Le Marché de la VoD, notre point de vue de simples consommateurs


Pour les intéressé•e•s, on vous met à disposition la lettre écrite par Adam Aron, CEO et President du groupe AMC Entertainement et adressée au Chariman de Universal Studios, Donna Langley


Pas une analyse. Pas une expertise, car nous ne le sommes pas. Une simple observation. Une ouverture au questionnement et à la discussion autour d’un sujet finalement important dans l’évolution d’un art que l’on chérit tous. Présent depuis le début des années 2000, pour ne pas dire la fin des années 1990 avec l’expansion de l’internet et la démocratisation des ordinateurs, le développement des nouvelles technologies a permis au système de vidéo à la demande de prendre des proportions impensables il y a vingt ans de ça. Si à cette époque on pensait à ce qui allait remplacer le DVD, aujourd’hui on se demande ce qu’il va advenir du format physique. Qu’on le veuille ou non, les modes de consommation évoluent, et ce, à une vitesse qui ne peut que nous dérouter. Ne pas nous forcer à changer nos habitudes, mais nous pousser à voir que sur le long terme, ces habitudes qui sont les nôtres aujourd’hui, devront, elles, très certainement évoluer avec cette évolution du marché. Tel que n’importe quelle forme d’art, le cinéma est avant tout un marché. Un business qui permet à des centaines de milliers de techniciens et d’artistes de vivre lorsque la situation leur permet de travailler.

“The results for ‘Trolls World Tour’ have exceeded our expectations and demonstrated the viability of PVOD”

Jeff Shell, PDG de NBCUniversal

La vidéo à la demande, un business attractif pour certain•e•s, autant qu’il est dévastateur pour d’autres. Être frappé de plein fouet par une pandémie, n’aura pas uniquement des répercussions sur le domaine artistique et la manière de produire du contenu à l’avenir. Le confinement et la fermeture des salles de cinéma a fondamentalement poussé, distributeurs et producteurs à réfléchir au futur. Si les indépendants se retrouvent face à un mur qui pourraient bien malheureusement leur être fatal (ce qui est d’une tristesse absolue, car ils sont celles et ceux qui tentent de produire et/ou de distribuer des œuvres singulières qui correspondent à ce qu’ils aiment voir dans une salle de cinéma et qu’ils ne voient fondamentalement plus, ou de moins en mois), les géants du marché se doivent de trouver des solutions pour continuer à gagner de l’argent. Survivre, c’est bien. Écraser les autres, c’est encore mieux lorsque l’on a du pouvoir. Tel est ce à quoi doivent certainement penser des grands pontes du monde de la production comme Jeff Shell et Donna Langley. Ce n’est qu’une supposition, mais dans une société capitaliste et concurrentielle comme la nôtre, il doit être dans un coin de la tête de ces patrons d’emporter la part du gâteau la plus importante. Et c’est bien normal d’un côté : qui n’est pas un peu avare après tout. Ils le sont juste plus que les autres.

Néanmoins, dans cette guerre d’avarice et d’égo, les seuls perdants sont les petits. Les passionnés comme l’on pourrait les nommer, mais également les films. Contrairement aux États-Unis, pour ne citer qu’eux, la France est un pays fondateur. Un pays, où, s’il subsiste quelques producteurs qui pensent avant tout à l’argent, une belle majorité des sociétés de production et de distribution françaises voient en un film, une proposition artistique. Sortir un film au cinéma a un coût, mais pour un créateur et un•e producteur•rice impliqué•e, ça a également une portée artistique et symbolique. C’est du calcul, c’est un coup de poker pour une société de petite ou moyenne envergure. Si la vidéo à la demande semble aujourd’hui vue par une major comme Universal Pictures, comme le moyen parfait afin de combler un manque et d’aller chercher ce public qui ne se déplaçait pas en salles, cette manière de distribuer et de consommer devrait avant tout être vue comme un complément dans l’ère du temps. Un complément permettant à ceux qui ne peuvent s’autoriser le coup de poker de la sortie en salles, de permettre à leurs films d’avoir une large visibilité via des plateformes de location et/ou services de vidéo à la demande. D’un côté Apple TV, Google Play ou encore Orange et UniversCiné pour la France, de l’autre Netflix, Amazon Prime Vidéo, Mubi, Disney+ et on en passe des meilleurs. D’un côté la location 48h ou l’achat digital et de l’autre un catalogue disponible 24h/24 et pendant une durée qui sera au bon vouloir de la plateforme. Diverses possibilités et divers coûts, suivant ce que vous cherchez. Apple TV étant par exemple actuellement, la meilleure solution afin de découvrir des films indépendants internationaux (principalement américains) qui n’ont pas le privilège d’obtenir de sorties en salles.

“As soon as theaters reopen, we expect to release movies on both formats.”

Donna Langley, Chairman Universal Studios

En 2019, les films les plus vendus dans le format Blu-Ray aux États-Unis ont été : Frozen II, Joker et Maleficent Mistress of Evil. Cumulant respectivement : 66,082,320 millions de dollars (3,007,239 d’unités), 35,024,297 millions de dollars (1,637,722 d’unités) et 19,892,112 millions de dollars (974,090 d’unités). Des chiffres extrêmement faibles qui démontrent que le marché de la vidéo n’a jamais eu la portée nécessaire afin de remplacer la sortie cinéma. Néanmoins, l’accessibilité et la facilité d’accès à la vidéo à la demande fait peur. Avec 100 millions de dollars engrangés en l’espace de 3 semaines avec le film Trolls : World Tour, il est évident qu’une major comme Universal décide de ne pas occulter ce marché. Ce chiffre, aussi surprenant soit-il tant une sortie Home Premier coûte excessivement cher (19.99$), envoie un message à double sens, pouvant être perçu comme quelque chose de positif ou de très négatif. En effet, si l’on peut y voir l’avènement d’un marché parallèle très intéressant, et on y reviendra un peu plus tard, les grandes majors comme Universal Pictures peuvent également y voir un marché sur lequel il serait bon de capitaliser. En ce sens, la réponse du représentant des cinémas AMC n’a rien de honteuse, bien au contraire. À la simple lecture des récentes déclarations de Jeff Shell et Donna Langley, c’est lire à demi-mot qu’ils espèrent profiter de ce marché afin de pouvoir réaliser des sorties parallèles entre les salles de cinéma et les plateformes de téléchargement légal. Ce qui laisse sous-entendre la possibilité d’avoir deux fois plus de chances de rentabiliser des coûts de production pour les sociétés de production, mais ouvre également les bras aux copies pirates. Un public (majoritairement jeune) qui a accès aux films gratuitement et qui déserterait donc les salles. Pourquoi débourser pour l’expérience au cinéma payante, quand on peut voir le film chez soi, sans débourser le moindre centime ?

Le piratage est omniprésent, c’est un fait et il faut malheureusement faire avec. Même si ça empiète drastiquement sur les rentrées d’argent pouvant être engendrées par la sortie d’un film, on remarque que c’est un moyen non négligeable afin de faire parler et de diffuser un film à un grand nombre. Au-delà du fait qu’un film comme Trolls : World Tour ait engendré plus de 100 millions de dollars de recettes en l’espace de trois semaines, ce même succès a fait en sorte que l’on parle du film en continu sur les différents réseaux sociaux et journaux en ligne. On en parle. On parle de ces films qui sortent en vidéo à la demande alors qu’ils ne trouvaient pas de dates de sorties. Si la vente d’un film comme Pinocchio réalisé par Matteo Garrone, produit par Mars Film et vendu à Amazon Prime Vidéo, est une affaire de survie pour la société de production française, pour d’autres c’est avant tout le moyen de montrer leurs films sans tenter le coup de poker d’une sortie cinéma qui pourrait leur coûter extrêmement cher. Comparé une société de production comme A24 à Mars Film ou The Jokers n’a absolument aucun sens. De l’une à l’autre les privilèges, avantages et désavantages ne sont pas les mêmes, à la même hauteur que les envies ne sont pas les mêmes. A24 ayant par exemple un accord avec un service de télévision par satellite, qui leur permet d’avoir la garantie de pouvoir vendre leurs films en cas de coup dur. Avantage que ne possèdent les distributeurs et producteurs indépendants français cités plus tôt. Le piratage n’est pas quelque chose qu’il faut encourager. Il est à bannir, car s’il ne nuit pas aux majors qui y voient le moyen de dupliquer un effet de bouche-à-oreille, il représente des pertes monumentales pour les petites et moyennes sociétés de production et distribution. C’est pour cette même raison que la vidéo à la demande est un marché intéressant s’il est perçu et exploité tel le marché complémentaire à l’expérience cinéma.



Faire le procès de la vidéo à la demande et déclamer que ce marché va avoir la peau de l’expérience cinéma n’est, à mon sens, pas la bonne chose à faire. Découvrir un film au cinéma ou dans son salon, n’a aucune incidence sur les qualités ou les défauts d’un film. Ça a néanmoins une forte incidence sur le spectateur. Chaque spectateur possède un profil qui lui est unique. Si certains n’ont aucun problème à découvrir un film en vidéo à la demande, d’autres n’y arriveront tout simplement pas. Problème de concentration, problème de matériel… les raisons sont aussi nombreuses qu’existent de spectateurs potentiels. Au sein de la rédaction nous sommes trois. Trois profils différents, tant dans l’âge que dans le train de vie, ou encore, le continent sur lequel nous sommes actuellement.

Si je ne suis pas le plus gros consommateurs de SVOD existant, il est clair que la vidéo à la demande est pour moi le meilleur moyen afin de découvrir des films pour la simple et bonne raison que je réside actuellement sur le territoire nord-américain. Apple TV et Google Play sont les meilleurs moyens pour découvrir des films récents et à moindres coûts lorsque je n’ai pas le temps de courir dans une salle de cinéma. Un travail, une vie de couple… et les cinémas sont fermés la nuit alors qu’un marché de vidéo à la demande lui, ne l’est pas. Loin des barrières créées par la chronologie des médias française (néanmoins incontournable pour permettre au cinéma français, et plus encore, de continuer à vivre), les nouveautés et exclusivités pullulent sur le marché toutes les semaines. Pour 5.99$ (hors taxe) vous pouvez découvrir le dernier blockbuster dont tout le monde parle ou une œuvre indépendante qui n’a pas eu le luxe de s’offrir une sortie sur le grand écran. Alors oui, l’expérience n’est pas la même. Et c’est pour cette exacte même raison qu’elle ne peut remplacer l’expérience cinéma. Actuellement ça me coûte en moyenne 15 à 20 dollars par semaine afin de découvrir trois nouveautés exclusives à la vidéo à la demande et que le public français ne découvre majoritairement qu’en téléchargement illégal ou via VPN. 15 à 20 dollars étant le prix d’une séance dans un multiplexe à Montréal. L’expérience n’est pas la même, le coût non plus.

L’expérience cinéma populaire qui, en Amérique du Nord, ressemble au cauchemar du cinéphile français : aller au cinéma en couple ou entre amis, avec un pop-corn et/ou un cappuccino glacé, tout en prenant le temps de savourer les dernières bandes-annonces et publicités. Une expérience qui diffère suivant la salle, tant je peux également aller dans une salle d’art et d’essai pour découvrir une sortie limitée dont la séance unique est dans cette petite salle de 50 places proposant une expérience unique avec un son Dolby Atmos. L’expérience cinéma varie selon les envies et les profils, elle n’est pas unique. C’est une sortie, c’est un plaisir incomparable à celui de découvrir un film dans son salon. C’est complémentaire. L’expérience cinéma diffère selon toutes les personnes, mais ne peut être remplacée par un visionnage dans son salon, même si l’on dispose d’un écran 4K UHD ou d’un rétro projecteur de grande qualité. Pour moi, la vidéo à la demande c’est une bonne chose, c’est pratique pour quelqu’un qui n’a pas le temps d’aller au cinéma trois fois par semaine. Et ça peut également sauver un producteur ou distributeur indépendant qui ne peut s’offrir une sortie cinéma dans un monde aussi concurrentiel. Un marché complémentaire, mais qui pourrait bien être tué par des majors qui y verraient uniquement un excellent moyen afin de conquérir un plus large panel de portefeuilles. Si c’est pour voir les mêmes films au cinéma et en vidéo à la demande, l’intérêt de la vidéo à la demande n’existerait plus.

Et toi, quel est ton regard sur le marché de la vidéo à la demande ?

Question posée aux membres de la rédaction.


  • Emmanuel Calafiore, rédacteur né en 1975 et qui voit en l’avènement de la vidéo à la demande un rapprochement symbolique avec le lancement de la chaîne Canal+ et de leur investissement afin de proposer un large choix de films :

« Pour te dire franchement, je ne croyais pas à la VOD, je suis un fanatique de la salle de cinéma donc regarder un film via une plateforme est pour moi le dernier recours quand aucune salle française (la chronologie des médias…) ne propose le film en province… même si Lille est bien doté en cinéma, ce n’est pas Paris !

Le confinement a changé ma façon de voir la VOD dans la mesure où en l’absence de salles, des films que j’attendais sont uniquement visibles là… je me suis rendu compte que ce n’était pas le diable… pas tout à fait… mais les plateformes sont devenues une solution pour aider les salles et les films en temps de crise.

Donc la VOD reste le lieu pour les séries principalement et les films si je n’ai aucune autre alternative… mais tant Birdbox ou 6 Underground auraient été sympa en salles pour le spectacle, c’est Roma qui méritait ce grand écran… mais c’est ainsi. »



  • Gaël Delachapelle, rédacteur né en 1995 et à tendance cinéphage qui n’est réfractaire à aucune nouvelle proposition tant qu’elles ne se télescopent pas :

« Pour ma part, je consomme principalement de la SVOD (Netflix, Amazon Prime Vidéo, Disney +, MyCanal, Shadowz, etc.), en plus du support physique (DVD, Blu-ray) auquel je suis très attaché, ayant un attachement à l’objet et à la collection d’une vidéothèque. Le principal avantage de la SVOD, du format dématérialisé en général, est de pouvoir consommer tout un catalogue d’œuvres cinématographiques dans l’immédiat, et donc de pouvoir cultiver sa cinéphilie en ayant accès à ces œuvres à la location pour un prix d’abonnement dérisoire dans le cas de la plupart des plateformes de streaming légal.

Le principal inconvénient de la SVOD est que ces œuvres ne nous appartiennent pas. Nous ne les possédons pas, nous les louons et les catalogues de ces diverses plateformes sont en mouvement constant, renouvelés régulièrement, certaines œuvres apparaissant avant de disparaître du catalogue. On ne peut donc pas compter sur les catalogues de SVOD pour enrichir sa vidéothèque, d’où l’importance du support physique pour posséder une copie d’une œuvre que l’on souhaite garder dans sa collection. Dans le cadre des productions originales Netflix par exemple, la question se pose sur la sauvegarde de ces œuvres : sont-elles voués à disparaître un jour, les catalogues de ces plateformes n’étant pas éternelles ?

Certains éditeurs prennent l’initiative d’éditer ces exclusivités au format physique, c’est notamment le cas de Criterion Collection qui vient d’éditer le Roma d’Alfonso Cuaron (2018) dans une sublime édition Blu-ray, et travaille également sur l’édition du dernier film de Martin Scorsese, The Irishman (2019), sorti en novembre dernier sur Netflix. La question se pose également pour le Pinocchio de Matteo Garrone, sorti précipitamment sur Amazon Prime Vidéo (une excellente initiative au passage), dont on espère voir une édition physique par son distributeur Le Pacte. Ces initiatives sont nécessaires pour préserver ces œuvres sorties directement sur ces plateformes, dans un format physique qui permettent de les posséder en dehors de son abonnement à la SVOD.

La SVOD et le format physique sont deux manières de consommer le cinéma qui, comme la consommation en salles et sur ces plateformes, se complètent dans la culture d’un cinéphile. Il faut trouver un juste milieu entre ces deux formes qui doivent cohabiter pour permettre au cinéphage (il est plus question aujourd’hui de cinéphagie que de cinéphilie avec ces nouveaux modes de consommation) d’enrichir sa culture cinématographique de manière accessible. »

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