est un film dont la portée pouvait plaire aux USA », détaille Jean Bréhat.

Voilà comment le choix s’est porté sur ces trois films. Il faut ensuite ajouter les lobby pouvant soutenir le film du côté des Oscars : la communauté LGBT, la communauté noire… pour découvrir quels sont les films qui cochent toutes les cases d’un point de vue politique et financier. Après le dernier vote a lieu, toujours à bulletin secret, pour désigner le représentant français. Le choix final est connu : « les Misérables a obtenu 5 voix », conclut Jean Bréhat.

Cependant, cela n’explique toujours pas comment le film Les Misérables peut représenter la France. La règle des Oscars est clair : « le film doit être sorti en salles entre le 1er octobre et le 30 septembre de chaque année », le film de Ladj Ly est sorti en salles le 20 novembre.



La sortie technique : un aménagement de règle ?

La réponse se situe dans la suite du règlement officiel des Oscars : « Le film doit avoir été montré (…) publiquement pendant au moins sept jours consécutifs dans un cinéma commercial au profit du producteur et de l’exposant », c’est ce que l’on appelle la sortie technique.

Elle permet de montrer un film pendant 7 jours à un public restreint validant son ticket d’entrée dans la liste des films sélectionnables pour représenter le pays à l’Oscar du meilleur film international.

« Il suffit d’une projection par jour, juste une, pendant une semaine avant le 30 septembre pour concourir, explique Jean Bréhat. C’est ridicule mais c’est ainsi. Le film est projeté dans une petite salle à Bailleul ou à Saint-Tropez par exemple. Il est signalé par un petit encart acheté dans un journal pour préciser la sortie d’une semaine. Le plus petit encart possible pour un minimum de publicité (donc) cette sortie passe totalement inaperçu pour le public français », indique Jean Bréhat.

Pourtant la sortie technique est officielle. Si une personne entre dans la salle de cinéma, elle verra l’affiche mais il n’y a pas de battage publicitaire. Cela concerne au maximum 300 personnes. Cette sortie technique est officialisée par une attestation de la salle indiquant que le film a été montré. En quelque sorte, la sortie technique pourrait être appelée « sortie confidentielle », exclue de la chronologie des médias.

Voilà comment le film Les Misérables a pu être dans la liste des trois films finalistes pour représenter la France pour les Oscars… tout comme Proxima dont la sortie était calée au 27 novembre. Seul le film de Céline Sciamma, Portrait de la jeune fille en feu, est sorti le 18 septembre, soit avant la date limite du règlement américain. Les Misérables a été présenté 



La peine de prison purgée par Ladj Ly peut-elle handicaper le film aux Oscars ?

« Si un adversaire de Ladj Ly, appartenant à la liste des films en concurrence pour l’Oscar du film international, souhaite se servir de l’affaire, c’est toujours possible, explique Jean Bréhat. Mais je ne sais pas si cela peut arriver… dans le cas de Depardieu en 1991, quand il concourrait pour Cyrano de Bergerac, c’était assez juteux dans le contre-marketing et la vente de journaux car il faut que cette affaire puisse rapporter quelque chose à ceux qui vont l’exploiter. »

Pour le producteur français, Ladj Ly est loin des scandales des rappeurs américains, il n’est pas dans le registre de ce qui peut choquer outre mesure telle qu’une affaire sexuelle ou raciste. En revanche, si J’accuse n’a pas été présenté cette année, « c’est parce que c’était mort… Parmi les membres de l’Académie des Oscars, personne ne voterait pour lui, car personne ne vote pour un présumé agresseur sexuel surtout après #MeToo, explique Jean Bréhat. Ce serait une folie avec une polémique épouvantable en prévision pour la France. Enfin, surtout, le film n’irait même pas dans la short list. »

Jean Bréhat conclut que pour cette année, la commission a fait du bon travail car le film Les Misérables est dans la « short list » des cinq nommés pour obtenir l’Oscar du meilleur film international.


Et l’année prochaine ?

Le producteur sera-t-il de nouveau dans la commission de sélection ? L’expérience est d’une durée d’un an, renouvelable, avec désignation par le Ministère de la Culture. Sa fine connaissance du marché américain lui permettra de nouveau d’en faire partie l’année prochaine. Surtout qu’au final, il y a 8 469 votants aus Oscars « mais peu s’inscrivent pour être dans le comité de sélection du meilleur film international. Le comité doit voter une première fois pour une liste de 10 films. Il faut donc s’engager à voir 1/3 des 90 films proposés soit en salles, soit en streaming mais il faut à chaque fois prouver que l’on a vu le film… et même en streaming, il ne suffit pas de lancer le film et d’aller directement à la fin, cela se sait car le compteur est bien précis. Au final, nous sommes entre 400 et 500 à voir les films de cette catégorie. Et pour tout vous dire, cet Oscar est négligeable aux USA, il est généralement remis après le meilleur montage », conclut le producteur français.


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