Place Publique réalisé par Agnès Jaoui [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : “Castro, autrefois star du petit écran, est à présent un animateur sur le déclin. Aujourd’hui, son chauffeur, Manu, le conduit à la pendaison de crémaillère de sa productrice et amie de longue date, Nathalie, qui a emménagé dans une belle maison près de Paris. Hélène, sœur de Nathalie et ex-femme de Castro, est elle aussi invitée. Quand ils étaient jeunes, ils partageaient les mêmes idéaux mais le succès a converti Castro au pragmatisme (ou plutôt au cynisme) tandis qu’Hélène est restée fidèle à ses convictions.
Leur fille, Nina, qui a écrit un livre librement inspiré de la vie de ses parents, se joint à eux.
Alors que Castro assiste, impuissant, à la chute inexorable de son audimat, Hélène tente désespérément d’imposer dans son émission une réfugiée afghane. Pendant ce temps, la fête bat son plein…”

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Place Publique : lieu où l’on se retrouve, on échange, prend des nouvelles, s’informe. Lieu des rumeurs et des propos rapportés : comme des échanges en aparté, des moments de complicité ou d’émotion qui parfois tournent au vinaigre. De cet espace, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont décidé d’en tirer une comédie. Après avoir revisité les contes de fées (dans Au bout du conte), le duo a décidé de proposer un espace unique, cette villa énorme de la productrice, terrain de rencontre entre différentes générations. Et forcément, cela va faire des étincelles. Mais ce qui change des précédentes histoires du duo, c’est qu’ils choisissent de rire plutôt que de donner des leçons. Agnès Jaoui délaissant le côté parfois moralisateur des propos qui étayaient Comme une image ou Le goût des autres.

Il ne faut pas croire pour autant que le duo se soit assagi ! Bien au contraire, la dureté des propos, présents dans Parlez-moi de la pluie, semblent s’effacer pour une chronique plutôt douce-amère du temps qui passe, des affres de la célébrité et de la notoriété entre reconnaissance et oubli total (le passage avec Sam Karmann vaut à lui seul son pesant de cacahuète). L’histoire se concentre sur une fête donnée par la productrice de Castro, sorte d’ersatz de l’animateur Thierry Ardisson, pour ne pas le nommer. Il faut reconnaître que Jean-Pierre Bacri prend un malin plaisir avec ce costume noir et ces lunettes noires… jusque dans la consommation de drogue.

“Le duo Jaoui-Bacri propose une fable sur la renommée et le temps qui passe en injectant suffisamment d’humour et de malice pour éviter d’être des donneurs de leçon.”


Bien plus qu’une critique des médias et des sociétés de production, le film brasse les thématiques chères au duo de scénaristes. Peut-on être militant pour l’humanité et dans le même temps ne pas penser à sa famille ? Comment intégrer le migrant quand lui-même ne souhaite pas intégrer les autres ? Est-ce que le monde d’en haut doit forcément toujours rabaisser celui d’en bas ? Agnès Jaoui réussit à poser la question d’un monde actuel en plein macronisme mais repousse également certains idéaux d’une gauche sociale perdue dans un monde où les valeurs de notoriété et de buzz sont la règle.

Ce  buzz se ressent essentiellement lors des confrontations entre les jeunes et les anciens (Yvick Letexier face à Jean-Pierre Bacri qui en trois moments passent de la rencontre à l’affrontement) autour notamment des marques de la vieillesse : le postiche devenant le symbole de l’engueulade père-fille. Et si Agnès Jaoui s’intéresse aux réseaux sociaux, son film ne devient pas à charge contre eux. Le film démontre que bien utilisés, ils transforment la société, ringardisent celles et ceux qui avaient le pouvoir télévisuel et contrôlaient les médias. Les confrontations sont aussi les règles qui redéfinissent les rapports familiaux et sociaux. Kévin Azaïs, le chauffeur de Castro, en fera les frais. Il ne fait pas bon de jouer “ami-ami” avec le présentateur tout-puissant. Au contraire, le retour de bâton est assez violent, laissant sur le carreau le personnage le plus sain et sans doute le moins soucieux de la célébrité et de la fortune. Le casting reste encore une fois le point fort du film dans le mesure où Agnès Jaoui sait qui choisir pour une apparition ou un rôle essentiel. En 15 minutes, Héléna Noguerra imprime sa marque sur le machiste Bacri. En deux plans, Frédéric Pierrot emporte la palme de l’amoureux éconduit et du profiteur de  jeunesse. Et il ne faut pas oublier Samantha (qu’interprète Sarah Suco) sorte de serveuse un peu idiote, obnubilée par les paillettes qui papillonnent autour d’elle au point d’en faire les frais à son corps défendant. Et puis il y a les deux soeurs : Jaoui et Léa Drucker qui sont à la fois opposées et entièrement complémentaires : une seule et même pièce. Elles sont la société ouverte sur les autres et le cynisme familial nécessaire au dégoût de l’autre. La mère de famille qui veut sauver la Terre entière alors qu’elle a eu des difficultés pour élever ses propres enfants et laParisienne qui souhaite le repos à la campagne pour le détester.

Les JaBac (Jaoui-Bacri) n’ont rien perdu de leur verve dans des parties de dialogues savoureuses. De délicieux matchs où chacun réussit toujours à renvoyer la balle même si cela heurte, blesse ou potentiellement casse voire détruit l’autre. À ce petit jeu de massacre, qui pourtant fait rire, c’est la fille de l’ex-couple composé par Bacri et Jaoui qui y perdra le plus. Au point de faire douter Nina Meurisse de son propre talent. Après tout si elle a du succès en librairie, c’est parce qu’elle porte un nom célèbre. C’est là toute la richesse et la subtilité des scénaristes : savoir poser la question essentielle de la place de l’autre dans la société et la façon dont on se définit pleinement par rapport à celle-ci. La musique souligne les différents moments de la fête entre flamenco endiablé, rap pour les jeunes et karaoké navrant ou révélant des moments d’amour. Tout est souvent à double sens comme les choix de la réalisatrice de mettre parfois au premier plan ce qui paraîtrait anodin pour mieux révéler ce qui se dit au second plan. Enfin, la lumière avec laquelle travaille Yves Angelo, directeur de la photographie, est magnifique. Il arrive à alterner les moments d’un été chaleureux subissant des averses continues. Enfin, s’il faut retenir une chose, c’est la voix de Jean-Pierre Bacri. Il imite à la perfection Yves Montand, même si cela peut sembler risible voire pathétique quand il entonne Les feuilles mortes. Pourtant, il s’en tire plutôt pas mal, au point de vous inviter à rester jusqu’au générique finale car sa voix chante un autre morceau qui pourrait bien changer radicalement votre vision de l’acteur ! Agnès Jaoui réussit dans son cinquième long a délivrer un message sur le temps qui passe où Bacri est encore une fois exemplaire avec un texte que le duo a ciselé tel un merveilleux travail d’orfèvre.


Commentaires Facebook

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *