Le Chardonneret, de la complexité d’adapter un roman fleuve


Synopsis : « Theodore “Theo” Decker n’a que 13 ans quand sa mère est tuée dans une explosion au Metropolitan Museum of Art. Cette tragédie va bouleverser sa vie : passant de la détresse à la culpabilité, il se reconstruit peu à peu et découvre même l’amour. Tout au long de son périple vers l’âge adulte, il conserve précieusement une relique de ce jour funeste qui lui permet de ne pas perdre espoir : un tableau d’un minuscule oiseau enchaîné à son perchoir, Le Chardonneret. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Adapter un roman de plus de 800 pages est forcément une aventure incroyable. Couper, choisir les bons moments, arranger les personnages, en créer de nouveaux, en faire disparaître… si certains abandonnent vite pour livrer une réinterprétation toute personnelle, d’autres passent le cap de l’adaptation avec succès même si au final, le lecteur-spectateur ressent souvent un arrière-goût de déception. Récemment, Jean-Jacques Annaud a décidé de répondre à ce casse-tête en proposant l’adaptation de La Vérité sur l’affaire Harry Québert, le best-seller de Joël Dicker, en mode série pour le petit écran.

Ici, John Crowley a choisi de se frotter à l’adaptation du succès de Donna Tartt, Prix Pulitzer en 2014, Le Chardonneret. Pour mettre toutes les chances de son côté, il a fait appel à Peter Straughan. On lui doit les scénarios de Our brand is crisis avec Sandra Bullock, le décevant Bonhomme de neige avec Michael Fassbender et surtout l’excellente adaptation de La Taupe, le roman de John Le Carré. Quant au réalisateur, il n’en est pas à son coup d’essai. Il dirige à la perfection et sait livrer des drames intimistes d’une beauté formelle parcourus par une interprétation sans faille. Il a révélé Andrew Garfield au grand jour dans Boy A, son premier long découvert en France et il a mis Saoirse Ronan en orbite avec Brooklyn, offrant à la jeune fille sa première nomination aux Oscars.

Des drames intimistes où un personnage central est tiraillé entre son passé et son avenir, John Crowley a reconnu dans Le Chardonneret, les thèmes qui lui sont chers. En 2h30, il propose de suivre le parcours du jeune Théo dont la mère est morte dans un attentat à la bombe dans le musée de New York, le MET. Bien que présent avec elle, il en réchappe et dérobe le tableau, le fameux Chardonneret du titre. Ce tableau, réel, a été peint en 1654 par Carel Fabritius. L’histoire contée par Donna Tartt dans ce livre connaît des parallèles avec la mort du peintre. Ce dernier a péri suite à l’explosion de la poudrière de Delft près de son atelier. Ce tableau existe toujours, il est exposé aux Pays-Bas et pour le film, celui-ci a été numérisé pour proposer une copie parfaite.

Maintenant que le cadre est posé, il est possible de s’intéresser à l’adaptation du roman multi-récompensé. 800 pages en 2h30, des choix sont faits et le résultat s’avère inégal. Si les trente dernières minutes sont remarquables de tension du fait d’un twist inattendu, les deux premières heures font le choix de nombreux allers-retours. Cette idée perd le spectateur entre présent et passé. Théo est interprété par deux acteurs différents : les longs passages du Théo jeune sont interprétés avec conviction par Oakes Fingley mais ils sont minorés par le jeu sans audace d’Ansel Elgort. On a connu ce dernier plus investi même quand il était moins loquace pour son rôle de chauffeur de braqueurs de banque mais avec un charisme de folie dans Baby Driver. Ici, on ne peut parler de nuance mais plutôt d’un jeu apathique. Le spectateur pourrait parfois être à la limite de l’envie de crier pour l’acteur se réveille.

Le reste de l’interprétation est à l’unisson de ce jeu : les personnages sont tous noyés dans leurs problèmes, dans un brouillard qui se dissipe à peine : Nicole Kidman reste fidèle à elle-même sans trop en faire. Luke Wilson est pathétique en père alcoolique. Seuls Sarah Paulson sous-exploitée, le jeune Finn Wolfhard en meilleur ami battu par un père tyrannique ou Jeffrey Wright en antiquaire abîmé par le deuil sauvent certains passages du film. Des solitudes se rencontrent, se trouvent et se reconnaissent avec au milieu de cela la honte. Celle d’être encore en vie parce que si la mère de Théo est morte, c’est parce qu’ils étaient en avance pour un rendez-vous avec le proviseur. Plutôt que d’attendre dans l’école, sa mère a voulu cette balade dans le musée pour revoir ses tableaux préférés dont Le Chardonneret. Le film évoque surtout la honte. Elle entoure les personnages car ils estiment ne pas être à leur place. Quant à la solitude des personnages, elle les rassemble pour permettre de faire un bout de chemin ensemble, s’appuyer l’un sur l’autre pour le meilleur comme l’amitié juste et touchante entre Théo et l’antiquaire Hobie (Jeffrey Wright tout en simplicité et peine rentrée) et pour le pire comme l’histoire d’amour entre Théo et Kitsey Barbour (Willa Fitzgerald lui prête ses traits mais reste énervante à chacune de ses apparitions).

Malgré quelques jolis moments, le film étire des passages de façon inutile pour amener un dénouement rapide où certains aspects sont vite expédiés. Mais au final, Le Chardonneret retrouvera sa place. Il retournera dans un musée pour être vu. Un tableau doit être mis en pleine lumière pour que tout le monde l’admire, l’observe, le voit… aux yeux de tous pour ne plus être seul et non pas sous cloche comme les personnages de cette histoire. En libérant l’oiseau, attaché par une fine chaînette à la patte pour l’empêcher de s’envoler, alors les personnages se libèrent d’un poids, d’un fardeau : celui de la honte qui a provoqué des réactions en chaîne dont la difficulté de faire son deuil. C’est aussi un des sujets du film : comment gérer le deuil et qui pour “remplacer” les êtres perdus quand ils ne sont plus là. En mélangeant cette question aux trafics dans lesquels semble tremper Théo et la honte qu’il éprouve continuellement, le spectateur se perd et attend le dénouement avec une impatience non feinte… pour enfin lui aussi être détaché de ce perchoir comme Le Chardonneret.


« Malgré quelques jolis moments, le film étire des passages de façon inutile pour amener un dénouement rapide où tout n’est pas clair. »


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