Portrait de la jeune fille en feu, peinture d’un amour contrarié


Synopsis : « 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

C’est l’histoire d’anonymes : les femmes peintres du XVIIIe siècle. Anonymes parce qu’elles devaient leur travail à la faveur de la mode du portrait, discipline offerte “gentiment” aux femmes par les hommes. Partant de ce postulat, de ce monde féminin artistique, Céline Sciamma propose la rencontre entre une artiste et un modèle. Particularité : elle devra mémoriser le visage de son modèle car celui-ci ne posera jamais pour l’artiste. Intrigant !

Céline Sciamma a filmé le passage à l’adolescence, le portrait d’une petite fille en quête de sa véritable identité et aussi une bande de filles pour aujourd’hui filmer la naissance d’un amour. Un amour contrarié, beau et fort car impossible entre l’artiste et son modèle. Avec lenteur et une certaine douceur, la réalisatrice installe les échanges : un regard sur une nuque, un oeil qui s’attarde sur la bouche, un moment sur une respiration ou une course effrénée au bord d’une falaise. Tous ces moments créent l’attente et ajoutent à la beauté de la rencontre.

Si le spectateur reste concentré et focalisé sur ce moment où les corps se frôlent, les peaux se touchent, c’est que le film est débarrassé de ce qui pourrait être une distraction : la musique. Seuls deux moments musicaux sont proposés par Céline Sciamma pour mieux observer cette attirance de deux solitudes. D’un côté, Héloïse obligée se marier avec un Milanais. De l’autre, Marianne appelée pour peindre le portrait de la jeune femme mais sans que son modèle ne pose pour elle. Alors l’artiste-peintre joue le rôle de suivante pour mieux partager la découvrir, mémoriser son visage afin de tenter de la dessiner de la plus belle des façons. Un portrait en cachette à la lueur de la bougie et du feu, crépitant dans la cheminée.

Lors de ces moments, la musique apparaît : le feu dans l’âtre, le vent dans les branches. Puis le film fait appel à d’autre sens, les odeurs qui viennent au nez : la pipe consumée, un repas mijote dans la cuisine. Si Céline Sciamma fait appel aux sens du spectateur, c’est pour mieux l’intégrer dans l’histoire de cet amour impossible d’où naissent des fulgurances de passion, grâce notamment aux dialogues d’une précision impeccable. Fulgurances magnifiées par la création du portrait et la façon dont Marianne regarde Héloïse. Quand les barrières tombent entre les deux jeunes femmes alors elles se livrent sans fard pour mieux se (re)découvrir, s’aimer et enfin nous faire ressentir cette passion à taire.

Pour symboliser cette impossibilité d’un amour, de nombreux symboles sont utilisés. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice où malgré tout l’amour que le premier porte à la seconde, il se retourne pour un dernier regard alors à la porte des enfers, avant l’oubli. Mythe renforcé par les moments où les deux jeunes femmes se cachent le visage en allant marcher le long de la côté ou en s’arrêtant sur le sable de la plage. La grossesse non désirée de la servante, subtilement interprétée par Luána Bajrami, n’ira pas à son terme pour marquer l’impossibilité de la naissance d’une histoire d’amour entre Héloïse et Marianne.

Pour renforcer le scénario, quand la conquête de l’autre n’est plus, Céline Sciamma s’appuie sur la qualité de la photographie signée Claire Mathon et l’étalonnage de Jérôme Bigueur. Les tableaux réalisés semblent prendre vie devant nos yeux. Ici une bouche sourit, le fameux portrait de la jeune fille en feu prend vie devant nos yeux. D’une beauté éblouissante, ce tableau ouvre les souvenirs de Marianne et offre son titre au film. Dans chacun des plans, on décèle la marque du peintre anglais William Turner qui pourtant n’exercera son art qu’à la fin du siècle dans lequel vit Héloïse. Un anachronisme sans doute ? Mais surtout une envie pour la réalisatrice de marquer un parallèle avec le romantisme de l’époque de vie de Marianne.

Un soin est apporté au choix des costumes. Ils composent une sorte d’uniforme comme le souhaitait la réalisatrice. La couleur de chacun est précisément telle que l’a voulue Céline Sciamma. Habillée en bleu sombre ou en vert, Héloïse symbolise l’ouverture au monde qui attend celle qui fut longtemps au couvent et le vert peint l’échec de l’amour promis. Marianne porte une robe orange, couleur de la créativité et la jeune Sophie, la servante, est dans des tons crèmes, symboles de la simplicité.

Ces couleurs sont rehaussées par l’interprétation d’Adèle Haenel impeccable de maîtrise et de rigueur et celle de Noémie Merlant, révélée par Le ciel attendra. Elle prend son envol pour devenir une actrice de premier plan troublée et troublante. Si Luána Bajrami apporte son calme et sa discrétion de servante, il ne faut pas oublier Valeria Golino en mère autoritaire, obligée de marier sa fille, sans pouvoir réellement faire le deuil de son aînée. Pour quelle raison cette dernière s’est-elle suicidée ? Un mariage non voulu ? La peur d’être enfermée ? L’envie d’être enfin libre ? L’histoire ne le dira pas, préférant se focaliser sur la liberté qu’apporte Marianne à Héloïse symbolisée par le chant de ces femmes autour du feu et L’Été des Quatre saisons de Vivaldi. Deux moments musicaux nécessaires pour apporter la preuve que l’amour fut réel.

Céline Sciamma signe un film envoûtant et sublime, à la beauté simple et limpide où le bruit du vent dans les feuilles, du feu dans la cheminée, amène doucement ce final grandiose et musical, pour bouleverser jusqu’au plus insensible des spectateurs. La réalisatrice sait parler de l’amour au féminin avec tendresse et sensibilité. Reste, lors du plan final, qu’une question se pose : le prix du scénario à Cannes seulement ! Une gageure même si le scénario le mérite, la mise en scène est impeccable ou encore les actrices magnifiques et magnifiées. Portrait d’une jeune fille en feu laisse une trace forte dans la mémoire telles les apparitions fantomatiques d’Adèle Haenel auprès de Noémie Merlant, tel un amour évanoui, perdu pour toujours et qui restera à tout jamais éternel comme celui d’Orphée et d’Eurydice.


« Céline Sciamma signe un film envoûtant et sublime, à la beauté simple et limpide où le bruit du vent dans les feuilles, du feu dans la cheminée, amène doucement ce final grandiose et musical, pour bouleverser jusqu’au plus insensible des spectateurs. »


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