Gretel & Hansel, la réincarnation des Frères Grimm dans une vision artistique expressionniste

Synopsis : « Une jeune fille conduit son petit frère dans une forêt sombre à la recherche de nourriture et d’un travail. Ils vont rencontrer une sorcière terrifiante. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Avec l’uniformisation des productions cinématographiques, il est certain que la moindre proposition artistique, aussi infime soit-elle, paraisse hors normes. D’autant plus lorsqu’il est question de cinéma d’horreur. Un genre qui a sombré dans cette même uniformisation laborieuse, donnant vie à des œuvres fades et insipides développées sur les mêmes intentions de projets originaux en leurs temps, mais aujourd’hui dépassés. Si Midsommar, The Witch et The Lightouse sont les trois projets hors normes qui ont marqué le cinéma d’horreur ces dernières années, c’est parce qu’ils sont avant tout originaux. Originaux, car portés par des auteurs qui épuisent jusqu’à la moelle un concept narratif et/ou artistique afin de créer une oeuvre unique et jusqu’au-boutiste. Des films qui n’ont fondamentalement rien de terrifiant sur le moment. Aucun sursaut brutal en prévision. Un visionnage qui ne donne pas l’impression d’être sur une montagne russe, mais un spectateur qui va se laisser imprégner par une ambiance. Une humeur ambiante, un ton, un magnétisme créé par un enchaînement de créations visuelles et sonores qui vont marquer le spectateur et lui faire vivre un moment. Comme une vision qui nous donnera une impression de vécue et qui nous laissera en mémoire quelques images, quelques notes de musiques ou encore un bruitage particulier.

Mais avant tout ça, il faut un concept sur lequel vont venir se greffer des idées artistiques afin de créer une oeuvre cohérente et complète. C’est fondamentalement ce qui pousse certains spectateurs à demeurer complètement hermétiques à une oeuvre comme The Lighthouse. Ou encore Midsommar, même si le film réalisé par Ari Aster est bien plus simple d’accès notamment grâce à sa narration qui repose sur une structure narrative bien plus classique. En un sens, Gretel & Hansel est un film, également assez simple à comprendre. Une situation initiale, un élément déclencheur qui va entraîner son lot d’événements et de changements avant que l’on aboutisse avec la conclusion. Simple à comprendre, mais pas facile d’accès pour autant. Adaptation du conte écrit par les Frères Grimm en 1812 et publié dans le recueil Contes de l’enfance et du foyer, Hansel et Gretel est un conte que l’on se raconte de génération en génération. Adaptation après adaptation. Toutes plus édulcorés que les autres afin d’être le plus accessible possible tout en conservant une once de noirceur en son cœur. Noirceur représentée par sa situation initiale (enfants abandonnés dans la forêt), ainsi que par la présence d’une force maléfique (la sorcière). Dans une volonté de revenir aux origines du contes, l’acteur et réalisateur Oz Perkins signe avec Gretel & Hansel une libre adaptation qui emprunte bien plus au cinéma expressionniste allemand, qu’aux quelques adaptations que l’on lis, ou que l’on montre, aux plus jeunes.

En l’espace de trois minutes, Oz Perkins pose les bases de ce qui va initier et donner le ton de ce que l’on comprend assidûment comme une libre adaptation du conte populaire. Raconter en trois minutes la genèse de celle que l’on nommera : la sorcière. Elle qui pour le cinéaste, est un élément pilier de son oeuvre, pour ne pas dire l’instigatrice. Elle est celle qui inculque à l’oeuvre une tonalité, une saveur particulière dont le cinéaste va prendre soin. Réussir, avant même que ceux qui donnent au film son titre n’apparaissent, à créer chez le spectateur une empathie naissante, et ambivalente, envers celle qui demeurera la méchante du film. Gretel & Hansel repose sur un scénario intéressant, car même s’il se perd à de nombreux moments au travers de longues tirades et de dialogues qui s’éternisent sans pour autant gagner en densité, il joue avec malice sur le manichéisme du conte originel. Jouer dans un premier temps avec la figure de la sorcière. Cette silhouette si significative, menaçante et tapis dans l’ombre. Prête à surgir au moindre moment. Hideuse et maléfique, mais sensé et qui s’assume comme telle, là ou la jeune Gretel ne s’assume pas et ne va pas au bout des choses. Un jeu de contrôle intéressant et captivant, même si encore une fois, le scénario nous perd à plusieurs reprises à cause de quelques scènes de dialogues qui s’éternisent pour pas grand chose. Problèmes scénaristiques que l’on omet dès lors que l’on admire la manière dont Oz Perkins et son directeur de la photographie Galo Olivares vont se servir de cette histoire.

À l’image du Dr Mabuse dans le film qui porte son nom réalisé par Fritz Lang, de Jack l’Eventreur dans le film Le Cabinet des figures de cire de Paul Leni ou encore du Comte Orlok dans le grand Nosferatu réalisé par F.W. Murnau, Oz Perkins va, inconsciemment ou non, piocher du coté de l’expressionnisme allemand afin d’inculquer à sa sorcière, un magnétisme saisissant. Une réelle figure iconique, qui a chaque apparition costumée, va nous apparaître au centre d’un cadre à la composition radicale, telle une vision magnétique et horrifique. Ce que l’on retrouve également dans l’exploitation de formes géométriques brutales (l’œil dans un triangle, la forme de la cabane de la sorcière…), mais c’est ici l’exploitation de la lumière qui nous davantage marqué. En 1987, dans son livre Expressionnisme et Cinéma, Rudolf Kurtz déclarait : « La lumière a donné une âme aux films expressionnistes ». En effet, si l’on pense avant tout à la distorsion d’objets et de décors lorsque l’on entend expressionnisme (dont l’exemple mythique demeure Le Cabinet du docteur Caligari), c’est également la manière de donner du corps et d’enrichir une image par la lumière, qui va symboliser une des forces du mouvement artistique.

Jouer sur la noirceur ambiante et sur les ombres pour renforcer les traits physiques des personnages. Développer l’étrangeté inquiétante de la sorcière par une maîtrise des quelques rares sources de lumière. Un film extrêmement sombre et pas uniquement dans son ambiance, ne prenant pas soin de “bien” éclairer les visages constamment sous-exposés lors des séquences nocturnes, ici majoritaires. Peu de sources de lumières, uniquement des sources intégrées aux décors, ainsi que des puits de lumières (orange ou bleu) qui symbolisent la lumière extérieure et qui viennent se déverser dans les diverses pièces des décors ou détourer la silhouette d’un des personnages. Un parti pris artistique, brutal, car incisif, mais maîtrisé et assumé créant une oeuvre à l’imagerie marquée, puissante et significative. À l’image de l’exploitation de la forêt et de la silhouette iconique de la sorcière. De pures visions fantasmagoriques au magnétisme et à la mysticité renforcée par un sound design qui joue avec malice sur l’étrangeté des situations. Des moments qui marquent grâce à des choix artistiques et de mise en scène bien plus significatifs qu’une palette de dialogues trop explicatifs.

S’ils sont bien connus pour leurs contes aux histoires étranges et aux finalités aussi dramatiques que morbides, les Jacob et Wilhelm Grimm n’ont que très rarement été fidèlement adaptés. Tout en inculquant sa patte artistique, le cinéaste Oz Perkins a su capter et transcrire cette même étrangeté aussi malsaine que magnétique. Une oeuvre qui souffre d’un rythme inégal provoqué par de trop longues sessions de dialogues, mais relevée par un travail artistique prodigieux. Instaurer une ambiance et développer une aura par le prisme de compositions picturales qui empruntent fortement à l’expressionnisme allemand. Le cinéaste se démarque et inculque une touche de modernité par un décors bien particulier, ainsi que de nombreux plans bustes, en contre-plongée ou de face, en longue focale qui vont isoler les personnages, Gretel ou Hansel les deux étant rarement dans un même plan. Des choix qui en plus d’être artistiquement beau, ont du sens et une véritable cohérence vis-à-vis de l’histoire. Une réelle belle proposition artistique, d’autant plus intéressante avec la sortie rapprochée de cet autre libre adaptation originale qu’est Wendy.


Disponible depuis le 7 avril 2020 en achat digital en Amérique du Nord.

« Fortement influencé par l’expressionnisme allemand (et The Witch), Oz Perkins signe une oeuvre singulière qui embrasse l’étrangeté fantasque, poétique et dérangeante de la nouvelle des frères Grimm. Sa forêt, ses low angle shot… que de visions mystiques. »


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