La Grande Noirceur, projet reflet et porteur du cinéma moderne québécois

Synopsis : « La guerre fait rage. Un déserteur québécois s’est réfugié dans l’Ouest américain où il gagne sa croûte en participant à des concours d’imitation de Charlie Chaplin. L’objectif de Philippe est de rejoindre son oncle à Détroit en attendant de pouvoir retourner à Montréal. Mais la route est longue et périlleuse, au détour de paysages désertiques ravagés par le soleil, la neige et la solitude. En suivant les chemins de fer, Philippe fait la rencontre d’individus mystérieux, qui peuvent à la fois le sortir du pétrin et l’enfoncer dans un enfer sans nom. »


Si vous nous lisez régulièrement, vous n’êtes pas sans savoir que notre rédaction est divisée en deux parties. Une française et une québécoise représentée par moi-même. Depuis plus d’un an maintenant, nous sommes au Québec pour raisons personnelles et professionnelles. L’occasion pour nous de découvrir de nouveaux festivals, de faire de belles rencontres, mais également de traiter de l’actualité cinématographique québécoise et américaine à la fois pour le site, mais surtout pour notre propre plaisir et culture. Excepté certaines sorties limitées dont le parterre de salles se limite aux grandes villes états-uniennes, il est donc possible de nous de découvrir certaines œuvres cinématographiques en même temps que leurs sorties américaines. Du film indépendant américain, jusqu’au gros blockbuster en passant par la production québécoise dont l’espérance de vie n’excédera pas les 2 semaines. Avant de parler de notre film, c’est l’occasion de faire un petit point sur ce cinéma que le public français ne connaît pas ou peu : le cinéma québécois.

À l’image du cinéma français, le cinéma québécois se bat en permanence contre le flux de films à gros budgets et autres productions américaines. Dans une ville comme Montréal (une des cinq villes les plus peuplées au Canada), si les grandes chaînes de multiplexes (Cineplex…) remplissent des salles entières lors des soirs d’affluences grâce aux productions américaines, il n’en est pas de même des salles qui proposent un cinéma plus indépendant et plus particulièrement, québécois. Peu de salles existent au Québec et qui dit peu de salles, dit forcément un taux de salles propices à prendre des risques en proposant des œuvres de niches (cinéma indépendant, très petites productions…) encore plus moindre. Beaucoup de sorties pour peu de salles. De ce fait, si une ou salle ou deux offrent à une production québécoise sa chance, il faudra que le public réponde présent très rapidement afin de montrer qu’il y a de la demande sur telle ou telle oeuvre.

On parle ici du fameux premier weekend d’exploitation. Un weekend déterminant pour la vie d’un film sur grand écran. Si ce premier weekend n’est pas suffisant, le film quittera l’affiche sous 5 à 12 jours. C’est exactement le même système qu’en France, mais avec un parterre de salles bien moins important que celui français très développé autant dans la capitale qu’en provinces. De manière plus concrète, le nombre d’entrées vendues au Québec en 2016 était estimé à 18.6 millions et le film qui a eu le plus gros succès au Box Office Québécois toutes années confondues est un drame historique réalisé par Charles Binamé et qui se nomme Séraphin un homme et son péché. On parle alors de 1.341.602 spectateurs, suivi de près par les comédies Bon Cop Bad Cop (1.320.394 spectateurs) et De Père en Flic (1.242.378 spectateurs). Des chiffres excellents pour le Québec, mais finalement moindres si on cherche la comparaison avec le cinéma français. Néanmoins, le cinéma québécois est en pleine expansion, il se défend et se développe.

Si les spectateurs français se plaignent du cinéma français et de la non-prise de risques de certains réalisateurs et producteur.rice.s qui se reposent sur les mêmes grands noms pour mettre en place de multiples projets qui ressemblent (ce qui change grâce à une nouvelle génération qui émerge et prouve qu’il en encore possible de faire rêver et réfléchir avec du pur cinéma de genre), le cinéma québécois est à des années de cela. C’est un cinéma en développement, un cinéma qui est fondamentalement à l’image de la moyenne d’âge de sa population. Avec en guise d’exemple une ville comme Montréal qui recensait en 2016 plus de 817.880 personnes dont l’âge excédait les 45 ans, et ce, sur un total atteignant les 1.942.045 habitants. Un chiffre qui est néanmoins, de plus en plus contrebalancé, à l’image de son cinéma. La nouvelle génération est sur le terrain et elle regorge de jeunes artistes talentueux, créatifs et passionnés. Un cinéma en renouvellement, mais qui ne dispose pas forcément des moyens à la hauteur de ses ambitions. Néanmoins, si les moyens mis à disposition afin de permettre au cinéma québécois de s’élever ne sont pas encore là, les cinéastes et techniciens amoureux par cette forme d’expression sont de plus en plus nombreux. Telle une famille qui adopte sans cesse de nouveaux enfants tous et toutes consommés par cette envie de créer et de s’amuser autour d’une même forme artistique, le cinéma québécois s’agrandit et se développe.

17, 55, 25, 43, 64, 52 ans… le cinéma québécois est à l’image d’un mouvement que vous connaissez certainement, qui n’est autre que le mouvement associatif Kino. On y retrouve des passionnés de tous âges, pour qui le cinéma n’est pas la première source de revenus, mais qui mettent chaque mois quelques économies ou donne simplement de leur temps afin de créer, ou d’aider à la création, de nouvelles œuvres. Longs, moyens ou encore courts-métrages, chaque projet est aussi unique qu’atypique. Le court-métrage n’étant en rien dénigré, contrairement à ce que l’on peut croire. S’il est plus difficile à faire produire (ne généralisons pas non plus), le court-métrage est une forme de cinéma à part entière qui permet de raconter des histoires et mettre en place un imaginaire créatif que le long-métrage ne permettrait pas. Réaliser un court-métrage n’est pas plus simple, car plus court, que de réaliser un long-métrage. Bien au contraire. À l’image de ce mouvement associatif développé dans la ville de Montréal, mais aujourd’hui présent dans de nombreux pays dont la France (à Lyon ou encore à Rennes), certains cinéastes représentatifs du cinéma québécois dans le monde voient leurs carrières pérenniser au travers le temps.

Denis Côte, Jean-Marc Vallée, mais également Denis Villeneuve auxquels on pourrait ajouter un certain Xavier Dolan qui a su capter un public international malgré la barrière de l’accent. Parce que oui, si au Québec c’est le français de France qui a un accent, en France c’est bel et bien le Québécois qui parle un français « bizarre ». Si généralement le français a pour habitude de se moquer des Américains qui ne sont pas à même de découvrir un film sans sous-titres au cinéma ou dans son salon, mais la barrière de l’accent est le problème majeur de l’exportation du cinéma québécois vers la France. Le français est bel et bien réfractaire au visionnage d’un film à cause de l’accent de ces acteur.rice.s. Ce qui n’est pas un jugement, mais un fait avéré et démontré par les distributeurs québécois qui bataillent contre vents et marées à cause de cela. On parle beaucoup d’un cinéaste comme Xavier Dolan, mais sa production québécoise qui c’est le mieux exportée n’a pas excédée les 500.000 entrées en France. Contrairement à son film au casting 100% français (Juste la Fin du Monde ndlr) qui a quant à lui avoisiné le million d’entrées. Si le cinéma français s’exporte bien au Québec, ce n’est pas réciproque. Et si le problème du cinéma québécois était en réalité le public francophone et non le cinéma québécois lui-même ? Et si finalement pour permettre aux publics francophones, et plus généralement internationaux, de s’habituer petit à petit à l’accent, mais également aux visages et noms qui façonnent le cinéma québécois il fallait jouer du franglais et de la contemplativité permise par le cinéma ? Et si, le jeune cinéaste Maxime Giroux avait trouvé la recette secrète ?

Découvert en 2014 avec la romance Félix et Meira, Maxime Giroux nous avait alors captivés par une œuvre bouleversante. Jamais revisionné depuis ce visionnement en festival, certains plans nous hantent encore c’est pour dire la décharge émotionnelle que nous avait fait ressentir cette œuvre. Cinéaste qui a débuté sa carrière par le clip (Tryo entre autres), avant de se lancer dans la réalisation de courts-métrages, Maxime Giroux est l’archétype même de ce que nous décrivions un peu plus haut. Un jeune passionné et amoureux par le cinéma qui a gravi les échelons un à un afin d’arriver là où il en est aujourd’hui avec son nouveau film : au plus haut. Aussi impensable que cela puisse paraître, Maxime Giroux signe avec La Grande Noirceur un film encore plus fort, car à la portée universelle tant de par ce qu’elle raconte, que de par la manière dont elle le fait.

Tel que son nom ne le laisse paraître, La Grande Noirceur prend place durant la période de la grande noirceur. Période difficile pour le Québec, La Grande Noirceur prend place entre la fin de la Seconde Guerre Mondiale et le début des années 60. Urbanisation, exode rural, prospérité économique, mais également divers conflits créés à cause d’une guerre mondiale qui a refaçonné le Québec. Placer l’action durant cette période, c’est se servir de l’état psychologique d’une population divisée par la peur et les changements idéologiques afin de dépeindre plusieurs personnages hauts en couleurs. Façonné tel un road movie, La Grande Noirceur suit les pérégrinations d’un homme qui sur sa route en direction de Montréal va rencontrer hommes et femmes. Une route faite d’embûches et de rencontres qui vont façonner par la force, comme la récessivité, la construction de la nouvelle personnalité du protagoniste. Un road movie initiatique où se rencontrent réalisme et surréalisme dans le but de démontrer que rien n’est plus important que l’espoir, l’humanisme et la liberté. Toute une morale construite en filigrane par le prisme d’un protagoniste dont le spectateur ne sait rien, mais qui va se bâtir une personnalité au fil des actes et des prises d’initiatives.

Les dialogues sont peu nombreux, mais les situations s’enchaînent tel un spectateur qui se promène de tableau en tableau dans la salle d’un musée. Grandement et superbement épaulé par sa directrice de la photographie Sara Mishara, ils construisent tous deux une fresque visuelle dont chaque tableau va être composé d’une découverte tant visuelle qu’émotionnelle. Une direction artistique, une rencontre humaine, une décharge émotionnelle. Du désert aride à au froid glacial avant de retrouver un soleil plus timoré. Oeuvre expressionniste tant dans l’âme que dans la construction de ses cadres qui jouent admirablement bien avec les paysages (utilisation de lignes de fuites et ouverture sur l’immensité), qu’avec la lumière naturelle (contre-jour magnifiques pour la construction des silhouettes et une colorimétrie qui s’adapte à l’heure de tournage et donc constamment en renouvellement). Le visuel donne du cachet, inculque une véritable beauté onirique à une histoire également construite par le visuel. Peu de dialogues, mais une construction des personnages par la mise en scène et la direction d’acteur.rice.s.

Tout est dans le visuel, tout est dans la manière d’éclairer un.e acteur.rice, de le faire ruminer dans son coin ou de lui donner l’ascendant sur l’autre. C’est d’une efficacité redoutable, permettant aux acteur.rice.s de se frotter à des personnages qui n’obéissent fondamentalement à aucune morale, mis à part : la leur. Si Martin Dubreuil impressionne de par son interprétation physique (jeu avec son corps et avec son visage extrêmement expressif et communicatif), ceux qui l’accompagnent impressionnent de par leurs couleurs. Des personnages colorés par des tempéraments souvent excessifs à l’image d’un Lester, incarné par un Romain Duris impressionnant. D’une froideur, d’une brutalité terrifiante, là où l’acteur ne nous impressionnait de moins en moins au fur et à mesure de ses choix de projets. Cody Fern, Sarah Gadon, Reda Kateb et Soko, ne sont pas en reste, offrant de par leurs talents respectifs une plus-value indéniable à une oeuvre qui prouve minute après minute sa générosité et sa richesse.

Tout ça, c’est bien beau, mais finalement : En quoi le film La Grande Noirceur est donc un projet reflet et porteur du Cinéma Québécois ? Film aux symboliques fortes, même si pas fondamentalement subtiles, La Grande Noirceur repose sur un propos universel. La volonté d’un cinéaste de créer une oeuvre purement manichéenne (manichéisme justifiée par le contexte de la guerre cependant) afin de mettre en avant l’évidence : le besoin de liberté. Une ode à la liberté d’expression et d’agir en toutes circonstances, même dans les temps les plus difficiles. Chacun peut se retrouver en ce personnage qui cherche sa voie. Il est une oeuvre également universelle grâce à son traitement visuel et sa direction artistique. Utiliser la silhouette de Chaplin et tout ce que l’aura de ce personnage nous fait ressentir (bonheur et tristesse), mais également se reposer sur l’image et le son afin de créer l’histoire. Au-delà de l’utilisation du franglais, représentatif des pays visités, mais avant tout du Canada et ce mélange francophone et anglophone, c’est le visuel qui parle. Brésilien, espagnol, anglais, français, américain, chinois, japonais… tout à chacun est capable de voir et comprendre le même film uniquement grâce à sa mise en scène. Tout à chacun est capable d’être ému par le jeu de l’acteur principal, mais également terrifié par les agissements de personnages secondaires. Sans parler de la captation créée simplement par les images en toute simplicité. Paysages, couleurs, décors… c’est simplement magnifique. La Grande Noirceur est un film qui parle du Québec, qui raconte une partie de l’histoire du Québec, tout en prenant des risques et en cherchant la créativité et l’universalité par le contemplatif. C’est d’une beauté admirable et à ne surtout pas rater à sa sortie québécoise, mais également dans les différents festivals et pays qui le programmeront par la suite.


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