Motherless Brooklyn, lettre d’amour à un quartier historique par Ed Norton

Synopsis : « New York dans les années 1950. Lionel Essrog, détective privé souffrant du syndrome de Gilles de la Tourette, enquête sur le meurtre de son mentor et unique ami Frank Minna. Grâce aux rares indices en sa possession et à son esprit obsessionnel, il découvre des secrets dont la révélation pourrait avoir des conséquences sur la ville de New York… Des clubs de jazz de Harlem aux taudis de Brooklyn, jusqu’aux quartiers chics de Manhattan, Lionel devra affronter l’homme le plus redoutable de la ville pour sauver l’honneur de son ami disparu. Et peut-être aussi la femme qui lui assurera son salut… »

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

On vit une époque où il est de plus en plus difficile de se singulariser au cinéma. Paraître original, créatif, sortir du lot dans un océan d’œuvres toutes plus nombreuses et disparates les unes que les autres. Évoluer dans un milieu où la difficulté n’est pas de vivre, mais de survivre face à un trop-plein. Aujourd’hui, tout a déjà été fait au cinéma. Toutes les histoires ont été racontées. D’une manière ou d’une autre. Tout a été montré ou exploité par le prisme de l’image et du son. Mais l’on a toujours envie que l’on nous raconte des histoires. Des cinéastes ont envie de nous raconter des histoires. Si certain.e.s se content de singer des cinéastes de renom et de talent, sans jamais réussir à les supplanter, d’autres s’affirment en utilisant leur propre voix. Une manière de faire, une manière de voir les choses, une sincérité propre à chacun.e et s’en servir afin de ne pas faire comme les autres. Acteur de talent, Edward Norton passe une seconde fois derrière la caméra afin de signer son retour sous le feu des projecteurs, cinq ans après sa prestation dans l’acclamé Birdman. Contrairement à Keeping the Faith, première réalisation parue en 2000, Motherless Brooklyn apparaît comme une œuvre bien plus personnelle. Réalisateur, scénariste, producteur. Trois casquettes pour un seul et même homme qui semble avoir consacré les trois dernières années de sa vie à la concrétisation de cette œuvre. Pour ne pas dire plus, la pré-production ayant certainement été bien plus longue et faite en parallèle de quelques projets pour lesquels il était acteur ou acteur de doublage (Sausage Party ou Isle of Dogs).

Film noir qui prend place dans le courant des années 50, Motherless Brooklyn suit les pérégrinations d’un certain Lionel Essrog, détective privé atteint du syndrome de la Tourette. Une simple idée scénaristique qui en dit déjà long sur l’envie de se démarquer de la part du cinéaste. Inculquer à son personne une singularité. Ce détail qui va marquer le film, mais également le spectateur qui inconsciemment va les associer lorsque dans le futur il en viendra à en parler à ses proches ou sur les médias sociaux. Se démarquer grâce à une idée qui va marquer le scénario de son emprunte. Une idée qui, fort heureusement, ne va pas être surexploitée, mais subtilement utilisée afin d’endurcir son personnage. Caractériser puis développer un personnage atteint par un handicap, mais dont le spectateur ne se moque pas. S’il a conscience de réaliser un polar, Edward Norton centre son récit autour de son personnage, et non autour de son enquête. L’enquête n’est fondamentalement qu’un prétexte afin de permettre au protagoniste de démontrer l’étendue de son humanité aux yeux du spectateur. Démontrer ce dont il est capable pour aider son prochain, pour aider celui ou celle qui compte à ses yeux et incarne des valeurs qui font de cette personne, quelqu’un qui mérite son attention. Aider et supporter à l’image de ce quartier de Brooklyn dont les pavés se meuvent suivant le flot intempestif et brutal de la société. Capitalisme, racisme, précarité et conflits humains sont au cœur de ce récit fleuve qui se veut être, par le prisme d’une enquête, la représentation d’un quartier en pleine expansion et confronté à de nombreux problèmes.

Lettre ouverte au quartier de Brooklyn, Motherless Brooklyn est un film qui se démarque de par cette sensibilité irréprochable dont fait part le cinéaste envers ses personnages et de ce quartier. Personnages qui, encore une fois, sont la réflexion du quartier en lui-même (ces aspects méprisants, mais également tendres et réconfortants). Une lettre touchante et attachante, même si fondamentalement manichéenne et peu surprenante. Motherless Brooklyn est un film qui repose sur une structure narrative solide, aux dialogues fondamentalement bien écrits, mais qui ne surprend aucunement dès lors que l’on a remarqué la manière avec laquelle le cinéaste regarde ses personnages. Il est doux, sensible et jamais dans le jugement. Ce qui rend le film par moment trop gentillet et naïf vis-à-vis de certaines situations. Edward Norton réussit malgré tout à conserver l’attention du spectateur grâce à des fulgurances rythmiques haletantes et un changement progressif de tonalité. Du jour à la nuit, d’une course poursuite dans les rues de Brooklyn qui cite ouvertement un certain French Connection à l’entrée dans un club en plein Harlem. Edward Norton ne quitte pas Brooklyn, il lui apporte ce sang neuf dont la ville a fondamentalement besoin. Un sang neuf représenté par un nouveau quartier de New York qui de son côté apporte énormément avec l’avènement de la culture noire et plus précisément du jazz.

La musique devient importante, la musique se fait de plus en plus présente (jusqu’à rendre des dialogues peu compréhensibles), entêtante et emporte avec elle le tempérament du protagoniste. Edward Norton délaisse une nouvelle fois son enquête au profit de l’écriture d’une nouvelle lettre ouverte. Cette fois envers le jazz. Démontrer que si la société se divise et cherche à diviser le peuple, la musique quant à elle rassembler et aider à se laisser aller. Nous faire ressentir des émotions, nous permettre de nous évader, de lâcher prise. Autant que le quartier de Brooklyn puisse l’être, Daniel Pemperton devient un personnage à part du film. Une musique entêtante, rythmée, réflexion de l’évolution de ton du film, mais également des émotions ressenties par le protagoniste. Une bande originale fabuleuse, d’une force et d’une portée telle, qu’elle en vient à supplanter la mise en scène du cinéaste qui ne paraît pas à la hauteur de ce que l’on entend. Ce qui va être préjudiciable au film à de nombreux moments, même si Edward Norton ne délaisse jamais son traitement visuel. Si trop didactique et rarement mémorable malgré quelques superbes fulgurances, Edward Norton soigne ses cadres afin de laisser paraître une ville organique, vivante et crédible de jour comme de nuit. Brooklyn est belle et nous apparaît sous son meilleur jour, tout comme ses personnages, évoluant dans des milieux qui leur sont propres (un soin apporté à la localisation de chaque personnage secondaire afin que ces lieux ne soient pas choisis au hasard, mais apportent un sens plus ou moins subtil).

Si peu original, ni même créatif, Motherless Brooklyn est un hommage au film noir des années 50 qui ne se contente pas de singer ses homologues. Il en emprunte les codes (notamment dans la mise en scène et la gestion des éclairages) pour les exploiter à sa manière, avec sa propre sensibilité. Motherless Brooklyn est un film attachant grâce à ce regard tendre et sensible porté envers son personnage principal, et par réflexion, envers son décor premier : Brooklyn. Il ne parle pas, mais il bouge, il vie et évolue au grès de la société. Brooklyn est au cœur de toutes les discussions et de toutes les disputes. Un quartier fragile, mais beau et fort malgré tout. Edward Norton signe une belle lettre d’amour envers ce quartier et ses habitants qui ont des valeurs. Un film qui aurait mérité d’être écourté, qui a tendance à trop faire parler ses personnages, qui se sert trop du handicap de son protagoniste comme d’un ressort comique et qui d’un point de vue artistique n’est pas époustouflant, mais qui est doté d’un charme véritable. Un film qui a une âme, qui est beau et bienveillant grâce au regard sincère de son cinéaste.

« Ed Norton conteur au grand cœur. Se servir des codes du film noir comme prétexte à l’élaboration d’une lettre ouverte musicale à un quartier en proie à l’évolution sociale. »


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