No Dormirás réalisé par Gustavo Hernandez [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : « 1984. Dans un hôpital psychiatrique abandonné, une compagnie théâtrale menée de main de maitre par Alma, expérimente une technique extrême de jeu. En privant ses comédiens de sommeil, Alma prétend les préparer à donner le meilleur d’eux-mêmes. Au fur et à mesure des jours d’insomnie, les acteurs ressentent des choses de plus en plus étranges… Bianca, jeune actrice en compétition pour le rôle principal, tente de percer les secrets de cet étrange endroit et devient bientôt l’objet de forces inconnues. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Mercredi 16 mai sort dans les salles françaises le nouveau film du réalisateur uruguayen Gustavo Hernandez. Desservi médiatiquement par une sortie en plein Festival de Cannes, le film risque pourtant de ne pas passer inaperçu de par son pitch alléchant et son contenu plus que surprenant. Récit horrifique sur une troupe de théâtre tentant une expérience extrême en plein cœur d’un hôpital psychiatrique No Dormiras apparaît comme une surprise aussi inattendue que bienvenue. No Dormiras place (comme son titre l’indique) la privation de sommeil comme high-concept central de son récit. Alors que les acteurs doivent délivrer des performances habitées au cœur d’une installation théâtrale peu commune (les spectateurs se déplacent au cœur d’un décor, passant de pièces en pièce pour observer les acteurs constituer un récit à la narration ainsi éclatée), en se basant sur un texte évolutif (la fin leur est inconnue au début du film), la directrice de la troupe (Belén Rueda, impressionnante en artiste jusqu’au-boutiste) décide alors de priver ses comédiens de sommeil, afin de les pousser, physiquement comme mentalement, dans leurs retranchements. De là démarre un film qui réussit à dépasser son concept tout en l’exploitant parfaitement.

« Voulant ainsi s’inscrire en héritier de Darren Aronofksy, ou du Martin Scorsese de Shutter Island, No Dormiras prouve son ambition et son intérêt. »

Ainsi, en évitant de se cantonner à son postulat, le film développe un nombre d’intrigues qui, en se nourrissant constamment de la tension horrifique imposée par le sujet et le lieu du film, servent l’intrigue globale tout en apportant au film. On pense donc au cinéaste Darren Aronofsky quand deux actrices sont opposées pour l’obtention du premier rôle de la pièce, et à la perversité de cette rivalité. Si la plus douée pour le rôle l’emporte, c’est bien la plus douée au sein de cette installation, donc celle qui se poussera le plus et, automatiquement, se détruira le plus. Création contre (auto)destruction, c’est même le thème central du film (amenant parfois malheureusement les dialogues à paraphraser l’image, là où le film déploie justement ses thèmes avec adresse au sein de son intrigue), avec cette metteuse-en scène donc on sait rapidement qu’elle n’en est pas à son premier fait d’armes. Elle l’avoue et le revendique, pour créer, il faut détruire, et se faire mal, et c’est justement ce leitmotiv qui passionne d’autant plus le spectateur. Jusqu’où ? Jusqu’où ira-t-elle (et le film avec) pour obtenir ce qu’elle considère comme la pièce parfaite ?

D’autant plus que l’on réalise rapidement les effets de la privation de sommeil. Fatigue physique, hallucinations allant jusqu’au dédoublement de l’esprit dans d’autres lieux ou temporalité (ce qui permet au récit de changer habilement la réalité dans laquelle évolue les personnages, troublant ainsi le spectateur sans jamais le perdre), l’un des enjeux du film, à travers ce personnage, devient donc de savoir qui va craquer, comment, et à quel niveau de gravité. C’est même là où le film trouve son intérêt principal, c’est-à-dire son imprévisibilité. Si une majorité de films d’horreur récents perdent de leur intérêt dans le fait que l’on devine très vite tout ce qu’il va se passer, No Dormiras échappe (dans l’ensemble, certains aspects narratifs étant trop usitées) à cela. Le film développe même un goût certain pour le twist (goût parfois trop prononcé malheureusement), qui conditionne le spectateur (à l’instar des personnages) à une concentration de tous les instants. En distillant des indices à travers sa réalisation (qui évite des lieux communs comme les filtres grossiers ou le trop-plein de jump-scares, malgré leur présence passagère), Gustavo Hernandez oblige le spectateur à s’impliquer, dressant ainsi un parallèle avec la pièce de théâtre mise en scène durant le film.

Si le piège du film de théâtre ennuyeux est évité, c’est aussi parce que l’installation théâtrale exposée permet une vraie réflexion sur la place du spectateur. Dans le film, l’intrigue est reconstituée en naviguant entre différentes pièces, performances, et le liant est les thèmes, l’ensemble, que l’on ne saisira pas en ayant loupé la moitié des saynètes, et c’est ainsi que le film trouve son propos le plus intéressant. En questionnant le voyeurisme (les acteurs se brisant physiquement pour le plaisir des spectateurs), inhérent au cinéma (thème lié à Hitchcock, inspiration évidente du film de par son cadre et le choix des acteurs), en faisant des spectateurs en salle un aspect central au-delà de l’intérêt économique, comment les impliquer directement dans une histoire qui se déroule sur un écran à plusieurs mètres d’eux ? La réponse est évidemment dans la qualité du film, qui se doit d’aligner des scènes indispensables à la compréhension globale, et des indices permettant au spectateur de jouer avec le film (ou l’inverse). Voulant ainsi s’inscrire en héritier de Darren Aronofksy, ou du Martin Scorsese de Shutter Island (avec lequel il partage le goût de la noirceur et de la manipulation psychologique, au sens médical du terme), No Dormiras prouve son ambition et son intérêt. À défaut d’être ce qu’il rêve d’être, il se trouve une identité de petite pépite, dont beaucoup ferait bien de s’inspirer.


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