Petit Pays, quand la violence contamine l’enfance…


Synopsis : « Dans les années 1990, un petit garçon vit au Burundi avec son père, un entrepreneur français, sa mère rwandaise et sa petite soeur. Il passe son temps à faire les quatre cents coups avec ses copains de classe jusqu’à ce que la guerre civile éclate mettant une fin à l’innocence de son enfance. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Si le drame du Rwanda est connu du monde international, il existe un petit pays africain comme oublié entre le Congo, la Tanzanie et le Rwanda. Un Petit Pays qui a vécu la guerre civile et les horreurs du génocide du peuple rwandais. Il s’agit du Burundi. Si le monde en a moins parlé que le génocide au Rwanda, c’est qu’il est coincé au milieu d’immenses autres territoires. Le travail d’Éric Barbier, comme il le confie en interview, n’en fut que plus compliqué pour recomposer l’époque et les situations sans beaucoup d’images d’archives sauf celles apportées par Gaël Faye.

Petit Pays est l’adaptation de son roman, vendu à plus d’un million d’exemplaires et Prix Goncourt des lycéens. Une histoire de fiction dans laquelle le jeune auteur a inséré des morceaux de sa vie… il a connu le génocide du Rwanda, la guerre civile du Burundi son pays. Il est aussi issu d’un mariage mixte entre un blanc et une noire et il a dû fuir pour éviter de mourir. Pourtant, l’histoire est une fiction. Et en même temps c’est un peu la sienne : la fin de l’innocence, la guerre vue à hauteur d’enfant, ce moment où l’insouciance fait place à la dureté du monde des adultes même si la guerre semble lointaine. “Une violence que l’enfant subit de tout temps” comme le confie Éric Barbier, “celle des parents tout d’abord, des amis et ici celle d’une situation extrême”, car tout le long du film, le jeune Gabriel doit faire un choix entre être Français ou Tutsi.

La première force de l’adaptation d’Éric Barbier, (après avoir adapté brillamment La Promesse de l’aube en 2017) hormis le travail main dans la main avec le romancier, est d’avoir toujours raconté l’histoire du point de vue des deux enfants : Gaby et Ana. Djibril Vancoppenole et Layla de Medina sont les véritables soleils de l’histoire. D’ailleurs le personnage d’Ana est beaucoup plus présent que dans le roman car le réalisateur voulait montrer cette fratrie soudée et la présence de cette petite sœur auprès de Gabriel. Le conflit, quant à lui, reste au départ éloigné même il s’approche de la maison pour marquer les horreurs de cette guerre civile. Ce choix du réalisateur permet au spectateur de vivre comme les deux jeunes héros : ne pas tout comprendre, saisir des bribes de conversations d’adultes et ne pas percevoir la guerre civile qui couve comme le Burundi l’a vécue en 1993-1994 par manque d’informations.

Adapter ce roman a nécessité un véritable travail de recherche. Les faibles archives ont poussé Éric Barbier à se rendre sur place pour enquêter et préparer son tournage avec les habitants actuels. Avec sa directrice de casting, ils ont décidé de faire appel à des non-professionnels en majorité rwandais pour rendre la vérité de l’action et de la vie des années 1990. Par la même occasion, le réalisateur a pu s’appuyer sur les photos des souvenirs d’enfance de Gaël Faye pour les vêtements, les couleurs, l’état des routes… il a demandé à l’écrivain également auteur-compositeur et rappeur franco-rwandais de l’aider pour les musiques écoutées à l’époque. Enfin, il a aussi pu s’appuyer sur un documentaire unique de la vie au Burundi en 1992, juste avant la guerre civile : Gito, l’ingrat de Léonce Ngabo.

Mais ce sont surtout les Rwandais qui lui ont offert le meilleur de ce film avec des scènes vécues par les familles sur place comme la rencontre avec Léonide, la mère du vol de vélo, ou encore la cérémonie de mariage de Pacifique, le cousin du jeune Gabriel. Un passage émouvant et rituel portant d’un seul coup le film plus loin que la simple adaptation d’une œuvre de fiction. L’histoire racontée devient quasi-documentaire pour marquer à jamais une période, les conflits tribaux entre Hutus et Tutsis au Rwanda dont les conséquences se font sentir au Burundi. Les scènes de guérilla urbaines ou de vengeance par cette jeunesse en armes deviennent des morceaux de cruauté et de violence pour décrire l’horreur de la réalité des conflits de la fin du XXe siècle.

Pour ces moments, la directrice de casting a fait appel à des jeunes Burundais vivant dans le camps de réfugiés de Mahama (dans le sud-est du Rwanda, à la frontière avec la Tanzanie). Ils ont apporté leurs parcours personnels aux conflits représentés devant la caméra. En plus des populations locales, de ces acteurs non-professionnels, Éric Barbier s’appuie sur le couple de parents de Gabriel et Ana. Un couple dont l’interprétation est d’une qualité rare. Jean-Paul Rouve et Isabelle Kabano sont ces parents : ils ne jouent pas, ils vivent les personnages. L’acteur français apporte une profondeur qui émerge de films en films. Quant à l’actrice née à Bujumbura, la capitale du Burudi, elle apporte son vécu et son expérience des planches pour composer une mère tiraillée par ses origines.

Véritable révélation du film, Isabelle Kabano incarne Yvonne, la mère oscillant entre cette femme mariée à un blanc avec l’espoir d’une vie meilleure en France et cette personne dure dont le souhait est le divorce pour retourner dans sa famille, laissant ses enfants auprès de leur père. Une scène, ajoutée dans le film par rapport au roman, résume parfaitement l’état d’esprit d’Yvonne et claque avec violence aux oreilles du jeune Gabriel. Une scène devenue indispensable pour Éric Barbier. Au point qu’il ne pouvait plus faire l’impasse sur celle-ci. “Le problème est que mon mari voit ses enfants noirs et moi je vois mes enfants blancs” : une sentence définitive, présente dans les premières versions du roman de Gaël Faye. Une claque pour le jeune garçon plus violente que la guerre qui couve : comment peut-il dès lors trouver sa place et véritablement choisir un camp… si tant est qu’il doive faire un choix ?

Petit Pays ausculte un pays en pleine guerre civile, raconte aussi le passage de l’enfance à l’adolescence de deux enfants via une violence sourde et continue. Gabriel et Ana sont distants des conflits, notamment quand Gabriel lance à ses amis qu’il n’en a rien faire des différences entre Hutus et Tutsis car il ne sait même pas lui-même s’il est français ou tutsi… on lui demande de choisir une ethnie et non un pays. Et en même temps, ils sont marqués dans leur chair par la guerre civile d’un Burundi en crise. Avec une violence crescendo, plus forte que dans le roman, des images difficiles, le film pourra heurter les plus sensibles, mais Petit Pays est nécessaire pour comprendre comment la communauté internationale peuvent laisser des pays de côté quand des drames plus forts touchent les pays voisins.

Enfin, la musique (la bande sonore signée Renaud Barbier comme les morceaux musicaux) et le soin apporté à la reconstitution et aux costumes achèvent d’apporter la réalité historique de ce roman… aussi pardonnera-t-on au réalisateur les quelques erreurs de montage qu’il confesse lui-même : “le fait d’avoir des acteurs non-professionnels m’oblige à leur donner de la liberté… et au montage, il y a un énorme travail, les raccords c’est n’importe quoi, ma monteuse (Jennifer Augé) devenait folle parce que ce que je pensais c’est que le plus important c’est que ces gens donnent une certaine vérité”, lance-t-il pour conclure dans un éclat de rire comme pour exorciser la noirceur de l’histoire.


« Petit Pays ausculte un pays en pleine guerre civile, raconte aussi le passage de l’enfance à l’adolescence de deux enfants via une violence sourde et continue. »

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

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