Midsommar, un doux et intense cauchemar éveillé selon Ari Aster (Hereditary)

Synopsis : « Dani et Christian sont sur le point de se séparer quand la famille de Dani est touchée par une tragédie. Attristé par le deuil de la jeune femme, Christian ne peut se résoudre à la laisser seule et l’emmène avec lui et ses amis à un festival estival qui n’a lieu qu’une fois tous les 90 ans et se déroule dans un village suédois isolé. 
Mais ce qui commence comme des vacances insouciantes dans un pays où le soleil ne se couche pas va vite prendre une tournure beaucoup plus sinistre et inquiétante. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

2018. Après l’exploration de cet art qu’il chérit tant par le prisme de sept courts-métrages, Ari Aster devient cinéaste à part entière et se lance dans la cour des grands. Un premier long-métrage, un premier événement, le début de ce qui s’annonce d’ores et déjà comme une très grande carrière. L’on pourrait parler de chiffres, mais il est fondamentalement plus intéressant d’évoquer son travail et le bouche-à-oreille phénoménal provoqué grâce à ce même travail. Si Hereditary ne nous avait pas autant convaincus que beaucoup de spectateurs, difficile de dire qu’il ne représentait pas l’oeuvre d’épouvante créative que beaucoup attendaient. Trop conventionnelle dans le fond, car reposant sur quelques artifices et stéréotypes propres au genre, mais formellement éblouissante aujourd’hui malheureusement rare. Épaulé par son directeur de la photographie Pawel Pogorzelski, Ari Aster avait démontré connaître ce médium qu’est le cinéma. Chercher à mettre mal à l’aise le spectateur. Jouer sur les perspectives en se servant des bonnes focales afin de démontrer qu’il est ce marionnettiste qui contrôle rigoureusement ses personnages. Ne pas chercher la facilité. Préféré créer, étirer puis développer une ambiance au détriment de jump-scare ou autres effets de design sonore haletant aujourd’hui putassiers, grossiers et pas intéressants. Chercher à mettre mal à l’aise afin de marquer sur le long terme, et non pas de faire peur à instant T que l’on oubliera quelques secondes après.

Un an après, vous avez encore en mémoire le claquement de dents de Charlie incarnée par l’actrice Milly Shapiro ? Rassurez-vous, vous allez le conserver tout en ajoutant dans un autre coin de votre tête de nouveaux sons et de nouvelles images qui ne seront pas prêtes de vous quitter. Avec Midsommar, Ari Aster progresse son exploration de la folie humaine au travers d’une oeuvre aussi pure que dévastatrice. Le passage du premier au second long-métrage est généralement intéressant, car annonciateur de l’ambition créative, ou non, du metteur en scène. A-t-il de la suite dans les idées ? Va-t-il aller plus loin ou va-t-il simplement faire comme les autres ? Si dernièrement Jordan Peele m’a, personnellement, véritablement déçu avec un US divertissant, mais d’une suffisance rebutante sur bien des points, Ari Aster frappe exactement là où il se devait de frapper. S’il avait déjà majoritairement tourné le dos aux facilités redondantes et aberrantes du cinéma d’épouvante post 90, le cinéaste prouve une bonne fois pour toutes qu’il ne veut pas faire comme les autres. Après une longue, mais exquise introduction où il donne le ton, tout en dévoilant l’étendue de son talent de technicien cinématographique hors pair (un cadrage impérial, jeux sur le hors champ, utilisation du ralenti pour oppresser avec l’aide du sound design…), le cinéaste entraîne le spectateur, accompagné des personnages, dans un lieu en dehors du temps. Un lieu où il ne fait jamais nuit, une parenthèse temporelle où le rêve et la réalité ne font finalement plus qu’un.

Le Midsummer Festival (réinterprété en Midsommar pour le film), est en réalité une journée de fête païenne qui célèbre l’arrivée de l’été chaque 21 juin de l’année, à savoir la journée la plus longue de l’année. Ce que l’on nomme plus couramment le Solstice d’été. Une célébration qui a émergé suite à la création du catholicisme et à la Saint-Jean-Baptiste, fêtée chaque 24 juin. Si cette célébration n’a pu lieu d’être aujourd’hui (“transformée” cependant dans des pays comme le Québec en la Fête Nationale du Québec), elle existe néanmoins toujours dans un pays comme la Suède. Elle n’a plus aucune portée religieuse, mais a pour ambition de célébrer la nature et le retour de la lumière. Terrain de jeu parfait pour celui qui désire transgresser les règles du cinéma d’épouvante conventionnel. Ari Aster s’approprie les codes de cette festivité (costumes blancs avec quelques notes de couleur, éléments de décor significatif, couronnes de plantes…) et va les grossir afin de faire de cette célébration joyeuse et anodine, un véritable culte païen. Créer une secte dont la jovialité étrange va faire naître en chaque spectateur un malaise qui ne va cesser de grossir jusqu’à la dernière minute du film. Midsommar est un film aussi indéfinissable que fascinant.

Après une introduction extrêmement stylisée, tant par les propositions d’éclairage, que dans le sound design ou les choix de cadrage proposés, Ari Aster ne va plus chercher à styliser. Si le film est d’une rigueur incroyable dans son sens du cadre, son directeur de la photographie se permet de ne pas toujours chercher LE plan à la composition et à la symétrie parfaite. Si le besoin de mouvement ne se fait pas ressentir, il ne va pas en chercher, mais va utiliser un simple plan fixe (ou paraissant fixe à l’aide d’un steady-cam par exemple). Pas de surdécoupage, pas d’effets visuels ou sonores qui viendraient entraver la perception du spectateur et son imprégnation dans ce culte dont l’étrangeté provient de la lumière. Faire de la lumière, cet élément aussi immatériel qu’absent du cinéma d’horreur, le cœur névralgique de l’oeuvre. Une lumière éblouissante, omniprésente, qui met en valeur la nature et chaque élément que l’on nous montre à l’image. C’est beau, chatoyant, bucolique et onirique. Aucun moyen d’avoir peur sur l’instant, de sursauter ou d’être terrifié. Et pour autant, Ari Aster va se servir de cette même lumière, de ce blanc immaculé et cette joie de vivre qui abonde en ce lieu, afin de vous mettre en confiance dans le simple but de vous hypnotiser pour mieux vous terrifier par la suite. Tels les personnages du film, le spectateur se laisse bercer jusqu’au moment où la folie va frapper. Petit à petit, elle va grimper telle une araignée dans sa toile. Va gagner en tension, sans pour autant devenir crispante ou tétanisante. Bien au contraire, vous allez rester captif. Captivé, hypnotisé par ce culte païen enivrant dans un premier temps, jusqu’au moment où malgré des actes d’horreur, vous allez vous remettre en question en tant qu’être humain non-manichéen et imparfait.

Ari Aster tient son film à bout de bras, 2h20 durant. Si l’histoire est extrêmement simple, elle suffit amplement afin que le cinéaste développe un univers à part entière. Une réelle note d’intention horrifique dont l’horreur n’est pas en surface, mais bel et bien dans la volonté de vous hypnotiser tel que les personnages, aussi jeunes et téméraires, qu’ils peuvent l’être. Un scénario qui néanmoins, va plus loin que la simple note d’intention avec en son cœur une satire de l’homme de race blanche (culte païen oblige il va au bout de son idée première), mais également un propos sur la famille et la confiance envers son prochain. Que ce soit d’un point de vue amical, familial ou amoureux. Thématique que l’on raccorde parfaitement à son précédent film, et en ce sens, il n’est aucunement difficile de voir en ce Midsommar, la substance de la suite spirituelle non avouée, mais à peine dissimulée. Un rêve éveillé, un trip spirituel onirique, envoûtant, psyché et terrifiant. Véritable descente aux enfers au sein même de votre esprit, qui ne vous terrifiera pas durant votre voyage, mais entrera dans votre mémoire. Midsommar c’est un film unique, une expérience horrifique unique en son genre qui fait un bien fou et prouve tout le talent de son metteur en scène Ari Aster.


Trip spirituel psyché qui contourne et se joue des codes du cinéma d’horreur, réel pépite unique et salvatrice pour un genre qui en manque terriblement.


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