Les Confins du Monde réalisé par Guillaume Nicloux [Sortie de Séance Cinéma]

 

Synopsis : « Indochine, 1945.
Robert Tassen, jeune militaire français, est le seul survivant d’un massacre dans lequel son frère a péri sous ses yeux. Aveuglé par sa vengeance, Robert s’engage dans une quête solitaire et secrète à la recherche des assassins. Mais sa rencontre avec Maï, une jeune Indochinoise, va bouleverser ses croyances. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Dans le paysage du cinéma français, Guillaume Nicloux est un cinéaste à part. Un explorateur, un amoureux du cinéma qui s’essaye à chacun des genres qui existent. Il se plonge et se perd corps et âme dans des scénarios aux personnages torturés, dans des films majoritairement tout aussi torturés. Malheureusement, la simple prononciation du nom Guillaume Nicloux, évoque pour certains une passade sombre et obscure pour le cinéma français. Une Affaire Privée, Cette Femme-là, Le Concile de Pierre puis La Clef. Quatre films réalisés consécutivement (parus en l’espace de 5 ans), quatre films qui s’essayaient à des registres où le cinéma français n’osait plus s’aventurer. Du polar et du cinéma fantastique. Des œuvres portées par des têtes d’affiche qui profitaient des projets en question afin de s’aventurer hors des sentiers dont elles étaient familières.

Quatre films dont on a du mal à savoir s’ils sont bons ou mauvais, quatre films qui très concrètement laissent dubitatif, mais dont on a envie de dire : au moins, ils ont essayé. On ne va pas se mentir, lorsqu’on en arrive à cette phrase ce n’est rarement bon pour le film en question. Néanmoins, on sentait au travers des œuvres en question une volonté d’explorer des genres, bien trop exploités par le cinéma français. Depuis le cinéaste Guillaume Nicloux a décidé de s’attacher à Gérard Depardieu. D’en faire sa muse et de jouer avec l’aura qu’il dégage aujourd’hui au travers d’œuvres aussi métaphysiques qu’expérimentales. Gérard Depardieu ne joue pas, ne joue plus. Il est, dans les films Valley of Love et The End, Gérard Depardieu. Le cinéaste, également ami proche de l’acteur mondialement connu, le sait et en joue au travers de ses films. Il met en scène l’acteur et joue avec sa carrure, avec sa voix et son charisme néanmoins toujours présent. C’est incontestablement ce qui offrait au film The End une saveur proche du mysticisme qui nous avait enivrés, contrairement à l’inconsistant Valley of Love.

Voir Guillaume Nicloux s’attaquer, avec Les Confins du Monde, au registre du film de guerre historique n’est finalement pas une surprise. Surtout lorsque ce dernier s’attaque à la guerre d’Indochine et plus particulièrement à ceux qui la subissent. Avec un tel réalisateur à la barre du projet, impossible de ne pas se douter que Les Confins du Monde allait être un film de guerre à part. Un film de guerre où la guerre est psychologique et non pas physique. Tout du moins dans ce qui est montré. Les combats ne sont qu’une partie infime du film. Des combats qui ne sont autres que les moments les moins intéressants du film. Nécessaire à l’avancée du récit, mais bien moins inspirés visuellement que le restant de l’œuvre. Guillaume Nicloux semble être un réalisateur tout autant dans la maîtrise que dans le moment. Un pur metteur en scène, à défaut d’être un grand scénariste. Ce qui n’est en aucun cas péjoratif. Les Confins du Monde, un titre évocateur pour un film dont les arcs narratifs principaux vont chercher à développer les traumatismes de chacun des personnages principaux comme secondaires. Les Confins du Monde pour évoquer les ennemis, pour évoquer les différents types d’ennemis auquel l’homme doit confronter au cours du son existence. Et notamment un. On parle bien évidemment de soi-même. « Il y a des ennemis contre lesquels on ne peut pas luter. »

Entre le drame psychologique intimiste et le film de vengeance, Les Confins du Monde trouve son intérêt au travers du travail de Guillaume Nicloux et de David Ungaro. Fidèle à ses habitudes, le cinéaste français fait du développement introspectif respectif à chaque personnage son cheval de bataille. Des remises en question et traumatismes aussi physiques que psychologiques qui vont influer sur leurs états émotionnels et par conséquent sur les relations qu’ils vont développer les uns avec les autres. Pour le pire, comme pour le meilleur. Même si ce n’est pas sa force première, Les Confins du Monde dispose d’une trame bien écrite. De la caractérisation des personnages, jusqu’à leurs choix et réactions, tout est suffisamment logique pour inculquer une impression de naturel et permettre au spectateur de s’immerger au sein de l’œuvre. Le scénario se perd, et nous perd, lorsqu’il se penche plus en détail sur l’aspect social du récit, ainsi que sur la quête de vengeance, fondamentalement fer-de-lance du personnage principal. Si cette quête de vengeance est utile au bon développement de la trame, tout le reste n’est que superflu et élément ajoutés afin d’implémenter l’œuvre d’un background plus solide. Intéressant sur le papier, mais à l’image aussi inutile que le personnage incarné par Gérard Depardieu. Du superflu qui vient amputer la partie la plus travaillée et intéressante de l’œuvre.

Guillaume Nicloux signe son œuvre la plus aboutie. C’est par sa mise en scène et sa direction d’acteur.rice.s que le cinéaste va dupliquer les intentions scénaristiques et caractères des personnages. Des personnages caractériels, dont les tourments vont être mis à nu par une caméra toujours à hauteur humaine. Une caméra qui ne va jamais écraser et oppresser les personnages, mais au contraire les exposer face au danger. Un danger visible ou invisible; un danger qui peut-être matériel ou immatériel; un danger qui peut-être humain ou végétal. Un mysticisme fidèle au cinéma de Guillaume Nicloux, que l’on retrouve dans l’exploitation et l’omniprésence de la forêt indonésienne. Une forêt qui de par son immensité et sa densité peut-être fatale. Une forêt qui est vive, presque vivante grâce à une colorimétrie qui va jusqu’à la saturation de la moindre couleur présente à l’image. Épaulé par l’anamorphique et le format 2.35 : 1, Guillaume Nicloux soigne sa mise en scène afin de réaliser de belles compositions. Une image structurée, belle et chatoyante. Une “image de cinéma” dans toute sa splendeur afin d’amplifier l’aspect contemplatif de l’œuvre. L’homme face à la nature, l’homme face à lui-même.

S’il n’a pas la folie, l’audace et l’arrogance aussi jubilatoire que déconcertante (ce qui en fait un chef-d’œuvre absolu) d’Apocalypse Now, Les Confins du Monde en a tout de même l’imagerie transcendantale. Se servir de l’image (et en l’occurrence du 35 mm et de l’anamorphique) afin de créer de véritables tableaux qui parlent plus que de beaux et simples discours. Un travail pictural avec en son centre des êtres humains désemparés, redevenant des animaux avec quelques excès d’humanité et de conscience. Certains plans frappent, marquent de par leurs beautés. Ils racontent le film et se suffisent presque à eux seuls. On n’occultera tout de même pas un excellent casting porté par le trio impressionnant Gaspard Ulliel, Guillaume Gouix et Lang-Khê Tran (dont c’est le premier film).


« Un scénario qui s’éparpille rattrapé par une atmosphère, un mysticisme enivrant créé par un travail pictural somptueux faisant de l’homme la proie et le chasseur. »


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