Le Traître, la mafia en bout de course ?


Synopsis : « Au début des années 1980, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s’enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l’histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Marco Bellocchio aime les défis : réaliser un film de procès qui plus est sur la mafia. Le film de justice est un genre dont les Américains sont les grands champions… aller sur leur terrain est risqué. Quant à la mafia, voilà un sujet ressassé, consommé mais dont les Italiens ont des difficultés à s’emparer. Un peu comme la France avec la guerre d’Algérie pour vous donner une idée de comparaison sur la thématique “histoire sombre du pays”.

Pourtant, Marco Bellocchio s’honore de cette tâche en s’appuyant sur un scénario sans faille, en choisissant l’acteur parfait pour interpréter Tommaso Buscetta et surtout en utilisant une image surannée, colorée années 1970-1980 pour plonger le spectateur dans une période sombre de l’Italie où la mafia règne en maîtresse du pays, où les juges sont assassinés et où la peur est dans un seul camp, celui des honnêtes citoyens.

Marco Bellocchio brosse le portrait d’un repenti, un homme de la mafia qui a voulu s’isoler. Un simple soldat mais pourtant au courant de tout. Tommaso Buscetta décide de quitter la mafia où moment où deux “familles” criminelles s’unissent. Le voilà parti pour le Brésil, avec sa troisième femme et ses jeunes enfants pour savourer une certaine tranquillité, se reposer loin de tous, loin de ce que la mafia est devenue : une organisation criminelle dont le contrôle du marché de la drogue est devenu la seule politique. Une drogue dont Tommaso veut s’éloigner parce qu’il estime que ce n’est pas ça la mafia.

Cependant comme dans toute histoire italienne, la famille s’est sacrée. Et quand on poursuit la famille de Tommaso alors ce dernier va se venger. La demande d’extradition du Brésil vers l’Italie autour de vente de drogue et de blanchiment, amène le procès où le réalisateur réussit le tour de force de retourner le film à l’américaine en une farce dont seuls les Italiens ont le secret.

La force du Traître est de réussir à nous amener dans une vaste comédie où les paroles fusent comme dans le théâtre de boulevard. Une vaste Comedia dell’arte où chaque confrontation entre Tommaso et ses anciens “amis” virent à la farce. Pourtant malgré ces procès délirants, ces joutes verbales jubilatoires, se dessine en filigrane le portrait d’une Italie qui va mal, un pays corrompu jusqu’au plus sommet de l’État et où l’issue ne peut être que fatale, puisque tout le monde a en mémoire la mort du juge Falcone, engagé dans la lutte anti-mafia.

Mais si des têtes tombent, le réalisateur montre que la mafia a des ramifications telles que pour chaque tête coupée, une autre repousse telle l’hydre de Lerne dans la mythologie greco-romaine. Alors se dressent des juges, des avocats mais leurs pouvoirs sont vite limités. On le comprend, même sans connaître l’histoire du juge Falcone, on sait que rien ne va se dérouler comme prévu et que seuls les membres de la mafia peuvent faire tomber la mafia. Le traître dépeint une société qui ne peut s’appuyer sur ses institutions pour condamner les coupables. Une société gangrénée par la corruption car elle a laissée faire.

C’est là le deuxième pan du film de Marco Bellocchio : si la mafia est clairement pointée du doigt, il désigne aussi son pays comme coupable d’avoir permis à une telle situation de s’installer. Le système judiciaire et politique du pays datant des années d’après-guerre et surtout des “années de plomb” pendant lesquelles l’Italie sombra dans un réel chaos. La force du traître est de dénoncer un système qui fait du tort à l’Italie et dont les répercussions sont encore évidentes aujourd’hui. En racontant un système vieux et fatigué, Marco Bellocchio montre les failles de son pays et sa souffrance où finalement le salut ne pourra venir que de l’intérieur du mal, des rangs même de la mafia.

Cet intérieur est représenté par Pierfrancesco Favino impérial et exceptionnel. Il est la force du film, il prend son personnage à bras-le-corps et pourtant laisse exister le casting autour de lui notamment lors des confrontations jubilatoires des procès. Sans jamais phagocyter ni l’histoire, ni le personnage, l’acteur italien livre une composition hallucinante où rien n’est caché de ses forces comme de ses faiblesses. Oublié injustement à Cannes en mai dernier, Le traître se suit comme un polar puis s’apprécie comme un film de procès pour laisser un goût amer en bouche. En Italie, la justice semble exercée par les organisations criminelles mais au final semble poindre un peu de lumière… car des femmes et des hommes ont envie de se dresser contre le système mafieux.


« Le réalisateur réussit le tour de force de retourner le film à l’américaine en une farce dont seuls les Italiens ont le secret. »


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