Once Upon a Time in… Hollywood, introspection d’un système et d’un cinéaste à son apogée

Synopsis : « En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Quentin Tarantino, en voilà un nom qui fait hurler dans les chaumières. Décrié par certains et adulé par d’autres, il est de ceux qui fait parler et ne laisse indifférent. Cinéphiles comme néophytes, tous et toutes connaissent le nom avant de connaître l’artiste et encore plus l’homme derrière le masque. Tels Steven Spielberg, Christopher Nolan ou encore James Cameron, il est de ceux dont le nom résonne en chacun de nous (les rares qui peuvent se targuer d’avoir les complets droits créatifs sur leurs films). Que l’on connaisse ses films ou non. Et que dire des films. Si le néophyte qui se rend dans une salle obscure une fois toutes les trois années ne connaît pas sur le bout des doigts l’entièreté de sa filmographie, il en connaît forcément les plus grands. Ceux qui sont devenus cultes, ceux dont on connaît tous et toutes une note de musique, un plan, une séquence ou même un personnage. Si Quentin Tarantino est celui que les moins de trente ans ont adulés lors de leurs entrées en université de cinéma, ce n’est pas pour rien. Il a une identité en tant que cinéaste. Une patte artistique reconnaissable entre milles que l’on définit essentiellement par le prisme d’un terme : violence. Il aime la violence. Il aime violenter ses personnages. Principaux comme secondaires, les mettre face à la mort, que ce soit la leur, ou celles qu’ils causent sans regret. Un cinéma brutal qui stylise la mort et la violence pour la rendre jubilatoire, un pur trip qui ramène le spectateur à l’adolescence, cette période de la vie où l’on est en mesure de prendre du plaisir de la manière la plus débile possible. Aucune réflexion, simplement se laisser emporter par la frénésie du moment et de l’action. Néanmoins ce n’est pas que ça et ne serait-ce que pour réussir à procurer du plaisir aux spectateurs aux moments en question, il faut une certaine maîtrise de son art. Raconter une histoire qui repose sur des personnages qui ont de la gueule et qui évoluent dans un environnement où ils vont pouvoir s’émanciper, pour le meilleur comme pour le pire. L’on pourrait argumenter et analyser le style Tarantino en cherchant les corrélations (et dissonances qui développent et caractérisent une volonté d’émancipation et d’évolution au sein même du processus de raconter une histoire) entre les œuvres qui ornent les murs de la filmographie du cinéaste, mais là n’est pas le sujet… quoique. « Once Upon a Time in… Hollywood », l’oeuvre la plus proche et la plus éloignée de ce que représente dans la conscience collective un film de Quentin Tarantino ?

De Reservoir Dogs à Django Unchained, en passant évidemment par Pulp Fiction, si l’on se souvient des films écrits et réalisés par le cinéaste par le prisme d’explosions de violence, ce sont avant tout ses personnages qui en font le sel. Mettre en scène la chronique d’une vie, d’un personnage auquel est arrivé ou va arriver quelque chose d’extraordinaire. Un personnage souvent tourmenté, qui dans les prochaines heures, va croiser le chemin de personnages secondaires aux personnalités hautes en couleurs. Ce sont des purs films de personnages. Contrairement à ses confrères et la grande majorité des scénaristes et/ou réalisateurs, Quentin Tarantino ne met pas sur un pied d’estale l’histoire avec un grand H. Les personnages ont un objectif à accomplir et c’est uniquement par le prisme du chemin que va devoir parcourir ce même personnage pour atteindre sa destinée, que le cinéaste va mettre en place un univers, des personnages secondaires, des péripéties… « Once Upon a Time in… Hollywood » ne déroge pas à la règle et pousse le curseur à un niveau où le cinéaste n’avait encore jamais osé mettre les pieds. Ne rien raconter, ne le faire que substantiellement, ne donner aucun indice aux spectateurs forcément expectatifs de savoir ce qu’il va découvrir dans le nouveau film de Quentin Tarantino. Simplement introduire un univers (le Hollywood des années 60) et deux personnages, dont le spectateur, va suivre les pérégrinations. Il ne se passe rien de fondamentalement excitant.

Pas de fusils de tchekhov provocateurs, pas d’éléments déclencheurs, pas de péripéties telles qu’on l’entendrait… simplement le quotidien de personnages qui (sur)vivent à Hollywood. Quentin Tarantino se joue du spectateur, joue avec sa notoriété et l’image que le spectateur a de lui. Il sait que le spectateur s’attend à ce qu’il modifie la réalité dans le cas d’un film comme celui-ci, tout comme il sait qu’il est attendu sur des scènes de violence extravagantes. Le cinéaste joue avec l’expectation du spectateur pour finalement délivrer un film sans déroulé narratif conventionnel. On ne sait à quoi s’attendre mis à part ce que l’on connaît de l’histoire telle qu’elle s’est déroulée. Va-t-il ou ne va-t-il pas tuer Sharon Tate ? Se servir du contexte métatextuel pour créer une attente chez le spectateur, sans avoir à en déclamer une au sein même de son scénario pour tenir en haleine. « Once Upon a Time in… Hollywood » est en ce sens une chronique profonde de l’industrie hollywoodienne décryptée par le point de vue externe d’un marionnettiste qui décide de montrer ce qu’il y a à montrer. Ne pas tout montrer, simplement aller chercher les éléments qui vont permettre de créer des parallèles entre les vies dans le but de délivrer une chronique complète, qui ne se contente pas d’un seul point de vue, d’une seule carrière.

« Once Upon a Time in… Hollywood » c’est l’histoire de ceux qui restent dans l’ombre des grands, de ce pendant de l’industrie hollywoodienne qui ne connaît pas la gloire, car en compétition avec ceux que vous connaissez. Rick Dalton, acteur de secondes zones devenues hasbeen face à la montée des Bruce Lee, Steve McQueen ou encore du couple Roman Polanski/Sharon Tate. Quentin Tarantino réécrit l’histoire pour y mettre en lumière ceux qui n’ont pu l’être à cause des grandes stars, sans pour autant dénigrer ces mêmes stars qui, dans notre réalité, ont marqué l’histoire du cinéma. Mettre en lumière comment la compétition et le star-système sur lequel repose l’intégralité de l’industrie hollywoodienne, brise psychologiquement de réels talents qui perdent toute confiance en eux. Mais ne pas occulter le penchant positif de ce même star-système qui permet à certain.e.s de prendre confiance en eux.elles et de s’épanouir dans leurs nouvelles vies rêvées. « Once Upon a Time in… Hollywood » est incontestablement le film le plus positif du cinéaste, mais également son film le plus personnel. Une réelle introspection d’un cinéaste qui sur le papier n’a jamais échoué, mais a certainement douté à plus d’une reprise. Un cinéaste qui finalement se sert de sa notoriété pour mettre sur le devant de la scène des profils que l’on oublie beaucoup trop facilement. S’il parle de cette industrie par le prisme du parallèle entre Rick Dalton et Sharon Tate, il en parle également par la relation fraternelle entre Rick Dalton et Cliff Booth.

Il est un film de potes, un film où l’un des arcs narratifs principaux est l’alchimie entre Rick Dalton et Cliff Booth. Une amitié communicative, réjouissante et touchante. Quentin Tarantino démontre par sa mise en scène qu’ils se comprennent sans avoir à se parler, alors que son scénario va de son côté expliciter par le dialogue (avec les personnages secondaires) qu’ils sont là l’un pour l’autre et permettre à l’autre d’avancer autant personnellement que professionnellement. C’est une belle et positive amitié qui inculque au film cette vibe incroyable. Une énergie positive en toutes circonstances, extrêmement agréable à vivre au point où les longues virées silencieuses en voiture deviennent un plaisir inéluctable. Alors qu’il n’y s’y passe absolument rien. L’acteur et sa doublure. Leonardo DiCaprio, l’acteur, celui qui a de quoi s’exprimer, ce que l’on nomme plus couramment un rôle à Oscar. Brad Pitt, le cascadeur, celui qui n’a pas de quoi s’exprimer, mais qui avec rien, vous offre l’excellence. Une prestance, un charisme, une diction. Si Leonardo DiCaprio impressionne, Brad Pitt nous régale, mangeant littéralement celui dont il est censé être l’ombre. Et les personnages secondaires ne sont pas en reste. Le temps de présence à l’image ne représente rien si le personnage à quelque chose à exprimer. Si par la mise en scène et le dialogue, il marque l’esprit et ajoute une pierre à l’édifice qu’est cette chronique de l’industrie hollywoodienne. Quentin Tarantino soigne avec une précision incroyable chaque personnage. On pourrait les nommer faire-valoir, mais ils ne le sont pas. Ils existent de par eux-mêmes dans l’univers peint par le cinéaste et ont simplement besoin du duo principal pour être à l’image. Seul le personnage de Sharon Tate laisse croire qu’elle aurait pu, due, être plus à l’image. Tout un penchant de la chronique a besoin d’elle pour exister, elle est l’opposé de ce que représente Rick Dalton dans l’industrie, néanmoins elle n’est pas beaucoup plus à l’image qu’un autre personnage secondaire. Et à en voir les bandes-annonces, des décisions ont dû être prises pour raccourcir le film. Certains plans/séquences semblent avoir sautées et notamment des plans qui mettent en avant ce personnage.

Un scénario peu conventionnel, mais excellemment bien écrit si l’on ne se contente pas de la surface, mais finalement et si ce « Once Upon a Time in… Hollywood » s’adressait avant tout à ceux qui font et côtoie chaque jour cet univers ? Telle est la question que je me pose véritablement. Il y a de quoi s’ennuyer fermement alors que personnellement j’étais fasciné par le moindre plan. Fasciné par la manière dont Quentin Tarantino développe et soigne le moindre de ses personnages. Fasciné par la manière dont encore une fois il filme une version aussi fantasque que fantasmée de la gente féminine, mais toujours avec respect. Fasciné par la manière dont il n’utilise plus les références pour simplement se faire plaisir, mais plonge à bras le corps dans ce monde qu’il chérit tant, créant grâce à ses personnages ses propres références (autant musicales que visuelles). Fasciné par la manière dont avec Nancy Haigh (set decoration) et Robert Richardson (cinematographer) ils vont recréer de toutes pièces l’époque. Des décors d’une ampleur incroyable, des rues entières jonchées de boutiques, de passant.e.s et de voitures d’époque, ainsi que des morceaux d’autoroute bloqués et éclairés pour l’occasion. Il est un film d’une minutie redoutable afin que l’immersion soit totale et exemplaire. Utiliser le 8 et le 16 mm pour les extraits des shows dans lesquels joue Rick Dalton pour développer un background artistique plausible qui donne à croire qu’il a existé dans l’ombre de ceux qui ont marqué l’histoire, puis le 35 mm pour le reste du film.

« Once Upon a Time in… Hollywood » est un film d’auteur à 95 millions de dollars de budget. Utiliser une équipe de technicien.ne.s réduite à son minimum nécessaire et utiliser le budget pour l’objet cinématographique. Employer le budget pour créer des décors, des costumes, avoir assez de temps de tournage et pouvoir utiliser les bonnes caméras (la bonne taille de pellicule, les bonnes lenses…). Robert Richardson signe une photographie exemplaire, minutieuse et astucieuse afin de ne jamais surdécouper. Les plans sont longs et le crane (grue montée sur rail avec en son bout une caméra pouvant donc à la fois effectuer des mouvements à 360 en plus du travelling permis par les rails) est superbement employé afin de pouvoir passer d’un personnage à l’autre, d’un arc narratif à l’autre, sans aucune coupure à l’image. Fluidifier le récit pour que le spectateur se laisse bercer, encore et toujours, permettre une immersion au sein d’un univers dont chaque détail a été pensé. Il est un pur film d’auteur, un réel travail d’orfèvre qui a de quoi passionner et donner le sourire à quiconque travaille ou côtoie ce milieu chaque jour. Mais est-ce que c’est suffisant pour parler au grand public en plus de l’appât du casting de prestige ? Le grand public, amateur du Tarantino habituel ne va-t-il pas juste s’ennuyer ? Seul le temps nous le dira, en tout cas pour moi c’est un bonbon. Un régal à revoir pour maintenant le disséquer et analyser chaque détail tant technique (sonore, visuel…) que scénaristique.


« Ode au cinéma et à une industrie qui rend aussi heureux qu’elle détruit, un bonbon fascinant de minutie pour celles et ceux qui ne se conteront pas de la surface. » 


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