Jusqu’au Déclin, dans les Laurentides personne ne vous entendra crier

Synopsis : « Anticipant un désastre, Antoine, un père de famille, assiste à une formation survivaliste donnée par Alain dans son repaire autonome. Dans la crainte d’une crise naturelle, économique ou sociale, le groupe s’entraîne à faire face aux différents scénarios apocalyptiques possibles. Mais la catastrophe qu’ils vivront ne sera pas celle qu’ils prévoyaient. »

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Alors qu’une grande partie de la population française comme québécoise se retrouve confinée suite à une pandémie que l’on avait pas vu venir (ou presque), les différents services de vidéo à la demande en profitent pour étendre leurs catalogues. Une croissance exponentielle pour des plateformes comme Netflix, Amazon Prime Vidéo ou encore Disney+ qui vient tout juste de faire son arrivée dans une grande majorité des pays européens. Une aubaine pour les plateformes, une aubaine pour les œuvres qui étaient déjà placées à ce moment de l’année pour sortir en vidéo à la demande ou qui en ont profité pour se joindre à la fête. Donnybrook (disponible en France), Guns Akimbo, Bad Boys For Life (disponible en Amérique du Nord), Last Christmas, Proxima (disponible en France), Chanson Douce (disponible en France), Judy (disponible en Amérique du Nord), Stan & Ollie, Birds of Prey (disponible en Amérique du Nord), The Invisible Man (disponible en Amérique du Nord) ou encore Bloodshoot. A cette liste qui ne va faire que de s’étendre, s’ajoute une oeuvre et non des moindres. Si des artistes québécois (cinéastes, acteurs et techniciens) avaient déjà participé à l’élaboration de projets Netflix, Jusqu’au Déclin est la première production québécoise intégralement financée -à hauteur de 5 millions de dollars de budget- par le service de vidéo à la demande américain.

La première production Netflix pour le Québec, mais il est surtout un film qui n’aurait pas pu connaître meilleur contexte pour sa sortie. Au-delà de l’état d’urgence sanitaire et du confinement, Jusqu’au Déclin explore explicitement la thématique de la survie face à un danger auquel l’on ne serait fondamentalement pas préparé. Cinq personnes, qui se connaissent ni d’Ève ni d’Adam, vont se retrouver dans les Laurentides, coupés du monde le temps d’une fin de semaine afin d’apprendre à survivre en autarcie en cas d’apocalypse. Se servir de la peur, de la crainte d’une crise naturelle ou économique afin de poser les bases de ce qui va être un film de survie où le fantastique et la violence exacerbée propre au genre, sont relayés au second plan au profit du réalisme. Si le film de survie est un genre aujourd’hui galvaudé par le film de vengeance, il est un genre intéressant ou la violence n’est pas ce qui prédomine l’histoire. Si le film de vengeance élabore une base scénaristique prétexte afin d’amener de manière cohérente une débauche de scènes toutes plus violentes les unes que les autres, le film de survit prend soin de son terrain.

Pas qu’un simple terrain de chasse, mais un personnage qui a une identité propre. Un personnage qui par ses caractéristiques, va dicter ses lois et devenir un allié, ou un ennemi, de celles et ceux qui vont s’y engager. Wind River et Desierto représentent chacun à leur manière la façon dont le film de survie peut être approché par un cinéaste qui a de la suite dans les idées. Et des idées, Patrice Laliberté en a de bien belles. Si on lui reprochera un réel manque d’attachement émotionnel envers les personnages (peu empathiques à cause d’une exposition minimaliste et d’une emphase mise sur la peur et la froideur), le cinéaste se reprend grâce à la création d’une identité propre à son oeuvre par le prisme d’une mise en scène qui prône le réalisme. Ne pas céder aux louanges du sensationnalisme mais, à l’image de l’histoire qui se veut être l’anticipation d’un drame probable, donner de la crédibilité aux actions et réactions réalisées par les personnages. Une belle manière de caractériser ses personnages principaux sans avoir à mettre en scène de longs dialogues introductifs barbants et peu intéressants, tout en créant une authenticité qui va immerger le spectateur au cœur de l’action.

Aller à l’essentiel et garder en point de mire cette volonté de réalisme. Du haut de son heure et vingt de durée, Jusqu’au Déclin est un film qui prend son temps. À l’image de son plan séquence introductif, les plans s’étendent et le montage ne vient jamais introduire par forceps une notion de rythme. Un rythme lent, mais accrocheur et jamais ennuyant, car enclenché par une mise en scène qui, de son côté, ne s’arrête jamais. Des personnages toujours en mouvement, toujours sur le qui-vive face au danger. Un mal pour un bien. Si ça permet au film de ne jamais perdre en rythme ou au spectateur de se lasser, ça ne laisse pas suffisamment de place au décor. Pas assez de place à cette forêt enneigée au milieu des Laurentides. Le réel danger c’est avant tout l’être humain, aux dépends d’une nature qui ne l’est que partiellement. Uniquement lorsque le scénario a besoin qu’elle devienne dangereuse. Sans n’être qu’un simple prétexte, une emphase plus importante sur le danger représenté par cette nature (froid, immensité, impossibilité de se cacher…) aurait été intéressant tout en restant cohérent avec la volonté première : le réalisme au dépend du sensationnalisme. Ce que l’on retrouve sur le plan technique. Pas de grandes envolées musicales, peu de hurlements de désespoir, mais une bande originale discrète (qui va jouer sur des tonalités assez graves pour amplifier l’étrangeté et l’aspect inquiétant de certaines situations), ainsi que le bruit du vent dans les branchages des arbres et les bruits de pas des personnages sur la glace ou dans la neige comme simples accompagnements sonores. La recherche du réalisme, voire du naturalisme. Créer un sentiment d’oppression, de mise à nue face au danger qui peut surgir à n’importe quel moment. Une cohérence visuelle et sonore qui inculque à l’oeuvre une identité artistique, en plus d’être efficace.

Dans les Laurentides personne ne vous entendra crier. Jusqu’au Déclin, une oeuvre qui tombe à point nommée. En mettant l’emphase sur le réalisme des situations par le prisme de sa mise en scène, Patrice Laliberté permet à son oeuvre de ne pas être qu’un simple film de survie parmi tant d’autres. Le réalisme des situations (actions et réactions des personnages), son découpage minimaliste, sa mise en scène inspirée (pour ne pas lasser le spectateur tout en restant cohérent avec la volonté de réalisme), son ambiance sonore mystérieuse fondamentalement impactante grâce au travail réalisé sur l’environnement sonore et non la musique, font de Jusqu’au Déclin un film de survie authentique et maîtrisé. On regrettera le manque de place laissé à l’humain dans cette histoire. S’il est cohérent de représenter des personnages froids, c’est au détriment de toute possibilité d’empathie vis-à-vis d’eux. Comme quoi la cohérence d’un tout, ne permet pas toujours d’avoir une oeuvre parfaite sur tous les points.

« Film de survie qui prône le réalisme au détriment de toutes notions sensationnalistes. Une première production québécoise financée par Netflix, aussi intéressante que d’actualité. »


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