Joker, la vie comme une triste comédie

Synopsis : « Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société. » 


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Auréolé du Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, Joker de Todd Phillips a fait énormément parlé de lui. De l’annonce du projet tout d’abord décrié par les fans aux critiques dithyrambiques à Venise, en passant par l’arrivée de Joaquin Phoenix dans le rôle de l’ennemi juré du chevalier noir, un choix de casting qui avait mis tout le monde d’accord. Au fur à mesure de l’évolution du tournage très médiatisé et des trailers qui se succédaient, l’attente est montée d’un cran pour ce Joker qui s’annonçait comme une origin story unique en son genre. Elle entendait bien redorer le blason des adaptations DC Comics, considérées comme respectueuses et audacieuses à l’époque de la trilogie Dark Knight de Christopher Nolan (2005 – 2012) et du Watchmen de Zack Snyder (2009), avant de tomber bien bas avec la recette maladroite de son DC univers. La consécration du film à Venise, où il a remporté le prix suprême d’un des festivals de cinéma les plus prestigieux au monde, a définitivement placé le film en haut de toutes les attentes, aussi bien critique que public. Et cette attente était justifiée car Joker est bien ce raz-marée du genre annoncé. 

Le scénario inédit de Joker, écrit par Todd Phillips et son co-scénariste Scott Silver, dont la principale influence de départ est le Killing Joke d’Alan Moore (1988), se déroule dans une Amérique déchue des années 1980. On y suit l’histoire d’Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), un comédien raté, maltraité par la société, handicapé par un rire incontrôlable dû à des lésions cérébrales. Le film suit la transformation progressive d’un marginal de la société américaine, d’un laissé-pour-compte, abandonné par le rêve américain, en un monstre qui deviendra le Joker, super-vilain légendaire et ennemi juré du Batman. Une descente aux enfers où un homme fragile sombre dans la folie à travers une métamorphose autant physique que psychologique. 

Pour raconter l’origin story du JokerTodd Phillips nous expose la métamorphose d’un corps. D’un rire incontrôlable à la gestuelle d’un clown triste, le cinéaste filme un corps qui encaisse les coups dans une ville d’une noirceur digne d’un polar des années 1970. Une vision de Gotham City sale, glaçante, noire et d’un réalisme dérangeant qui résonne comme un constat politique toujours aussi actuel. De la même manière que la trilogie Dark Knight de Nolan était ancrée dans notre époque contemporaine, les scénaristes ancrent la naissance du Joker dans une époque où le rêve américain est en plein déclin, sur le point d’imploser de l’intérieur, où les marginaux d’en bas se rebellent contre les riches d’en haut. Un schéma hiérarchique certes classique, mais qui prend toute son ampleur lorsque Todd Phillips et son co-scénariste relient l’histoire de leur personnage à l’univers du chevalier noir, à travers des connexions subtiles et politiques.

Si le Batman est totalement absent dans cette origin story entièrement dédiée au super-vilain, son ombre n’est jamais très loin, le spectateur étant placé dans une attente, celle de voir Arthur Fleck, un martyr d’une Amérique déchue, devenir le symbole d’une anarchie qui rentre en collision avec l’univers du super-héros. L’écriture de Joker offre à la fois un brûlot politique féroce et une origin story cohérente et crédible, d’une violence glaçante et réaliste, servie par une esthétique de film noir élégante et une mise en scène soignée qui offre son lot de scènes marquantes : elles resteront dans les annales du genre. On pense évidemment au cinéma de Martin Scorsese, à Taxi Driver (1976) pour son antihéros traumatisé, à La Valse des Pantins (1983) pour son comédien raté, auquel Todd Phillips emprunte Robert De Niro qui, après avoir joué le rôle de l’humoriste dans le film de Scorsese, prend la place de Jerry Lewis dans le film de Phillips, devenant Murray Franklin, un présentateur de talk-show rendu délicieusement méprisant par un De Niro que l’on n’avait pas vu aussi inspiré dans un rôle depuis bien longtemps. Comme Jerry Lewis, à l’époque de La Valse des Pantins, l’acteur devient le vecteur d’une satire sur les médias américains qui font de la vie une triste comédie dont est victime Arthur Fleck, donnant naissance à un monstre de foire qui deviendra le symbole d’un rêve américain réduit à feu et à sang. 

Si Joker bénéficie d’une mise en scène classieuse, d’une photographie somptueuse et d’une écriture d’orfèvre, sa grande réussite repose avant tout sur son personnage et son acteur. Il n’est pas exagéré de dire que l’on a rarement vu Joaquin Phoenix aussi habité par un rôle, au-delà de la perte de poids colossale et de la transformation physique. L’acteur livre une interprétation du personnage différente de ses prédécesseurs, sans pour autant les ignorer. L’artiste Jack Nicholson et le chaotique Heath Ledger planent au dessus de la performance de Phoenix qui parvient à se démarquer des précédentes interprétations pour livrer une vision du Joker incomparable. L’acteur épouse les traits du personnage à la perfection, à travers un rire terrifiant et une gestuelle de clown triste. Il y a une mélancolie qui se dégage de cette interprétation magistrale qui réussit l’exploit de rendre empathique un clown, prince du crime en devenir. Une prouesse obtenue par le mélange d’une écriture audacieuse et politique et d’une performance d’acteur dantesque qui propulse Joaquin Phoenix et son Joker parmi les antihéros les plus mémorables de l’histoire du cinéma américain… rien que ça ! Ajoutons à cela les compositions à la fois graves et lyriques d’Hildur Guonadottir qui livre un thème musical marquant, sublimé par la chanson That’s life de Frank Sinatra dont les paroles prennent un tout autre sens dans un final d’une ampleur magistrale, et vous obtenez une œuvre qui fera date dans le genre du Comic-book movie, offrant à DC Comics ses plus belles heures de gloire au cinéma depuis le Dark Knight de Christopher Nolan


« À la fois brûlot politique radical sur un rêve américain déchu, origin story d’orfèvre pour un super-vilain légendaire et performance d’acteur monstrueuse, Joker s’impose comme un classique instantané du genre, propulsant Joaquin Phoenix au panthéon des antihéros les plus mémorables du cinéma américain. Immense. »


Ce film est interdit aux moins de 12 ans avec avertissement.

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