Pluie Noire, fresque historique et romantique intemporelle

Synopsis : « Hiroshima – 6 Août 1945. La vie suit son cours, comme tous les jours. Un terrible éclair déchire le ciel. Suivi d’un souffle terrifiant. Et l’Enfer se déchaîne. Des corps mutilés et fantomatiques se déplacent parmi les amas de ruines. Au même moment, Yasuko faisait route sur son bateau, vers la maison de son oncle.  Une pluie noire s’est alors abattue sur les passagers. Ils ne savaient pas, ils ne savaient rien Quelques années plus tard, les irradiés sont devenus des parias dans le Japon d’après-guerre. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Ce qu’il y a de fascinant avec Pluie Noire, au-delà des qualités propres au film, c’est notre impression en tant que spectateur alors qu’on le découvre ou qu’on le redécouvre des années après un premier visionnage. Sa date de sortie loin de nos esprits, l’on ne se doute pas que le film réalisé par Shôhei Imamura est sorti en l’année 1989. Son noir & blanc aucunement utilisé pour inculquer un style au film. Son scénario d’une grande et belle richesse, qui ne se contente pas de relater un fait, mais s’étend bien au-delà afin d’en parler avec un réalisme accru saisissant. Sa mise en scène romanesque qui a conscience qu’il faut faire avancer une histoire, mais qu’il faut également marquer la mémoire du spectateur. Sa réalisation terre-à-terre épurée de toutes fioritures artistiques et modernes. Son découpage qui se concentre sur la mise en scène et l’histoire, mais aucunement sur le rythme de l’oeuvre. Parti pris artistiques qui donnent à l’oeuvre une intemporalité évidente, d’autant plus forte vis-à-vis de son sujet.

Cinéaste habité par la thématique du désir, Shōhei Imamura est un de ceux dont on se demande s’ils pourraient exercer aujourd’hui. De La Femme insecte à Désir Violé en passant par Le Pornographe, des films que l’on a pu voir de ce dernier c’est clairement Désir Meurtrier qui laisse le plus dubitatif. Si ce dernier impressionne par la manière, audacieuse dira-t-on, dont il use de la thématique du viole, Désir Meurtrier est surtout son oeuvre la plus ambiguë sur la morale à comprendre. Si l’on comprend les choix de mise en scène, la morale est quant à elle plus complexe, surtout lorsque l’on prend le temps de découvrir un tel film passé les années 2015. Puis arrive Pluie Noire. L’exception qui confirme la règle, le chef d’oeuvre méconnu, pour ne pas dire inconnu. Si Shōhei Imamura n’a pas la renommée d’un Ishirō Honda ou l’aura d’un Akira Kurosawa, Pluie Noire est une oeuvre exemplaire qui, sans emprunter à l’un comme à l’autre, se dresse comme complémentaire, aux œuvres cultes de ces derniers. D’un côté, la manière d’approcher les ravages et les retombées psychologiques suite à une tragédie nucléaire comme Hiroshima (Godzilla réalisé par Ishirō Honda). De l’autre la richesse et l’inventivité d’une mise en scène qui ne cesse de se renouveler afin de faire avancer son récit et de dresser le profil de plusieurs personnages dont les destins sont étroitement liés (Rashōmon réalisé par Akira Kurosawa pour ne citer que lui).

Approcher la thématique du désir d’une nouvelle manière, parler de ce que l’on nommera le « non-désir ». Loin du film catastrophe qui relate un fait historique tel que son titre pourrait laisser supposer, Pluie Noire est une fresque romantique qui exploite la tragédie nucléaire de Hiroshima afin de raconter et d’illustrer la société d’après. Cette société qui a rangé les personnes dans des cases, cette société qui a vu des personnes être rejetées et donc non-désirées, car irradiées. Traiter du rejet et de l’exclusion dans une oeuvre qui prend néanmoins le temps d’illustrer la tragédie. Illustrer la tragédie sans que ce ne soit le cœur de l’histoire, mais simplement pour que ces moments marquent physiquement et psychologiquement le spectateur. Que le spectateur pense, visualise de nouveau ces cadavres pris dans les décombres, ces corps calcinés qui recouvrent le sol, ces rescapés qui cherchent leurs proches, mais qui ne peuvent être reconnus par ces derniers, défigurés par une peau brûlé qui tombe en lambeau. Des images affreuses, déchirantes, superbement composées pour retranscrire la brutalité de l’acte tout en brutalisant le spectateur. Un spectateur marqué, qui va donc pouvoir, par la suite, être en empathie pour les rejetés (les infectés par la pluie noire) tout en comprenant pourquoi le reste de la société a peur d’eux. Une société, des esprits traumatisés par ce 6 Août 1945.

Pluie Noire est une oeuvre fascinante. Des photogrammes, qui illustrent le 6 Août 1945 avec une brutalité saisissante, qui font contrepoint avec le romantisme dont fait preuve Shōhei Imamura lorsqu’il raconte l’après, et met en scène l’histoire de la jeune Yasuko. Donner du corps, du relief et une compréhension au rejet d’une jeune femme physiquement belle, intelligente et en pleine possession de ses moyens, mais qui subit et va subir les retombées de la pluie noire du 6 Août 1945. De grands et beaux choix de mise en scène que va venir capter avec simplicité et sobriété, la caméra du directeur de la photographie Takashi Kawamata. Pluie Noire est une fresque romanesque, au romantisme brutal justifié par un événement tragique qui n’aura, dans une fiction, jamais été exploité avec une telle justesse et mis en scène avec un tel degré de réalisme. Si l’on peut lui trouver quelques minimes défauts (quelques moments étirés sans qu’il n’y ai de raison), Pluie Noire demeure un très grand film. Un de ces films dont des répliques, des choix de mise en scène ou des images marquent définitivement notre mémoire.


Pluie Noire, version restaurée visible dès le 29 juillet 2020 au cinéma en France

« Complément essentiel au Godzilla de Ishirō Honda, Pluie Noire est une fresque historique, humaine et sociale, rendue intemporelle par sa mise en scène symbolique et effrayante de réalisme. Des plans, des répliques, l’oeuvre de Shōhei Imamura nous imprègne à plusieurs niveaux. »


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