J’accuse, voir ou ne pas voir le dernier Polanski ?


Synopsis : « Pendant les 12 années qu’elle dura, l’Affaire Dreyfus déchira la France, provoquant un véritable séisme dans le monde entier. Dans cet immense scandale, le plus grand sans doute de la fin du XIXème siècle, se mêlent erreur judiciaire, déni de justice et antisémitisme. L’affaire est racontée du point de vue du Colonel Picquart qui, une fois nommé à la tête du contre-espionnage, va découvrir que les preuves contre le Capitaine Alfred Dreyfus avaient été fabriquées. À partir de cet instant et au péril de sa carrière puis de sa vie, il n’aura de cesse d’identifier les vrais coupables et de réhabiliter Alfred Dreyfus. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Depuis le 9 novembre, la question de voir ou ne pas voir, de critiquer ou de ne pas critiquer le dernier film de Roman Polanski est sur toutes les lèvres. Suite aux accusations portées par Valentine Monnier, mannequin et photographe, les affaires de viol dont est soupçonné le réalisateur polonais remontent à la surface. Tout le monde connaît l’affaire de 1977 : Polanski est accusé de viol sur mineure, en la personne de la jeune Samantha Geimer, alors âgée de 13 ans. Un procès suit, le réalisateur est condamné à une peine de 90 jours de prison. Il sera libéré pour conduite exemplaire après 42 jours. Cependant, l’affaire n’en reste pas là puisqu’à l’époque le juge Rittenband, en charge du dossier, souhaite condamner de nouveau Roman Polanski pour une peine d’une durée indéterminée. C’est à ce moment que le réalisateur fuit les USA pour l’Europe et la France.

Depuis cette date et la fuite de Polanski, d’autres affaires ont vu le jour. La dernière revient sur un viol ayant eu lieu en 1975. La jeune fille de l’époque, Valentine Monnier, décrit en détail ce qui se serait déroulé dans le chalet du réalisateur à Gstaad. Si les effets ont une résonance encore plus forte aujourd’hui, c’est pour deux raisons. La première est liée au témoignage d’Adèle Haenel confié à Mediapart. L’actrice française a fait part des attouchements et harcèlement continus qu’elle aurait subis de 12 à 15 ans par Christophe Ruggia qui l’avait dirigée dans son premier film. Adèle Haenel brise la loi du silence car comme elle l’explique : elle est du côté du pouvoir, elle est une actrice reconnue et sait que sa parole ne sera pas mise en doute. La deuxième raison est la violence du titre du film, J’accusePolanski en évoquant l’affaire Dreyfus fait des parallèles avec sa vie : lui l’homme sans cesse torturé (enfant juif dans le ghetto de Varsovie, victime des femmes “accusatrices” et de leurs allégations, des médias).

Depuis les nouvelles accusations de Valentine Monnier et depuis qu’Adèle Haenel s’est exprimée, le monde du cinéma ne peut plus faire semblant. Le monde du cinéma ne peut plus être muet en France : surprenant, l’armée est la Grande Muette du film de Polanski. Cette Muette qui ne dit rien et dénonce si peu : quel parallèle impressionnant et sans doute involontaire. On cache tout, on ne dit rien, pas de vague. Mais maintenant, il reste ces questions : doit-on voir le film de Roman Polanski ? Doit-on porter du crédit au réalisateur ? Doit-on financer celui que beaucoup dénoncent ? Doit-on critiquer le film ? Peut-on lui reconnaître des qualités formelles ? En clair faut-il “séparer l’homme de l’artiste” ?

Depuis une semaine, le débat fait rage. Des critiques de cinéma estiment qu’il leur est impossible de donner leur avis sur J’accuse. D’autres continuent leur travail en pensant à celles et ceux qui ont travaillé sur le film. Si vous critiquez, vous êtes alors du côté de Polanski ? Si vous critiquez mais descendez le film alors vous avez fait œuvre pour la collectivité ? Si vous ne critiquez pas et que vous n’allez pas voir le film alors vous avez compris comment il fallait traiter le réalisateur ?

Avant de revenir sur la critique du film, la seule question qui anime cette longue entrée en matière est la suivante : pourquoi, alors que la réputation détestable de Roman Polanski n’est plus à raconter, peut-il encore tourner des films ? Pour quelle raison ? Depuis une semaine, les personnes qui découvrent le film (j’exclus tous les commentaires lors des sorties de salles avec des “autres temps, autre époques… on ne peut plus rien dire… etc…”) sont jugées comme collaborant avec Polanski et acceptant ce qu’il a fait. Aller voir le film et en écrire la critique est l’ultime étape de toute l’entreprise mise en place depuis que le réalisateur a obtenu l’argent nécessaire pour monter et réaliser son J’accuse. En écrivant, “son”, les mots sont pesés : c’est la démonstration pour Polanski qu’il est la victime et non l’accusé. Son “J’accuse” lui permet de régler des comptes… mais avec qui ? Le public qui le suit ? Non le public devient témoin de cette grande mascarade… alors certes le public accepte de voir le film mais le public ne doit pas être celui qui doit avoir le dernier mot : en clair, il ne doit pas être celui qui prononce la sentence. Le milieu du cinéma joue trop facilement l’esquive : pourquoi Roman Polanski peut-il encore faire des films en connaissance des actes qui lui sont reprochés ? Là est toute la question !

Alors que vaut ce film au final ? J’accuse est un thriller, bien plus qu’un film historique. D’ailleurs, Polanski a joué avec l’histoire pour, par moment, évoquer ce qui l’arrangeait le mieux. Dans une tribune sur le site de Libération, l’historien spécialiste de l’Affaire Dreyfus, Vincent Duclert, revient sur les controverses du film. Nous les évoquerons dans un instant après la critique formelle de la réalisation. Ce thriller politique et militaire est admirable en tout point : les décors et costumes sont impressionnants, le montage est parfait, les passages en flashback sont dosés suffisamment pour amener les spectateurs à vouloir suivre l’enquête menée le colonel Picquart. Une tension permanente court le long du film jusqu’à la reconnaissance de l’innocence de Dreyfus enfin ! Même si la dernière scène est éloquente d’une France rance et pourrie, haineuse de l’étranger… oh c’est étrange, cela fait écho à notre France actuelle et le parallèle est possible avec Polanski qui n’a pas obtenu une des plus hautes distinctions du monde du cinéma français : présider les César… il avait été choisi puis finalement s’était retiré face à la polémique qui montait contre ce choix.

J’accuse est une reconstitution parfaite d’une époque révolue, la Belle-Époque avant la Première Guerre mondiale. Cette France porte en elle tous les germes du conflit mondial et aussi les raisons du second. L’interprétation est de qualité, forcément le réalisateur a su choisir les meilleurs : Dujardin impeccable, Grégory Gadebois parfait, Emmanuelle Seigner juste, l’ensemble des acteurs de la Comédie française et enfin Louis Garrel qui rend Dreyfus antipathique (jolie manière pour Polanski de se comparer au capitaine dégradé : si on le déteste, c’est parce qu’on estime qu’il n’est pas agréable). Avec un tel casting, on ne peut que réussir à proposer une œuvre forte surtout quand le réalisateur fait montre de toute son expérience. On se souvient très bien du Ghost Writer, monument de narration avec des acteurs investis ou encore de l’adaptation du Dieu du Carnage de Yasmina Reza avec un quatuor de folie : Jodie Foster, Kate Winslet, Christoph Waltz et John C. Reilly. Enfin, si on veut réellement rester sur les derniers films de Polanski, Le Pianiste est un chef-d’œuvre quand La Vénus à la fourrure est un véritable écrin pour sa compagne Emmanuelle Seigner. C’est là qu’est la limite la plus flagrante du film J’accuse dans la confusion vie privée et histoire de France. Nous y reviendrons…

D’un point de vue historique, Polanski s’est permis de nombreuses libertés comme l’évoque donc Vincent Duclert. Concernant le parallèle entre Dreyfus et le réalisateur polonais, l’historien nous apprend forcément que la machination vécue par Dreyfus n’est en rien comparable à ce qu’estime vivre Polanski. La victimisation d’un homme qui pourtant peut toujours exercer son métier contrairement à Dreyfus qui fut mis au secret, condamné et déporté pour des faits de haute trahison. Le seul parallèle possible est la persécution des juifs montrée dans le film, persécution vécue par Alfred Dreyfus comme l’a vécue Roman Polanski quand il était enfant dans le ghetto de Cracovie après 1939.

Enfin pour l’historien, faire du colonel Picquart un lanceur d’alerte est trop “abusif” : Zola à la rigueur par son combat dreyfusard est un lanceur d’alerte tandis que Picquart (ce que l’on découvre dès le début du film) n’aime pas Dreyfus, se montre ouvertement contre l’action des dreyfusards… de fait, la rencontre Zola-Picquart (que l’on peut voir dans la bande-annonce) est historiquement impossible. C’est là que le titre J’accuse prend un sens tout autre. Ces mots sont ceux de Zola, en fin de l’article de L’Aurore, le journal dont Clemenceau était le propriétaire. Choisir un tel titre alors que c’est Picquart le héros du film, devient gênant… en ce sens, Polanski retourne les accusations sur sa personne contre celles et ceux qui l’accusent depuis des années.

Une maladresse ou un calcul prémédité ? La réponse est sans doute dans cet échange entre Picquart et sa maîtresse interprétée par Emmanuelle Seigner : “C’est de ma faute si tu es dans cet embarras !” lui dit-il… “Arrête, je l’ai bien voulu”… comment sur ce simple échange, ne pas penser au couple Polanski-Seigner ? Comment ne pas se demander jusqu’où Emmanuelle Seigner connaît le passé-passif de son compagnon ? Comment ne pas se dire que cet échange est révélateur du double-sens de tout le film entre la vie de Dreyfus et celle du réalisateur ? S’il ne fallait qu’une seule preuve : elle est là, sous nos yeux et explique toute la colère que l’on peut ressentir face à Polanski… car dans ce flot d’accusations, il entraîne sa compagne, ses acteurs, ses techniciens, le monde du cinéma mais pas les spectateurs… Nous, il nous a bernés depuis des années grâce à son talent de conteur et de réalisateur… mais désormais, il n’est plus temps d’oublier. J’accuse est la fois la preuve et son testament avec une question qui résonne plus forte que toutes les autres maintenant : peut-on continuer à financer le cinéma d’une personne, accusée de harcèlement sexuel ? La réponse est entre les mains des instances du cinéma : réponse notamment lors des prochains César… nomination ou pas ? Ce serait là le tour de passe-passe détestable, l’hypocrisie ultime, qui ruinerait la confiance encore ténue qui reste dans le cinéma au moment où il soutient pleinement Adèle Haenel !


« Dans ce flot d’accusations, Polanski entraîne sa compagne, ses acteurs, ses techniciens, le monde du cinéma mais pas les spectateurs… Nous, il nous a bernés depuis des années, désormais, il n’est plus temps d’oublier. »


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