Guy réalisé par Alex Lutz [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : « Gauthier, un jeune journaliste, apprend par sa mère qu’il serait le fils illégitime de Guy Jamet, un artiste de variété française ayant eu son heure de gloire entre les années 60 et 90. Celui-ci est justement en train de sortir un album de reprises et de faire une tournée. Gauthier décide de le suivre, caméra au poing, dans sa vie quotidienne et ses concerts de province, pour en faire un portrait documentaire. »

Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Le passage d’un humoriste de la scène derrière la caméra n’a pas toujours été de très bon augure. On pense tout de suite à des cas tels que Dany Boon qui nous gratifie chaque année désormais d’une comédie lourdingue qui n’apporte pas beaucoup de fraicheur à un cinéma français en manque d’inspiration lorsque l’on parle de comédie. Mais il existe des exceptions à la règle, et dès son postulat de départ, le deuxième long-métrage d’Alex Lutz apporte une certaine originalité, une certaine fraicheur assez bienvenue par son dispositif de mise en scène. Guy se présente comme un faux documentaire, autrement appelé « documenteur », réalisé par Alex Lutz, qui raconte l’histoire de Gauthier (Tom Dingler), un jeune réalisateur qui apprend par une lettre de sa mère décédé qu’il est le fils d’un chanteur de variété française encore en activité mais un peu oublié, Guy Jamet (Alex Lutz, en dessous d’un maquillage de 5h extrêmement réaliste). Pour se rapprocher de son père, Gauthier décide de tourner un documentaire, dont le long-métrage illustre la forme, sur le chanteur afin de rentrer petit à petit dans le cercle intime de ce dernier.

« Guy est un film de performeur, d’artiste. Mais c’est aussi une véritable proposition d’auteur. »

Guy est un film trompeur. Trompeur par le travail d’orfèvre qu’insuffle Alex Lutz à sa mise en scène, ainsi que dans l’écriture qu’il partage avec ses co-scénaristes Thibaut Segouin et Anaïs Deban, mais aussi par le montage de ses monteurs Alexandre Donot et Alexandre Westphal. Le montage du documenteur est fluide, oscillant entre de fausses images d’archives plus vraies que nature, des scènes de tournées de concerts et de répétitions, ainsi que des moments d’intimité dans la propriété du chanteur. Tom Dingler, l’interprète de Gauthier, intervient hors-champ par la voix intradiégétique, se situant entre l’opérateur et la caméra qui devient un personnage à part entière. Un spectateur de substitution que Guy interroge par des regards caméras ou en s’adressant directement à Gauthier, donc à nous directement puisque nous sommes à la place du filmeur. Alex Lutz respecte les codes de la mise en scène du cinéma documentaire, privilégiant une proximité, une relation entre le filmeur et le filmé qui se construit progressivement, créant une proximité entre le spectateur et un personnage de chanteur fictif qui existe grâce à la performance du comédien, ce qui renforce le réalisme trompeur et presque troublant par moment de ce documenteur.

Et nous en venons au point qui fait toute la réussite du long-métrage : le personnage de Guy qui est bien plus profond qu’il n’y paraît sur scène. Car Guy est avant tout un personnage de sketch crée par Alex Lutz, auquel l’humoriste consacre tout un long-métrage pour en faire le terrain de questionnements existentiels d’un artiste. Le comédien donne vie au personnage par le maquillage, mais aussi par la modification de sa voix, mais également par des mimiques qui auraient pu laisser craindre de tomber dans la caricature d’un sketch. Mais Alex Lutz surprend par l’écriture de son personnage, en lui ajoutant une profondeur et une véritable mélancolie. Guy nous fait par moment rire lorsqu’il joue de son franc-parler, notamment en lançant un tacle à la voix nasale de Claude François, en donnant à son personnage des allures de caricature d’artiste de variété française, notamment dans les fausses images d’archives de prestations dans des émissions de télévision. Mais la véritable performance, c’est lorsque le comédien-cinéaste parvient à créer une intimité autour de son personnage, lorsque Guy s’énerve contre Gauthier et nous fixe directement par un regard caméra d’une intensité troublante et presque dérangeante, ou lorsque ce dernier se questionne sur son rôle de père. On ressort du long-métrage en ayant l’impression d’avoir vu Guy Jamet existait comme un véritable chanteur, dont l’image médiatique idéalisée contraste avec les tourments dépressifs et existentiels dans son intimité.

Au final, Guy pourrait n’être qu’un exercice de style fort et déconcertant par son réalisme. Une performance d’acteur et de cinéaste qui nous trompe par le réalisme de sa forme. Un tour de prestige que l’on pourrait oublier aussitôt sorti de la salle. Mais le long-métrage d’Alex Lutz marque et émeut par cette profonde mélancolie qui se dégage de ce portrait d’une génération antérieure dont les images sont vouées à disparaître, le cinéaste concluant son film sur un épilogue en voix off où ce dernier nous convie à réfléchir sur les images éphémères que nous venons de voir. Guy est avant tout un film sur le temps qui passe, qui interroge l’œuvre d’un artiste qui est vouée à être oubliée. Il en ressort un questionnement existentiel mature et urgent qui surprend car arrivant là où l’on ne l’attendait pas. Guy est un film de performeur, d’artiste. Mais c’est aussi une véritable proposition d’auteur. Un objet filmique qui, par son originalité, fait un bien fou aux sentiers balisés de la comédie française actuelle.



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