Les Traducteurs, sous l’influence directe d’Agatha Christie


Synopsis : « Isolés dans une luxueuse demeure sans aucun contact possible avec l’extérieur, neuf traducteurs sont rassemblés pour traduire le dernier tome d’un des plus grands succès de la littérature mondiale. Mais lorsque les dix premières pages du roman sont publiées sur internet et qu’un pirate menace de dévoiler la suite si on ne lui verse pas une rançon colossale, une question devient obsédante : d’où vient la fuite ? »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Après la revisite du fameux film d’enquête policière, le whodunnit ?, par Rian Johnson en novembre dernier, au tour de la France. Surprise, à la baguette, on retrouve Régis Roinsard, réalisateur de la comédie sociale Populaire en 2012 (avec Déborah François et Romain Duris). Inattendu dans ce type d’exercice, on comprend très vite ce qui a attiré le réalisateur français dans cette histoire après huit ans d’absence. En filigrane, se dessine une critique de la société entre les puissants et les soumis représentés respectivement par les grandes maisons d’édition et les traducteurs obligés de trimer à un rythme soutenu pour éviter que le roman à succès ne fuite sur internet.

Internet est le grand ennemi dans ce film pour l’éditeur rustre et glacial, Lambert Wilson… surtout quand dix pages du troisième tome de Dedalus (sorte de Millenium français) fuitent. Qui est le coupable ? Quel traducteur a décidé de livrer ces pages ? Ils sont neuf, enfermés dans un bunker, sans contact avec l’extérieur, sans téléphone portable, sans aucun moyen même de communiquer avec leurs proches afin d’éviter tout élément parasite qui pourrait les empêcher de mener la traduction à son terme et de publier dans les temps le livre tant attendu.

Dans cet enfermement pour garder le secret se dessine une carte des difficultés et une critique de la mondialisation. Dans une course où tout le monde veut tout, tout de suite (le dernier film dès sa sortie, le dernier roman à succès sans attendre les traductions officielles), ce polar oblige pour le spectateur à un moment de réflexion à l’ancienne : prendre le temps de chercher le coupable, comprendre ses motivations. Une mécanique intellectuelle compliquée puisque le scénario multiplie les fausses pistes dès le démarrage de l’intrigue.

Durant 1h45, le spectateur cherche à comprendre les réelles motivations de celui qui fait fuiter les pages en ligne… Et si c’est dans l’anonymat conservé par l’auteur du roman à succès, Oscar Brach, qu’il fallait chercher la réponse. Un écrivain anonyme, aussi anonyme que le sont les neuf traducteurs. Il est rare qu’un traducteur soit connu. Il n’est qu’un nom au dos de la page du titre, rarement regardé, car le lecteur ne souhaite qu’une chose, une fois le livre en mains, dévorer l’intrigue. Une question sous-tend l’enquête policière : comment ces traducteurs pourraient-ils sortir de l’anonymat pour atteindre la célébrité comme Oscar Brach ? Cette question relance le jeu de piste et la recherche des motivations de toutes et tous. En publiant ces dix pages sur internet, le coupable ne souhaite finalement qu’une chose : la reconnaissance.

Quand le film pose la question de la volonté de reconnaissance et célébrité du traducteur, le réalisateur se fait acerbe et les piques sont distillées avec méchanceté par le personnage d’Eric Angstrom, joué par Lambert Wilson. Il écrase tout lemonde autour de lui. Il est dans le contrôle permanent pour atteindre son unique but : le succès et uniquement le succès pour toujours plus de lumière quand Brach reste dans l’ombre. Aussi, quand les dix premières pages fuitent, la machine déraille et Lambert Wilson également. Au point, que l’acteur cabotine un peu trop en imposant une dramaturgie shakespearienne qui ne sied pas au rôle, provoquant par moment le côté grotesque de la farce… et si finalement tout ceci n’était qu’une farce ? En effet, cette grandiloquence amène le spectateur à se poser la question de la farce et de la manipulation. Car qui est manipulé au final ?

Pour troubler la manipulation, le puzzle de la découverte du coupable se fait à coup de flashback. Au jeu du chat et de la souris, Lambert Wilson n’est sans doute pas l’être supérieur qu’il prétend. Dès le début, le spectateur perçoit le coupable mais ses motivations ne se dessinent qu’au fur et à mesure du déroulé de l’histoire. Les twists sont efficaces mais n’entraînent pas des virages à 180° et c’est l’observation de certaines scènes qui amènent à comprendre le drame qui sous-tend toute l’intrigue de cette fuite sur le net.

Cependant, là où le film devient malin, c’est quand il évoque la machination pour le vol des fameuses pages du livre… toute la mécanique se met en place et s’apprécie avec délice. Mais comme tout bon magicien, le spectateur est entraîné sur une fausse piste. Pendant qu’il regarde ailleurs, il ne voit pas qu’il est manipulé et que d’autres secrets se cachent encore pour mieux détourner notre regard de la vérité. Cette vérité éclate au grand jour dans l’ultime climax du film, confirmant ce qui était sous-jacent depuis le début.

Si par moment, l’intrigue devient secondaire, c’est pour nous emmener sur les traces d’un Gosford Park où le coupable n’a plus d’importance car la peinture du microcosme dépeint prend le pas sur l’enquête. Alors entre en scène comme renforcés la froideur des décors, l’absence de chaleur entre les personnages, le côté bleuté de la photographie et surtout la partition musicale composée par le trompettiste japonais Jun Miyake. La musique qui berce le film est digne des westerns des années 1970 où l’affrontement se résume finalement à un duel savamment orchestrée par Régis Roinsard entre le bon et le truand.

Le réalisateur appuie ce côté western par des plans resserrés sur des visages, des mains, des objets pour insister sur l’imaginaire commun de ces espaces vides et froids, balayés par le vent et le sable comme dans tout règlement de compte. Chaque personnage a sa place et son morceau de bravoure. Si Sidse Babett Knudsen tempère son jeu, Olga Kurylenko utilise sa personnalité mystérieuse pour mieux troubler le spectateur mais dans ce casting impeccable, Alex Lawther révèle une composition épatante. Encore une fois, dans un français impeccable, il joue et se joue de nous pour mieux imprimer sa marque derrière une silhouette en apparence fragile.

En utilisant au mieux la physionomie des personnages, le réalisateur compose une galerie de portraits attachants ou détestables puisque tous ont un secret bien caché ajoutant du sel à l’intrigue imaginée avec malice par Régis Roinsard. En prenant plaisir à mener cette enquête, le spectateur suit les petits cailloux semés sur un chemin sinueux afin de garder tous les sens en éveil et ne révéler son final inattendu que dans un duel en prison épatant où le coupable devra baisser les armes. Un film policier français de cet acabit ne se refuse pas surtout quand il se patine d’une légère influence britannique, à la mode Agatha Christie moderne.


« La musique qui berce le film est digne des westerns des années 1970 où l’affrontement se résume finalement à un duel savamment orchestrée par Régis Roinsard entre le bon et le truand. »


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